Le conflit syrien sous la loupe de Thucydide

Un garçon à Kobané en mars 2015, quelques semaines après que le groupe armé État islamique a été chassé de la ville par les forces kurdes et leurs alliés.
Photo: Yasin Akgul Agence France-Presse Un garçon à Kobané en mars 2015, quelques semaines après que le groupe armé État islamique a été chassé de la ville par les forces kurdes et leurs alliés.
Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.
 

Depuis 2011, la Syrie est en proie à la guerre civile ; un conflit de plus de quatre ans qui a fait, selon les différentes ONG, plus de 250 000 morts et 4 millions de réfugiés, en plus de laisser ce pays entièrement en ruines. Le conflit est né quand le mouvement de contestation populaire qui prenait de la vigueur dans les principales villes du pays a donné lieu à une violente répression de la part du régime de Bachar al-Assad. Aujourd’hui, de tous les pays qui ont connu un « printemps arabe », seuls le Yémen et la Syrie sont encore en proie à un conflit armé, le conflit syrien dépassant de loin tous les autres conflits engendrés par les mouvements de libération depuis 2011.

D’aucuns se demanderont pourquoi le conflit dure depuis si longtemps. Il faut aussi se demander ce que l’entrée en guerre des Russes aux côtés de Bachar al-Assad peut signifier dans cette situation : faut-il voir ces opérations d’un bon oeil ? L’intervention des Russes serait-elle la solution à ce tragique statu quo ?

Il est difficile d’apporter des réponses à ces questions sans adopter une lecture « réaliste » de la situation en Syrie. Le réalisme est une théorie en relations internationales qui affirme que tout État cherche en priorité à accumuler le plus de puissance. Thucydide (460 à 399 av. J.-C.) est parfois présenté comme le père de cette doctrine politique. Même si ce penseur estimait risqué de faire des parallèles à travers les siècles et entre des situations très différentes, il semble bien qu’il puisse lui-même nous fournir de précieuses explications sur la situation en cours en Syrie.

Thucydide et la guerre du Péloponnèse

Thucydide est célébré comme le premier historien à avoir mené une analyse rationnelle et empirique des événements politiques, et plus précisément du conflit qui opposa les Spartiates aux Athéniens entre 431 et 404 av. J.-C. C’est le sujet de La guerre du Péloponnèse, une oeuvre qui ne s’attarde pas seulement à répertorier les acteurs et les événements de l’histoire, mais qui cherche à en comprendre « la cause la plus vraie ».

Notre historien explique la guerre du Péloponnèse au moyen d’une analyse des rapports de force, qui préfigure sur plusieurs points le réalisme contemporain en politique étrangère. Pour Thucydide, les hommes et les États cherchent tous à défendre leurs intérêts en priorité, mais ils le font de manière différente selon les événements, et les buts qu’ils poursuivent. L’une des conséquences les plus dérangeantes du réalisme est que, parfois, la force finit par primer le droit.

Dans La guerre du Péloponnèse, l’exemple classique est le siège de Mélos par les Athéniens. Comme les Méliens refusaient de prêter allégeance à Athènes, cette dernière imposa un ultimatum à ses adversaires : les Méliens devront se soumettre ou mourir. Cela exprime bien le réalisme des Athéniens. Les Méliens ne peuvent plus invoquer aucun principe de droit (la souveraineté de leur Cité ou la fraternité entre Grecs), et toute négociation est vaine. D’une manière ou d’une autre, il leur faudra céder face à la force. Les Méliens ayant refusé de se soumettre, les Athéniens prirent acte de cette décision. Ils tuèrent les hommes de Mélos, rasèrent la cité et vendirent femmes et enfants comme esclaves.

En relatant cet épisode, Thucydide a mis en lumière qu’un État supérieur par la force militaire est libre d’éliminer un État inférieur en force. Dans certaines circonstances, tout exercice de médiation ou tout recours au droit devient superflu.

Thucydide peut expliquer de cette manière la cause principale de la guerre du Péloponnèse, à savoir la volonté continuelle des Athéniens d’accroître sans cesse leur puissance, et la peur des Spartiates devant l’expansion de la zone d’influence des Athéniens. Toujours selon une analyse réaliste de la situation, Sparte n’avait d’autre choix que d’entrer en guerre contre Athènes si elle ne voulait pas se retrouver encerclée ou absorbée dans l’Empire athénien.

La Syrie, un conflit qui dure

Thucydide a observé qu’à Corcyre, la guerre civile fut provoquée par la rupture du lien de confiance entre les citoyens, lorsque les partisans des oligarques assassinèrent le chef du parti démocrate. La loi du plus fort s’instaure, explique l’historien, quand règne une méfiance exacerbée entre les hommes. De la même manière, en refusant tout dialogue et en réprimant avec violence les opposants politiques, Assad a créé un climat de terreur qui a entraîné le pays dans la guerre civile, et l’a laissé en proie au désordre le plus complet.

