La parité, d’accord, mais il faut aller plus loin

Des sculptures devant l’Assemblée nationale montrent trois suffragettes (Marie Lacoste Gérin-Lajoie, Idola Saint-Jean et Thérèse Forget-Casgrain) et la première députée du Québec, Marie-Claire Kirkland.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Des sculptures devant l’Assemblée nationale montrent trois suffragettes (Marie Lacoste Gérin-Lajoie, Idola Saint-Jean et Thérèse Forget-Casgrain) et la première députée du Québec, Marie-Claire Kirkland.
Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.​
 

Le Conseil du statut de la femme publiait le 4 octobre un avis réclamant l’instauration d’un quota de candidatures féminines aux élections. Les partis politiques, suggère le Conseil, devraient être contraints d’avoir au moins 40 % de femmes au sein de leur candidature, sous peine de sanctions. Cette proposition se fonde sur un constat : les chiffres sur la présence des femmes en politique stagnent depuis 15 ans. À l’Assemblée nationale, les femmes n’occupent que 27 % des sièges. Au Parlement canadien, depuis les élections de 2011, elles occupent à peine le quart des sièges. Dans la présente campagne électorale, les femmes ne constituent pas plus de 30 % de la candidature, tous partis confondus. De toute évidence, les bonnes intentions ne suffisent pas à rectifier la sous-représentation des femmes en politique. Si l’on souhaite vraiment corriger cette véritable carence de notre démocratie, il faut maintenant prendre des mesures plus coercitives.

La proposition du Conseil du statut de la femme est audacieuse et très juste. Elle nous force également à admettre qu’en 2015, 75 ans après avoir obtenu le droit de vote, malgré qu’elles jouissent des mêmes droits que les hommes et qu’on prétende les accueillir à bras ouverts dans l’arène politique, les femmes peinent toujours à y prendre leur place. La pensée de la philosophe et écrivaine féministe Françoise Collin (1928-2012) nous invite à aborder ce problème de front, en soulevant une question fondamentale sur notre démocratie : si les institutions politiques n’accommodent et ne représentent correctement que la moitié de la population, notre démocratie est-elle vraiment démocratique ?

En plus de ses romans et de ses écrits féministes, Françoise Collin lègue un ouvrage marquant sur Maurice Blanchot (Maurice Blanchot et la question de l’écriture, 1971) et un autre sur Hannah Arendt (L’homme est-il devenu superflu ?, 1999). On lui doit également la fondation des Cahiers du Grif, en 1973, la première revue féministe de langue française. La pensée de Françoise Collin aborde des thèmes aussi variés que la transmission, la culture commune, la crise du moderne, la vie politique et l’écriture. Elle incite encore les féministes d’aujourd’hui à aborder la question des femmes avec rigueur et nuances. Soulignant que le féminisme n’est pas qu’une théorie ou une action politique, mais aussi une façon d’être au monde, Collin nous convie à des réflexions exigeantes, mais nécessaires et fécondes. Elle nous fournit aussi des outils précieux pour penser la participation des femmes à la vie politique.

La parité, un premier pas

On dit souvent que les mesures visant à assurer la représentation des femmes au sein de la députation, des fonctions ministérielles et des postes de direction dans l’appareil public se justifient par la nécessité que les femmes participent aux décisions prises au nom de la population. Les femmes n’ont pas les mêmes sensibilités et les mêmes préoccupations que les hommes, du fait qu’elles font l’expérience d’une oppression liée à leur sexe. En cela, leur façon d’aborder la chose politique est forcément différente de celle des hommes. La représentation équitable des femmes au sein de nos institutions démocratiques contribuerait par exemple à attirer l’attention sur des enjeux qui tendent à être relégués au bas de la liste des priorités. Pour s’assurer que la moitié de la population soit correctement représentée, la parité est donc souhaitable, voire nécessaire.

Cependant, Françoise Collin soutient que non seulement l’égalité dans la représentation politique ne suffit pas, mais que les revendications pour la parité, lorsqu’elles totalisent notre conception de l’égalité, comportent un élément potentiellement toxique pour le féminisme. Ces revendications posent en effet le problème de la parité comme un problème d’accès à la représentation, alors que le problème loge plutôt dans la structure politique elle-même, qui, dans les faits, n’accommode et ne représente véritablement que la moitié masculine de la population.

