La Commission de vérité et réconciliation dans l’oeil de Garneau

Un regroupement de survivants des pensionnats en marge des audiences publiques de la Commission de vérité et réconciliation, en 2013
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Un regroupement de survivants des pensionnats en marge des audiences publiques de la Commission de vérité et réconciliation, en 2013

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

François-Xavier Garneau (1809-1866) a créé en 1845, pour les francophones d’Amérique, un premier monument historique et littéraire, l’Histoire du Canada. Le 150e anniversaire de son décès, le 3 février 2016, offre l’occasion de confronter les vues du premier « historien national » et sa réalité. Si on ramenait Garneau à la vie aujourd’hui, comment interpréterait-il les conclusions de la Commission de vérité et réconciliation du Canada (CVR) sur les pensionnats autochtones, dévoilées en décembre 2015 après sept ans d’enquête ?

Pour la CVR, il s’agissait d’abord d’établir la vérité sur les souffrances vécues par des dizaines de milliers d’autochtones dans des pensionnats-prisons, après plus d’un siècle de silence. Garneau, lui-même soucieux de faire éclater la vérité au sujet de l’histoire de son peuple, applaudirait une telle démarche. La CVR a aussi dénoncé la politique de génocide culturel appliquée par le gouvernement canadien. Ici, Garneau serait embarrassé, car il se reconnaîtrait parmi ceux qui ont trop vite enterré les Premières Nations, alors que lui-même se dressait pour défendre la nation francophone.

Métaphoriques Amérindiens

Garneau envisageait l’avenir des francophones en le comparant à celui des Amérindiens. Croyant que son petit peuple n’avait pu survivre à la conquête anglaise qu’en se mettant au service de son nouveau souverain, et convaincu de la supériorité des « libertés anglaises » sur celles du régime français, il avait postulé que ses « Canadiens » (francophones) avaient un avenir s’ils persuadaient l’Empire britannique de leur capacité à lui conserver le nord de l’Amérique. En 1844, après la répression du mouvement patriote, il formula son credo dans une devise-programme transfigurant celle du journal Le Canadien : « Nos institutions, notre langue et nos lois, sous l’égide de l’Angleterre et de la liberté. »

Dans son optique, les autochtones disparaîtraient bientôt. Il a symbolisé leur malheur dans son poème le plus célèbre, Le dernier Huron, publié en 1840 trois semaines après l’adoption de l’Acte d’Union à Londres. Inspiré par le portrait peint de « Vincent Tha-ri-o-lin, […] dernier habitant, de pur sang, du peuple huron », le héros de sa poésie méditait sur l’invasion de l’« homme servile » qui « rampe sur la terre », « profanant des tombeaux, pour un salaire impur ». Le sort des Hurons était la métaphore du péril qui menaçait les francophones. Mais chez ce « dernier Huron » germait aussi un espoir, car il rêvait au « jour de la vengeance », celui où renaîtraient « sur ces rives et les Indiens et leurs forêts ».

À cette époque, Garneau ressentait de la gêne au sujet du sort imposé aux autochtones. Il ne voulait pas associer ses ancêtres à la brutalité de la conquête espagnole et anglaise. « Nous devons dire à la louange de nos pères », écrivit-il dans le « Prospectus » annonçant la publication de son livre (1843), « que le sang n’a point souillé leur établissement dans le pays, où ils ont toujours vécu en paix avec les anciens habitants du sol, qu’ils ont au contraire défendus contre des voisins aussi implacables qu’ambitieux ». Il y aurait donc eu, selon lui, une solidarité initiale entre Amérindiens et Français. Dans le premier volume de son Histoire du Canada, paru en 1845, il commença toutefois à oublier cette sympathie présumée.

Il consacra d’abord un gros chapitre aux « Nations indigènes », décrivant leur civilisation, leurs langues, leurs moeurs et leur absence « de religion proprement dite » (le genre d’affirmation qui confortait les églises auxquelles on confiait la gestion des pensionnats).

À mesure qu’il avançait dans l’analyse du passé, il crut voir que le mode d’occupation du territoire départagerait le gagnant du perdant dans la lutte des empires français et anglais en Amérique. La comparaison de la Nouvelle-France et des colonies britanniques montrait l’importance d’une croissance démographique continue, fondée sur l’exploitation rurale, le commerce et la petite industrie. Malgré l’infériorité numérique de la population, le système colonial français avait tenu bon pendant plusieurs décennies à la fois grâce au courage des Français et à leurs alliances avec les Premières Nations. Mais la Nouvelle-France était vouée à l’échec.

