Elvis Gratton, un bourgeois gentilhomme?

Représentation du «Bourgeois gentilhomme» de Molière au Théâtre du Trident à Québec, en 2014
Photo: Nicola-Frank Vachon Représentation du «Bourgeois gentilhomme» de Molière au Théâtre du Trident à Québec, en 2014
Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.


Soyons clairs : Monsieur Jourdain, le personnage principal de la pièce de Molière, n’est pas un bourgeois gentilhomme ; c’est un bourgeois qui rêve de devenir un gentilhomme, c’est-à-dire un noble, et qui est prêt à tout pour y parvenir. Monsieur Jourdain n’aime pas ce qu’il est, il méprise son statut social. Toutes ses énergies sont dépensées à se nier lui-même, à se faire passer pour ce qu’il n’est pas, parce que le grand Autre, la noblesse, objet de tous ses fantasmes, incarne, à ses yeux, tout ce qu’il chérit. Monsieur Jourdain trouve un pendant québécois contemporain dans la figure d’Elvis Gratton, dont les tribulations, naguère filmées par Pierre Falardeau, viennent d’être rééditées en DVD et seront projetées, place des Festivals, le 27 février prochain, à l’occasion de la 3e édition du Elvis Gratton Picture Show, un événement organisé par les Rendez-vous du cinéma québécois. Ces deux personnages peuvent inspirer une réflexion sur les notions d’identité et d’authenticité, dans une perspective culturelle et morale.

Bob Gratton, comme notre bourgeois, crache sur ce qu’il est, c’est-à-dire un Canadien français, un Québécois, et valorise ce qu’il n’est pas, c’est-à-dire « les Amaricains », ou plus précisément les États-Unis, qui parlent anglais, qui ont de l’argent et qui pratiquent le « think big ». Gratton est un garagiste québécois de banlieue. Ce statut, en lui-même, n’a rien de honteux ou de méprisable et n’est certes pas un obstacle au bonheur.

Le moment de l’aliénation

Or, pour Gratton, exister passe par le refus de ce qu’il est. Ses compatriotes, dit-il, ses semblables, sont des « peureux », des « jaloux », des « mangeux de marde ». Les autres, les seuls vrais autres qui existent, c’est-à-dire les « Amaricains », eux autres, « ils l’ont l’affaire ». Aussi, pour exister, Gratton passe sa vie à les imiter, à les singer. Il s’automutile sur le plan identitaire — on voit, dans la célèbre scène de l’avion, qu’il n’est même plus capable de dire ce qu’il est —, sans parvenir à se fondre dans son modèle idéal. En « Amaricain » de pacotille, il reste un Québécois, mais un Québécois pitoyable parce que mutilé, aliéné, étranger à lui-même, raison pour laquelle son créateur, le regretté Pierre Falardeau, le qualifie de « gros cave ».

Monsieur Jourdain, à sa façon, est lui aussi un gros cave. S’il se paie un maître de musique, ce n’est pas parce qu’il aime la musique, mais parce que « les gens de qualité » font cela. Quand son maître tailleur l’affuble d’un habit sur lequel les fleurs sont imprimées à l’envers, Monsieur Jourdain trouve le motif bizarre, mais se laisse facilement convaincre de porter cet accoutrement. Nicole, sa servante, qui n’a pour seule boussole que le sens commun, a beau rire de lui — « Hi, hi, hi. Comme vous voilà bâti ! Hi, hi, hi », s’amuse-t-elle —, Madame Jourdain peut bien le mettre en garde — « Avez-vous envie qu’on se raille partout de vous ? » lui lance-t-elle —, le bourgeois n’en démord pas. Si « les personnes de qualité portent les fleurs en enbas » (ce qui n’est pas le cas, bien entendu, mais le maître tailleur, qui a fait une erreur, ne veut pas recommencer son travail), eh bien Monsieur Jourdain est prêt à se soumettre à cette règle. Comme Gratton, il ne pense plus par lui-même, n’use plus de son esprit critique, en s’inspirant des critères moraux et esthétiques de sa tradition ; il agit dans une logique définie par d’autres, qui, d’après lui, « l’ont l’affaire ».