Les femmes, angle mort de la démocratie

Dans un texte intitulé La démocratie est-elle démocratique ?, publié en 1992, Collin souligne que la « question des femmes », la question posée par les femmes, interpelle la conceptionde la démocratie dans laquelle nous vivons depuis la Révolution française. Pourquoi le projet commun, s’interroge la philosophe, a-t-il jusqu’ici été pensé par les hommes et en fonction d’eux, alors que les femmes constituent pourtant une légère majorité numérique ? Sensée, elle ne suggère évidemment pas de renverser les rapports de pouvoir entre les sexes, cette fois en faveur des femmes, sous prétexte que celles-ci sont plus nombreuses. Collin cherche plutôt à mettre en relief une contradiction inhérente au principe démocratique traditionnel, qui prétend conférer le pouvoir au nombre. En réalité, l’accès tardif des femmes au droit de vote a fait en sorte qu’elles n’ont eu accès à la scène publique et à la scène politique que lorsque celles-ci étaient déjà mises en place et figées dans leurs structures unisexuées. Ainsi, le poids des traditions joue en leur défaveur.

C’est ce problème qu’explore la philosophe lorsque, en 1982, elle publie un texte marquant intitulé Il n’y a pas de cogito-femme. En examinant les manières que les éléments d’une potentielle « culture au féminin » s’articulent à la culture dominante et à ses éléments proprement masculins, Collin suggère que la femme, partout où elle s’avance, ne rencontre que sa propre négation. « Lire, que ce soit un poème, un roman-feuilleton ou le journal, regarder un film, ce n’est jamais que se découvrir et découvrir le monde dans le regard de l’autre, d’un sujet homme, sujet bienveillant ou malveillant, lyrique ou cynique, peu importe. » Il importe, nous dit-elle, de constater que partout, la femme n’a d’existence que par assimilation. Le langage de l’universel est tenu d’un point de vue qui n’est pas le sien. La philosophe en conclut que le « sujet féminin », pour ainsi dire, n’existe pas, et que cette négation empêche les femmes de participer pleinement à la vie démocratique, la « chose commune » ne leur appartenant jamais tout à fait. Les femmes sont donc admises dans un monde constitué sans elles, qu’elles n’ont pas le pouvoir de façonner. Elles sont simplement sommées de s’y adapter. Or, peut-on se contenter de « faire place » aux femmes dans cet espace construit, mais sans leur permettre de vraiment « donner lieu » à du nouveau ?

Égalité ou « égalisation » ?

Dans d’un colloque en 1984 à Montréal sur le thème Égalité et différence des sexes, Françoise Collin soutient que la véritable égalité n’est pas le partage de droits et de biens définis unilatéralement, mais bien le partage de la position de sujet éthique, politique, historique : « C’est-à-dire la possibilité pour les femmes, pour chaque femme, de n’être pas seulement bénéficiaire des avantages et des désavantages sociaux, mais aussi et surtout d’être reconnue dans sa position originaire, génératrice, position que toute l’histoire lui a déniée en réduisant en elle la force du commencement à la maternité strictement biologique. » Tant que l’on négligera ce partage de la position de sujet, nous dit Collin, les femmes demeureront, dans la vie politique, cet élément « à part » qu’on assimile à la règle générale, pour ensuite prétendre qu’elles sont placées à égalité avec les hommes.

Appliquant ce raisonnement à la représentation des femmes en politique, on pourrait dire que les femmes ne veulent pas se contenter d’être intronisées au Parlement des hommes, de représenter ses valeurs et d’y faire parure ; elles veulent pouvoir le transformer. Lorsque les femmes se contentent d’être avalées par un simple travail de « mise à niveau », par lequel elles accèdent sommairement aux droits et valeurs dominantes — processus qui se limite au fond à leur accorder quelques accommodements ou quelques bribes de pouvoir —, elles demeurent, quoi qu’on en dise, en marge de la chose commune, telles d’éternelles figurantes. Cela expliquerait d’ailleurs pourquoi, même si les femmes ont accès à la scène publique, leurs préoccupations ne trouvent actuellement pas place dans le projet politique.