Avec mélancolie, en somme, Garneau s’est toujours interrogé sur la succession cyclique des civilisations. Les Premières Nations appartenaient au passé, il n’y avait pas à y revenir. Les Anglais étaient les maîtres du présent. Quel avenir y aurait-il pour les francophones ? Deviendraient-ils eux aussi les fantômes du futur ?

Instruction publique et pensionnats

Lui-même scolarisé dès l’âge de cinq ans, l’historien était passionné par les livres et l’étude. Peut-être même à l’excès, car d’après ses premiers biographes, c’était un enfant taciturne et isolé, un vrai sauvageon… L’idée du pensionnat lui répugnait. Tout jeune, il refusa une offre d’étudier au Séminaire de Québec et de se soumettre à la discipline des prêtres.

Ses parents le placèrent pendant quelques années dans une école laïque d’« enseignement mutuel » établie par Joseph-François Perrault. Celui-ci le remarqua et l’engagea à 14 ans dans son étude de protonotaire. Dans la bibliothèque de Perrault, puis dans celle de son deuxième patron, le notaire Archibald Campbell, Garneau apprit le droit, la langue anglaise et l’art de la versification.

Pour les Patriotes dans les années 1820-1830, puis pour les Réformistes des décennies 1840 à 1860, l’instruction généralisée des francophones était une des voies du salut national. Garneau partageait cette conviction. Fort de son expérience d’autodidacte, il s’intéressa à tout ce qui touche l’éducation populaire. Il fonda même dans ce but deux périodiques éphémères de culture scientifique et littéraire : L’abeille canadienne et L’institut.

Il était donc naturel que Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, le surintendant de l’instruction publique, comparable à un ministre de l’Éducation, le consulte régulièrement sur les questions scolaires et la formation des maîtres. En 1856, Garneau rédigea lui-même un des premiers manuels d’histoire nationale approuvés par le Bureau de l’instruction publique.

Si on lui en avait présenté le projet, Garneau se serait interrogé sur l’efficacité des pensionnats établis pour « civiliser » les jeunes autochtones. Il connaissait l’échec rapide de la première mission des Ursulines de Québec, chargées de christianiser et de franciser leurs jeunes protégées amérindiennes, mais incapables de les garder au couvent. Il aurait été indigné par l’idée qu’on le dépouille de ses propres enfants pour les couper de leurs racines françaises et les « instruire » dans de lointaines prisons scolaires.

Cela dit, l’historien voyait un écart fatal dans le niveau de culture des Amérindiens et des Européens. Si les autochtones « ont succombé devant la civilisation », écrivit-il en 1845 dans le premier tome de l’Histoire du Canada, c’est parce que celle-ci « leur est apparue tout à coup, sans transition, avec toute la hauteur qu’elle avait acquise dans quinze siècles ». Dans l’édition révisée de son Histoire, en 1852, il ajouta cependant une explication qui soulignait la responsabilité des Européens dans le drame en cours : « D’ailleurs, on a beaucoup plus travaillé à les dépouiller qu’à les instruire. » Il ne feignait donc pas d’ignorer l’ethnocide en cours.

On peut penser qu’en dépit de ses préventions personnelles contre les pensionnats, Garneau aurait quand même approuvé le principe général du système mis en place au début de la Confédération. Il n’aurait pas vu de contradiction entre le principe de l’égalité des peuples et la soumission coloniale des autochtones. Il aurait estimé que celle-ci leur apporterait surtout des avantages. Il aurait même pu voir dans ce projet la générosité présumée du libéralisme : en acquérant les moyens techniques pour travailler la terre ou dans des manufactures, les autochtones deviendraient des citoyens à part entière.