Tous, ou presque, le trompent ou l’abandonnent. Le noble Dorante se fait passer pour son ami, mais lui vole son argent en lui faisant miroiter que ses prêts, jamais remboursés, lui seront une porte d’entrée dans la noblesse. On voit bien, par là, que les nobles, idéalisés par Jourdain, ne sont pas si nobles que ça sur le plan moral.

Madame Jourdain, quant à elle, a les apparences d’une bonne bourgeoise raisonnable — elle tente sans cesse d’ouvrir les yeux de son mari, de lui faire comprendre qu’il se ridiculise, que le comte Dorante le vole —, mais elle n’est pas sans mesquinerie. Son mari, c’est vrai, est naïf et a un comportement lamentable — il est même prêt à la tromper avec une noble, uniquement pour se rapprocher de son idéal fantasmé —, mais son attitude a quelque chose d’émouvant.

Monsieur Jourdain, c’est une évidence, s’y prend mal, mais sa volonté de s’élever, de dépasser le pragmatisme bourgeois afin de jouer au noble contient un désir de grandeur qui n’est pas, en soi, méprisable. Vouloir imiter ceux qui nous dépassent est une voie respectable, dans la mesure où le modèle choisi l’est lui aussi. On conviendra qu’ici, ce n’est pas vraiment le cas, mais n’empêche. L’élan de Monsieur Jourdain vers la musique, vers la danse, vers la philosophie a certes quelque chose de factice, raison pour laquelle il est déplorable, mais il repose, malgré tout, sur le sentiment, peut-être inconscient, que ce qui nous dépasse a de la valeur.

Or, Madame Jourdain ne s’offusque pas que de l’inauthenticité de l’élan de son mari, qui, au fond, se sert des arts par souci de distinction sociale. En bourgeoise bornée, pragmatique et terre à terre, elle rejette tout ce qui ne relève pas de l’utile, elle considère inacceptable tout désir d’élévation, non seulement sociale mais culturelle. On est ce qu’on est, croit-elle, et toute velléité de changer cet ordre des choses relève de la folie. Quand elle se moque de l’accoutrement de son mari, elle agit moins par générosité envers lui, par souci de le préserver du ridicule, que par conformisme. Un bourgeois, dit-elle à son mari, ne s’habille pas comme ça, point.

Pourtant, il y a une différence entre le fait de vouloir être quelqu’un d’autre par mépris de soi-même et par souci de pure distinction sociale — une situation qui tient de l’aliénation et qu’incarnent Elvis Gratton et Monsieur Jourdain — et le fait d’admettre que des oeuvres et des êtres nous dépassent et méritent qu’on s’en inspire.

La noblesse de la culture

Chez Gratton, seule l’aliénation est en cause. Chez Jourdain, elle est aussi présente, mais elle ne va pas seule. Gratton veut être « amaricain » parce que les Américains sont gros, riches et puissants. Jourdain veut être noble parce que les nobles, croit-il, sont raffinés et cultivés. Les deux sont bêtes, mais la bêtise du second s’accompagne d’une reconnaissance de la majesté de la culture. C’est donc, pourrait-on dire, une bêtise moins bétonnée, plus fragile, plus modeste que celle de Gratton.

Quand le maître de philosophie, retors, lui lance un « vous savez le latin sans doute », Monsieur Jourdain, qui n’entend rien à cette langue, répond « oui, mais faites comme si je ne le savais pas ». Ce mensonge n’est certes pas à son honneur, mais il sous-entend que notre bourgeois est conscient de la valeur, sociale, peut-être, mais pas seulement, de cette langue et est gêné de ne pas la maîtriser. Madame Jourdain, elle, et c’est en cela qu’elle est bête, ne reconnaît même pas cette valeur.