Ainsi, Françoise Collin nous met en garde contre cette logique « d’assimilation », selon laquelle, pour parvenir à l’égalité, il suffirait d’asseoir plus de femmes dans les sièges jusqu’ici occupés par des hommes. Pour que les femmes soient véritablement égales aux hommes, elles doivent d’abord devenir « cosujets de la chose commune ». Suivant cette idée, s’il faut encourager les mesures visant à instituer la parité en politique, il faut aussi garder en tête qu’il ne s’agit pas de l’aboutissement du chemin vers l’égalité, mais bien de la première étape d’un processus de transformation beaucoup plus profond. En cela, la philosophe nous rappelle en somme que le combat des femmes est certes un combat pour l’égalité, mais aussi un combat pour la liberté et la démocratie, pour que celle-ci ne soit pas qu’une forme sans contenu.

Un projet politique unanime ?

Collin nous invite également à élargir la réflexion sur l’apport des femmes à la vie politique, en demandant : si le féminisme aspire à ce que les femmes deviennent elles aussi sujet de la chose commune, peut-on toutefois présumer que « les femmes » forment une catégorie telle que leur projet politique serait unanime ? La philosophe nous met bien en garde contre le danger de présenter les femmes comme un bloc homogène, autant sur le plan de leur situation que sur celui de leurs occasions favorables. Il y a des lectures du monde et des événements, rappelle-t-elle, dont la ligne de partage n’est pas la seule appartenance sexuée. Ces remarques suggèrent que la seule présence des femmes au sein des institutions politiques n’exclut pas qu’y soient prises certaines décisions susceptibles d’avoir des conséquences désastreuses sur d’autres femmes. Aussi, Françoise Collin aurait certainement dénoncé l’instrumentalisation, par les politiciens, de la formule creuse de « l’égalité entre les femmes et les hommes » pour stigmatiser certaines femmes, comme ce fut le cas récemment, avec la polémique entourant le port du niqab lors des cérémonies de citoyenneté.

Collin aurait plutôt rappelé que l’oppression des femmes « a ceci de particulier qu’elle atteint chaque femme de façon singulière, jusque dans son intimité », mais que « c’est à travers chaque femme, par chaque femme, comptable devant elle seule, qu’elle doit être collectivement combattue ».

 

Des commentaires ? Écrivez à Antoine Robitaille : arobitaille@ledevoir.com. Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo ou du Devoir d’histoire : www.ledevoir.com/ societe/le-devoir-de-philo.

9 commentaires
  • Loyola Leroux - Abonné 10 octobre 2015 12 h 31

    Pourquoi ne pas donner des exemples tirés de la réalité ?

    Il aurait été intéressant que la philosophe Francoise Collin explique concretement et donne des exemples tirés de la pratique des femmes politiciennes de son affirmation : ‘’leur facon d’aborder la chose politique est forcement différente de celle des hommes’’. Comment veulent elles ‘’transformer le Parlement ‘’ parce que ‘’leurs préoccupations ne trouvent pas place’’ ? Il me semble que depuis le début du vote des femmes, plusieurs d’entre elles ont été ministre et meme premier ministre ou présidente. Pourquoi ne pas donner comme exemple tirés de la réalité ce qu’elles ont fait ? Quels sont ces ‘’ enjeux qui tendent à être relégués au bas de la liste des priorités’’ ? Quelles sont les préoccupations que leur sensibilité pourrait mettre de l’avant ?

    Si les femmes réclament plus de participation au pouvoir a cause de leur nombre, comment la société pourra-t-elle refuser une participation, tout aussi égalitaire, aux groupes ethniques, aux autochtones, aux minorités sexuelles, aux jeunes, etc. ? Bref, comment gérer toutes les demandes des différents groupes de pression dans une démocratie qui se veut démocratique ? La philosophe qui vise l’universel doit réfléchir a toutes ces questions.

  • Denis Paquette - Abonné 10 octobre 2015 13 h 52

    la nature humain, est elle suffisamment maléable pour changer

    Peut etre faut-il attendre la conférence de Paris pour voir ce que le monde fera, mon opinion est que c'est toute notre facon de faire qui devra changer, mais changer pour quoi personne ne le sait, et je ne crois pas que les solutions seront nombreux, nous ne sommes pas ,maléable a ce point, deja que nous avons deja du mal avec celui qui existe peiut etre que la nature humaine est plus prédestinée que nous le croyons, les romains n'en étaient ils pas a vouloir épouser leurs soeurs, heureusement qu'une nouvelle doctrine a prise la relève mais a quel prix

  • Jérôme Faivre - Inscrit 10 octobre 2015 16 h 46

    Lectures du monde

    Je suis toujours un peu circonspect devant les analyses basées sur la prémisse qu'une partie de l'humanité a des caractéristiques tellement particulières et sous- utilisées que, du coup, l'avenir du monde serait une grande route vers la liberté et la démocratie si on corrigeait une Histoire qui aurait mal tourné à ce sujet.