L’élément déclencheur du conflit syrien est sans aucun doute l’attitude inflexible du régime de Bachar al-Assad. Devant l’opposition civile qui demandait son départ, il a privilégié la force au détriment de sa population et au mépris des droits humanitaires. Dès lors que le pays était déstabilisé, le conflit s’est rapidement transformé en une guerre d’influence régionale, et par le jeu des alliances naturelles dans la région, en une guerre confessionnelle.

Cette guerre oppose depuis quatre ans les Chiites du régime de Bachar al-Assad et l’Armée de conquête, qui est de confession sunnite. Par le truchement de ces alliances confessionnelles, elle implique des puissances qui dépassent les limites géographiques et militaires de la Syrie.

Malgré les nombreuses défections dans l’armée syrienne qui ont suivi les mouvements de contestation, la structure interne du régime de Bachar al-Assad est restée intacte et son rapport de force sur le terrain lui était toujours favorable. En fournissant un soutien financier, militaire et logistique aux rebelles, l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie, entre autres, ont bafoué la souveraineté nationale syrienne, mais ont aussi trouvé le moyen de déstabiliser de manière durable la Syrie. Depuis 2013, c’est grâce au soutien de la Russie, de l’Iran et du Hezbollah que le régime syrien résiste aux avancées des rebelles et du groupe État islamique.

Si le conflit dure depuis aussi longtemps, c’est donc en bonne partie parce que la Syrie est devenue « le jouet » d’intérêts qui font primer systématiquement les rapports de force sur le terrain, et ce, au mépris du droit national et international. Dans ces circonstances, le conflit s’étirera et la fin paraîtra encore lointaine, tant que le bras de fer durera entre les puissances régionales qui alimentent le conflit pour défendre leurs intérêts propres en Syrie.

La Syrie, une guerre d’influences

Thucydide a constaté que la stratégie du roi perse pendant la guerre entre Athènes et Sparte était de financer les deux camps, pour empêcher que l’un des deux ne prenne le dessus sur l’autre. L’objectif était d'« user les Grecs contre eux-mêmes, avec des frais limités et sans mettre en jeu [la] sécurité propre » de l’Empire perse.

Le « Grand Roi » de Perse affaiblissait ainsi ses ennemis sans les combattre, et accroissait d’autant sa puissance dans la région. De même, les États-Unis jouent un double jeu en Syrie. D’une part, ils affirment lutter contre les organisations terroristes, mais, d’autre part, ils soutiennent des groupes rebelles sur le territoire de la Syrie afin de faire tomber le régime en place.

Qui sont ces groupes rebelles ? L’Armée syrienne libre, qui réclame l’instauration d’une démocratie, est devenue un groupe minoritaire parmi eux. Les deux autres principaux groupes rebelles, outre le groupe État islamique, sont Al-Nosra, un groupe affilié à al-Qaïda, et Ahrar al-Sham, qui ont formé en janvier 2015 l’« Armée de la conquête ». Si les États-Unis n’appuient pas Al-Nosra directement, sur le terrain, les groupes qu’ils soutiennent coopèrent avec celui-ci et l’approvisionnent en armes selon un communiqué du Commandement des formes américaines au Moyen-Orient (Centcom) datant du 25 septembre dernier.

Les États-Unis se trouvent dans cette situation, car le régime de Bachar al-Assad est historiquement hostile à leurs intérêts. Le réalisme des États-Unis montre cependant les limites d’une telle politique. En soutenant les groupes rebelles, les États-Unis ont fragilisé le régime syrien de Bachar al-Assad. La chose paraît cependant absurde puisque le régime d’Assad est le principal adversaire, en Syrie, des groupes terroristes État islamique et Al-Nosra, qui sont par ailleurs les ennemis des États-Unis.

Cette politique de déstabilisation, propre aux empires, rappelle celle que les États-Unis avaient menée lorsqu’ils soutenaient al-Qaïda contre l’URSS au cours de la guerre d’Afghanistan (1979-1989). En combattant un ennemi, les États-Unis s’en étaient créé un nouveau, avec les conséquences que l’on connaît aujourd’hui.

L’intervention russe

La récente intervention de la Russie en Syrie suscite la méfiance. Pourquoi intervient-elle maintenant ? Au début du conflit, elle a couvert les agissements du régime de Bachar al-Assad en utilisant son droit de veto au conseil de sécurité de l’ONU, afin d’empêcher toute intervention dans la région. Qu’est-ce qui l’a conduite à franchir le Rubicon et à intervenir directement dans le conflit ?

Entre janvier et septembre 2015, le régime syrien n’a cessé de perdre du terrain au nord contre l’Armée de la conquête, faisant craindre une chute imminente. Une défaite d’Assad nuirait de trois manières aux intérêts de la Russie : 1) elle affaiblirait son influence dans la région en perdant son meilleur allié ; 2) elle la déposséderait de sa base navale de Tartous en Méditerranée ; 3) et elle pourrait engendrer des troubles internes en Russie avec le retour possible de près de 5000 Tchétchènes qui combattent actuellement aux côtés du groupe État islamique.