Résumer le message ou la morale du Bourgeois gentilhomme à l’idée selon laquelle il est ridicule de vouloir être autre que soi serait réducteur. Madame Jourdain, la servante Nicole et le comte Dorante se croient raisonnables et sages en s’en tenant à ce qu’ils sont, en se comportant de la manière attendue selon leur statut, mais ils ne font, somme toute, que reproduire un conformisme mesquin, qui refuse tout changement social, toute élévation. Monsieur Jourdain a peut-être des motivations douteuses, mais sa volonté de sortir du rang que le sort lui a attribué n’est pas sans dignité. Croire, en effet, qu’aimer la grande musique, la danse, la philosophie donne de la classe, c’est déjà faire un pas vers elles.

À l’adolescence, j’étais moi-même une sorte de Monsieur Jourdain. J’écoutais de la musique classique et je lisais de la poésie notamment pour me distinguer des autres, de la masse, pour me donner du style. Je dois pourtant à ce premier élan vers ce que je trouvais noble, sans toujours être capable d’expliquer pourquoi, mon entrée dans le monde de la culture sérieuse, une culture qui m’habite pleinement aujourd’hui, me nourrit, me fait vivre, donne du sens à ma vie, à la vie.

Monsieur Jourdain n’est pas un modèle, parce que son souci d’ascension sociale ne quitte jamais les ornières de l’inauthenticité, ne se transforme jamais en véritable projet d’élévation humaine et tourne en folie pure. Toutefois, son ouverture à ce qui n’est pas lui, à ce qui d’abord le dépasse, le rend, d’une certaine façon, exemplaire. Comme l’écrit le philosophe français François-Xavier Bellamy dans Les déshérités ou l’urgence de transmettre (Plon, 2014), « chaque homme doit chercher au-delà de lui de quoi devenir authentiquement lui-même, pour déployer son humanité et conquérir, en même temps, sa propre singularité ».

Il s’agit donc moins, au fond, d’être soi-même, de persévérer dans son être à partir d’un état donné, que de devenir soi-même en s’élevant, et cette élévation, pour n’être pas trompée, ne peut venir que de la fréquentation des grandes oeuvres culturelles, qui constituent le trésor de l’humanité.

Culture, morale et humour

Devenir soi-même en s’élevant grâce à la médiation culturelle n’a rien du processus magique, est un projet toujours inachevé et reste donc l’affaire d’une vie. On n’a, en d’autres termes, jamais fini de s’humaniser, de chercher la sagesse. Molière, dans Le bourgeois gentilhomme, formule cette mise en garde dans une scène particulièrement drôle.

Un maître de musique, un maître à danser, un maître d’armes et un maître de philosophie tournent autour de Monsieur Jourdain et l’assaillent de leurs conseils. Comme l’indique leur titre — maître —, ce sont des connaisseurs, des hommes de culture. Cela, cependant, ne les met pas à l’abri des mesquineries.

Le maître d’armes, pour s’attirer les faveurs de Monsieur Jourdain, lance le bal des injures. « La science des armes, dit-il, l’emporte hautement sur toutes les autres sciences inutiles, comme la danse, la musique, la… » On imagine bien que le musicien et le danseur ne le prennent pas, et la bisbille éclate. Le maître de philosophie, qui se réclame de la sagesse et de la vertu, se pose en arbitre. « Un homme sage, déclare-t-il, est au-dessus de toutes les injures qu’on peut lui dire ; et la grande réponse qu’on doit faire aux outrages, c’est la modération, et la patience. »

Devant d’aussi belles paroles, les trois premiers chicaneurs reprennent un peu leur calme, tout en continuant à défendre la valeur suprême de leur art respectif. Le philosophe, alors, censé arbitrer la discussion, met le feu aux poudres : « Je vous trouve tous trois bien impertinents, lance-t-il, de parler devant moi avec cette arrogance ; et de donner impudemment le nom de science à des choses que l’on ne doit pas même honorer du nom d’art, et qui ne peuvent être comprises que sous le nom de métier misérable de gladiateur, de chanteur et de baladin ! » L’affaire finit en bagarre générale.

Cette scène, du plus haut comique — comme l’ensemble de la pièce d’ailleurs — illustre bien que les arts et la culture, essentiels à l’humanisation de l’humain, ne suffisent cependant pas à rendre sages et vertueux ceux qui en vivent. De nombreux nazis, faut-il le rappeler, étaient cultivés et faisaient jouer du Mozart aux portes des chambres à gaz. La culture, sans laquelle nous serions bêtes, ne dispense donc pas de la morale. La première, sans la seconde, nous élève sans nous prémunir contre le mal. La seconde, sans la première, assèche la vie et nous fait respecter le bien en fonctionnaire.