    Les comportements sont souvent les mêmes quelque soit le genre, déterminés plutôt par les situations de pouvoir, les envies de richesse, les passés plus ou moins heureux, les quêtes d'absolu, les humiliations à corriger et les revanches à poursuivre etc. etc.. Bref, tous les humains sont assez «standards».

    Comme mentionné ici , il y a effectivement «des lectures du monde et des événements, dont la ligne de partage n’est pas la seule appartenance sexuée».

    Par exemple, l'accession au «pouvoir en politique» ou la pleine participation à la «vie politique» . On en parle souvent de façon très théorique et convenu, comme si il s'agissait d'un Graal , seule voie pour vraiment participer au progrès humain: approche très masculine ?...
    Mais nous sommes ici en système politique britannique, où avec un tiers des voix on peut prétendre représenter la majorité. Quelque soit l'aménagement du système en terme de parité , la nouvelle gestion bien partagée de la «chose commune» ne serait pas vraiment modifiée : une minorité représente le plus souvent la majorité et le genre ne change absolument rien à quoi que ce soit . Un 50/50 dans un 33 % représente -il un progrès si déterminant pour la vie démocratique ?
    La discussion est probablement d'un autre ordre. La vie démocratique demande en effet une lecture et une compréhension du monde bien plus larges, avec pour objectif principal que les meilleures qualités humaines soient celles qui seront favorisées par nos principes et systèmes d'organisation politique et économique.

  • Yvon Bureau - Abonné 10 octobre 2015 17 h 39

    Vice-député-e

    Tout candidat ou candidate se présente aux élections avec un ou une vice-député-e.
    Donc, un homme et une femme représenteraient le comté.

    Mais un seul siège à l'Assemblée.

    Ils partageraient le travail parlementaire, le travail en comté, ... En cas de maladie ou d'occupation, de démission, il y aurait l'un des deux lors des votes.

  • Jean-François Trottier - Abonné 11 octobre 2015 09 h 37

    Un espoir de dynamisme

    Comme le dit M. Faivre, les gouvernements ne représentent toujours qu'une minorité, parfois forte, toujours privilégiée.
    L'un des sens souhaités et rarement atteints de la démocratie est le balancier d'une minorité à l'autre de façon à ce qu'à moyen terme chaque individu puisse se trouver représenté et défendu.
    Il en va ainsi des modes aussi: un gouvernement appuie d'un côté, les électeurs finissent par y voir des erreurs, votent en sens contraire avec une certaine exagération tout simplement parce qu'ils sont humains, et ainsi le pouvoir balance.
    Très théorique tout ça. Si au moins c'était vrai!

    En réalité il y a aura toujours des NRA pour noyauter le vote en faveur des armes ou autres stupidités. Et surtout des PACs tels qu'aux USA, ou occultes partout ailleurs, qui influent dans le sens de la finance pure très contraire à l'économie saine. Le Canada, sous le joug du vote uninominal à un tour, est l'un des pires cas mais reste difficile à analyser puisque tous les pouvoirs (dont celui du secret) sont aux mains d'un seul au nom de quelques-uns.

    Dans ce contexte plutôt pourri dont il reste à démontrer qu'il reflète un modèle masculin (quant à moi, je le qualifie d'inhumain), situer la femme comme un contre-modèle est extrêmement difficile dans tous les sens possibles. D'abord il faudrait clairement démontrer en quoi le système actuel est masculin, et donc démontrer que le mâle est par essence un tyran contrairement à la femme. Bonne chance!

    Je considère comme essentielle une meilleure représentation des femmes auprès de tous les pouvoirs, selon le nombre et la diversité mais aussi selon la règle jamais atteinte du balancier et jamais selon un modèle statique et statutaire qui donne à l'avance un avantage à qui que ce soit.
    Ceci dit, pour le moment il y a un avantage total d'un seul côté, qui est certainement mâle mais pas essentiellement sexué, seulement débile puisqu'il faut le dire.

    Avant toute "solution", il faut voir le problème pour ce qu'il est