Comme nous l’avons vu, Thucydide considérait que tous les États cherchent à préserver leur puissance quand ils la sentent menacée : « la cause la plus vraie est aussi la moins avouée : c’est à mon sens que les Athéniens, en s’accroissant, donnèrent de l’appréhension aux [Spartiates], les contraignant ainsi à la guerre. » Si les Spartiates ont déclenché la guerre du Péloponnèse, ce n’était pas parce que le droit grec leur donnait raison d’intervenir. Ils ont agi de la sorte par crainte que les Athéniens ne finissent par mettre en danger la puissance de Sparte. Le droit leur a permis de légitimer la guerre contre Athènes et d’apparaître en gardiens de la liberté auprès des autres cités grecques qui partageaient leurs craintes. Nous pouvons expliquer de la même manière l’intervention russe en Syrie, c’est-à-dire la crainte des Russes qu’une défaite de Bachar al-Assad nuise à leurs intérêts dans la région.

Mais le coup de maître de Vladimir Poutine a consisté à utiliser la force sous le couvert du droit pour défendre les intérêts de son pays. En invoquant le respect des principes de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la Syrie, la Russie a réussi à légitimer son intervention dans le pays et à apparaître en sauveur face à la menace des groupes insurrectionnels comme le groupe État islamique et l’Armée de conquête. De cette manière, les Russes peuvent prétendre être les leaders dans la lutte contre le terrorisme, avant les États-Unis et le reste de l’Europe.

Aujourd’hui, en plaidant pour une alliance militaire entre les États-Unis, les États européens, la Russie, le régime de Bachar al-Assad et l’armée syrienne libre, la Russie propose la seule solution cohérente et efficace pour lutter contre les organisations terroristes djihadistes en Syrie. Certes, le régime d’Assad est coupable à plusieurs égards de violations du droit, mais s’il est renversé, la Syrie a toutes les chances de tomber entre les mains du groupe État islamique et d’al-Qaïda, qui représentent une plus grande menace pour la sécurité de la région. L’accord du 18 décembre dernier au Conseil de sécurité de l’ONU semble montrer que les différents acteurs ont rallié la position russe en vue d’une future sortie de crise, bien qu’il subsiste encore entre eux certains différends.

Pour ne pas être dupe des événements qui se déroulent aujourd’hui en Syrie ou ailleurs, il faut rester attentif aux jeux de pouvoir qui les façonnent. En ce sens, Thucydide sera toujours un excellent professeur pour qui veut comprendre les événements passés, présents ou à venir.

4 commentaires
  • Gilbert Turp - Abonné 16 janvier 2016 08 h 20

    Encore une fois, merci

    Que serais-je sans ces devoirs de philo qui sont toujours, toujours bons et pertinents ?

    Il y a ici une telle somme de gens qui réfléchissent admirablement et qui sont d'une qualité d'être indéniable que je me demande comment ça se fait que tout ce talent et cette intelligence ne se reflète pas dans le gouvernement que nous avons à Québec.

    Voilà une question pour un prochain devoir... ?

  • Robert Laroche - Abonné 16 janvier 2016 12 h 19

    Et quand est-il des relations entre Québec Ottawa


    " Pour ne pas être dupe des événements qui se déroulent aujourd’hui en Syrie ou ailleurs, il faut rester attentif aux jeux de pouvoir qui les façonnent. En ce sens, Thucydide sera toujours un excellent professeur pour qui veut comprendre les événements passés, présents ou à venir."
    (Vincent Blanchard)

    " Clausewitz donne une définition importante de la guerre, qu'il compare à un duel:
    « La guerre est un acte de violence dont l'objectif est de contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté. »
    La thèse de la guerre en tant que duel étant posée, il analyse son antithèse selon la méthode dialectique, en écrivant :
    « La guerre n'est que le prolongement de la politique par d'autres moyens. »
    (Carl von Clausewitz)"

    Compte tenu de ces deux affirmations et en y mettant toute les nuances nécessaires tout en recherchant une certaine rigueur dans le raisonnement il est intéressant de superposer cette analyse aux relations politiques, cycliques et dynamique entre Québec et Ottawa.

    Sous un certain jour c’est toujours de nous que l’on parle.

  • Françoise Breault - Abonnée 16 janvier 2016 16 h 08

    Un point de vue qu'on entend peu souvent

    Voici un vidéo où deux Syriennes expliquaient ceci: l'Iran a besoin d'un pipeline pour écouler son pétrole. Ce pipeline passerait par l'Iraq et la Syrie pour déboucher en Méditerranée. https://www.youtube.com/watch?v=pnfRcv0ZQlo

    Ceci va à l'encontre des intérêts de l'Arabie saoudite. Comme elle préfère ne pas attaquer la pusisance de l'Iran, elle préfère s'attaquer à la Syrie...par personnes interposées.

  • Jacques Morissette - Abonné 17 janvier 2016 07 h 01

    Face à la volonté de puissance des États, une planète de plus en plus petite.

    Un témoignage clair et derrière tout ceci une quête de pouvoir pour ouvrir la voie au pétrole et dont l'enjeu est, en toile de fond, l'argent et la volonté de puissance.