On voit bien, après tout ça, que, avec Molière, l’humour — nos comiques québécois contemporains l’oublient trop souvent — n’est pas qu’un divertissement sans conséquence, mais un puissant outil de réflexion.

10 commentaires
  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 13 février 2016 06 h 59

    Excellente analyse

    Il est rare de lire de telles analyses si profondes de pièces de théâtre, et mêmes de livres, de nos jours, surtout dans les grands médias.

    Dans le cas des Québécois qui aspirent à devenir Américains, on peut peut-être parler de syndrôme du colonisé, comme il a été observé chez les Indiens lors de la colonisation de leur pays par les Anglais.

  • Francois - Inscrit 13 février 2016 10 h 34

    Le Bourgeois de 1965.

    Retour à l'histoire de la Révolution tranquille. L'acteur Julien Poulin et l'écrivain Pierre Falardeau ont vraiment joué dans "le Bourgeois gentilhomme" de Molière en 1965.
    C'était sous la conduite de Paul Buissonneau au théâtre"L'Ermitage" du Collège de Montréal.
    Elvis Gratton n'était pas encore né. -C'était du théatre étudiant à l'époque.
    Et Paul Buissonneau venait de créer "La Roulotte" pour le Service des Parcs de la Ville de Montréal. Lors de présentation de cette pièce de Molière, il y avait une jeune maquilleuse du nom de Marie Eykel. Elle deviendra plus tard "Passe-Partout" !

    François Morache.

    • Yves Côté - Abonné 14 février 2016 04 h 15

      Je Me Souviens.

      Merci de nous faire remarquer que nos racines ne sont pas les anecdotes qu'on détermine à nous attribuer !

  • Colette Pagé - Abonnée 13 février 2016 10 h 56

    La réflexion remplacée par la bêtise ?

    Malheureusement c'est à regret, il faut le constater, l'humour au Québec n'est plus un important outil de réflexion. Sauf quelques exceptions, depuis Yvon Deschamps, le rire gras et les farces en bas de la ceinture ont pris le relais. Comment expliquer que des salles entières rient à gorges déployées en écoutant tant d'insanités.

    Se pourrait-il que pour un grand nombre de Québécois la réflexion ne fasse pas partie de leur ADN ? La réflextion aurait-elle été remplacée par la bêtise ?

    • Gilles Delisle - Abonné 13 février 2016 13 h 50

      Votre commentaire sur cet article est intéressant. Non seulement les salles de spectacles sont monopolisées par ces humoristes de bas étage, mais de plus, on pourrait faire la même critique pour nos réseaux de télévision, devenus du divertissement , bête et méchant, pour une population malheureusement de moins en moins cultivée, à coup de quiz et de "show de chaise" stupides!

    • Lucien Cimon - Abonné 14 février 2016 10 h 42

      Si on mettait autant d'argent à promouvoir le beau qu'on en met à promouvoir la bêtise, tous seraient gagnants: les artistes et le public.
      Qui, parmi nos dirigeants actuels, voudrait que le peuple se mette à réfléchir?
      Lucien Cimon

  • Lucien Cimon - Abonné 13 février 2016 15 h 56

    Excellent parallèle entre deux oeuvres fort originales en leur temps, reçues à peu près de la même manière et qui continuent de vivre pour longtemps. Évidemment, l'époque, le milieu ont imposé des différences dans les niveaux de langue...
    La farce, comme genre dramatique est très peu pratiquée au Québec; Falardeau a osé le faire avec beaucoup d'intensité au cinéma; c'est un élément important de son riche héritage.

  • Yves Côté - Abonné 14 février 2016 04 h 15

    merci !

    Je Me Souviens.

    Merci Monsieur Corneillier de nous faire remarquer que nos racines nos seulement existent, mais qu'elles plongent profondément dans l'humus et le terreau fertile du Québec.