Pour finir, Garneau rendit par le miroir déformant d’une Histoire coloniale une vision d’avenir que partageaient ses compatriotes : pour reconquérir le pays, il faut s’emparer du sol. Notaire de formation et imprégné par la culture juridique de son temps, il était indifférent aux droits territoriaux des premiers occupants. Il n’a sans doute pas sourcillé devant l’adoption de quelque vingt lois par le parlement du Canada-Uni pour régenter la vie des autochtones, notamment celle de 1857 « pour encourager la civilisation graduelle des Tribus Sauvages en cette Province ». À ses yeux, à moins de se sédentariser elles-mêmes, les cultures amérindiennes n’avaient plus aucun avenir dans le Canada de demain.

Sur quelle base, la réconciliation ?

Au terme de son travail, la CVR a formulé 94 recommandations dont la portée dépasse de loin le drame des pensionnats. Peut-on envisager la réconciliation des autochtones avec eux-mêmes et avec les responsables de ce drame, dit-elle en substance, si on ne rase pas certains des fondements législatifs et culturels sur lesquels une telle monstruosité a pu être édifiée ? Certes, la CVR ne remet pas en question la « politique indienne » générale de l’État canadien, ni l’obligation fiduciaire du gouvernement fédéral à l’égard des autochtones, car elle n’avait pas le mandat de remonter si haut dans la chaîne des responsabilités. Par contre, il faut être aveugle pour ne pas lire entre les lignes de son rapport que les pensionnats sont le symptôme du racisme et du paternalisme érigés en principe de gouvernement.

Projeté en 2016, comment Garneau réagirait-il à ces conclusions ? Il serait étonné par la vitalité des sociétés autochtones en dépit de tous les efforts des pouvoirs politiques pour les éliminer. Il reconnaîtrait, dans les constats de la Commission, la même duplicité que les autorités coloniales ont employée pour éradiquer l’héritage français du pays. Il constaterait aussi le capital de sympathie que les Premières Nations ont pu constituer en dépit du pillage colonial.

Passée sa surprise, il voudrait connaître le secret de leur persistance. On peut imaginer qu’il verrait dans l’action politique des Premières Nations, dont le mouvement « Plus jamais l’inertie » (Idle No More) et la réclamation d’une enquête sur les disparitions de femmes autochtones sont d’autres expressions, une indéniable parenté avec celle des francophones, et peut-être le fondement de nouvelles alliances pour gagner le pouvoir collectif de se gouverner soi-même.

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Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo ou du Devoir d’histoire.

1 commentaire
  • Michèle Lévesque - Abonnée 31 janvier 2016 09 h 25

    Idle no more - nous en souvenir nous aussi

    Qu'y a-t-il de similaire et aussi de radicalement différent, pour éviter le piège de les réduire l'un à l'autre, entre le génocide canadien des Premières Nations et celui toujours actif du Second peuple fondateur, francophone et premier 'découvreur' du Canada ?

    Une loi 101 liée par les menottes invisibles d'une clause nonobstant révisable aux cinq ans qui la rend fragile comme du verre, des tentatives de plus en plus sournoises du Canada anglais pour noyer notre langue et notre culture dans des processus légaux et administratifs qui encouragent les immigrant(e)s à ne pas apprendre le français au Québec... Des intimidations grossières dans le cadre d'Énergie Est envers le Québec par un Roc qui hait le Francophone canadien, n'en doutons pas une seule minute... Une haine qui remonte à bien plus loin. Souvenons-nous de Jeanne d'Arc.

    Le refus sans compromis du ROC de reconnaître le peuple francophone canadien comme société distincte, contrairement aux Premières Nations, n'est pas idéologique, mais pragmatique car le reconnaître signifierait devoir négocier. On ne peut refaire l'histoire, mais on peut peut-être, Autochtones et Canadiens français / Québécois, se reconnaître mutuellement comme peuples floués, asservis et menacés, par le passé et/ou dans le présent, d'une disparition lente. Avons-nous au Québec cette magnifique résilience des PN dont l'article fait état ?

    Sans esprit de victimisation, plus jamais, mais sans illusion non plus et sans nier la blessure et la déchirure qui rendent les relevailles et l'apprentissage de la liberté si difficiles.

    Surtout pas de nivellement de type : vous et nous c'est pareil. Ce n'est pas pareil. Ce que vivent et ont vécu les communautés autochtones est d’une gravité éthique sans mesure. Mais bien voir que les deux génocides ont été et sont encore orchestrés. Et que celui du Québec francophone l’est plus que jamais.

    Idle no more - s'en souvenir nous aussi. Et vice-versa.