Le remède de Machiavel contre la corruption

En son temps, fatigué d’être témoin et victime de la corruption, le philosophe italien Machiavel se met à la recherche des stratagèmes et des mécanismes qui causent celle-ci. Un peu à la manière de notre commission Charbonneau.
Photo: Santi di Tito En son temps, fatigué d’être témoin et victime de la corruption, le philosophe italien Machiavel se met à la recherche des stratagèmes et des mécanismes qui causent celle-ci. Un peu à la manière de notre commission Charbonneau.
Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.


La Commission d’enquête sur l’industrie de la construction (CEIC), ou « commission  Charbonneau », a mis fin à l’essentiel de ses audiences publiques en novembre 2014. La juge France Charbonneau rédige actuellement son rapport, dont elle présentera les recommandations au gouvernement et au peuple d’ici le 30 novembre 2015. Son mandat, large, se compose de trois objectifs : 1) examiner l’existence de stratagèmes de corruption et de collusion, 2) dresser un portrait des possibles activités d’infiltration de l’industrie de la construction par le crime organisé, 3) examiner des pistes de solution et faire des recommandations en vue d’établir des mesures permettant de repérer, d’enrayer et de prévenir la collusion et la corruption.

La commission Charbonneau vise donc à enquêter et à dévoiler les rouages de la corruption, mais elle possède également une finalité prospective puisque, pour achever son mandat, il lui faudra penser à des solutions et à des remèdes capables, à long terme, de freiner ce phénomène de corruption.

Nicolas Machiavel (1469-1527), qui a suscité l’adjectif « machiavélique », est plutôt connu pour avoir réfléchi à la ruse et à la manipulation en politique. Toutefois, à travers des ouvrages comme Le Prince ou Discours sur la première décade de Tite-Live, on voit qu’il a été lui aussi fortement préoccupé par la question de la corruption. Qu’aurait conseillé Machiavel à France Charbonneau ? Selon lui, si le comportement humain est l’une des causes de la corruption, le remède est collectif.

Maux

En plus d’être philosophe et historien, Machiavel a également occupé des postes politiques importants. Cependant, c’est dans un contexte politique et social marqué par la guerre, l’incertitude et l’instabilité que Machiavel exerce ses fonctions, mais aussi rédige ses ouvrages. En 1494, tandis que les troupes françaises marchent sur l’Italie, le régime des Médicis, en place depuis 60 ans, s’effondre. S’engage alors une période où Florence est d’abord soumise à un gouvernement républicain instable, pour ensuite, en 1512, être à nouveau sous le régime de la famille Médicis. Machiavel est profondément marqué par cette instabilité : le mal qui s’incruste dans les affaires de l’État vient compromettre sa propre liberté politique et celle de ses concitoyens.

 

Au Québec, il est aisé d’observer que les amitiés entre les élus et les secteurs de la construction et du génie ont causé de l’instabilité : elles ont permis de financer illégalement et outrageusement certains partis politiques, bafouant ainsi la liberté de choix des citoyens au moment des élections. À ce sujet, l’exemple de l’ex-maire de Laval, Gilles Vaillancourt, est éloquent : son emprise sur le financement politique lui a permis d’accaparer le pouvoir municipal pendant presque 25 ans.

Ce genre de désordre dans les affaires de l’État est, pour Machiavel, analogue à celui que crée une maladie dans le corps humain. C’est pourquoi il prescrit que, en anticipant les désordres à venir, « on peut facilement y remédier, mais, si l’on attend qu’ils s’approchent, le médicament ne vient pas à temps, parce que la maladie est devenue incurable ». Pour lui, il s’agit donc de diagnostiquer à temps la présence de ce genre de maux, parce que « le mal à son début est facile à soigner » et alors « les maladies qui naissent sont promptement guéries » (p. 133).

Ainsi, face à la corruption, Machiavel adopte une attitude semblable à celle des Québécois lorsqu’ils ont pu, après le refus prolongé du Parti libéral, se doter d’une commission d’enquête publique. Fatigué d’être témoin et victime de la corruption, le philosophe se met à la recherche des stratagèmes et des mécanismes qui la causent, dans le but d’y trouver des solutions et, de cette manière, d’assurer pour l’avenir de meilleures pratiques. C’est ce défi de taille qui se traduit à la fois dans les objectifs du Prince et des Discours mais aussi dans ceux de la commission Charbonneau.

Causes

L’approche machiavélienne du concept de corruption se fait d’une manière équivoque. D’une part, Machiavel postule que « toutes les choses humaines étant en mouvement et ne pouvant demeurer immobiles, il faut qu’elles montent ou qu’elles descendent » (p. 203). Autrement dit, en raison du temps qui passe, les choses qui existent en viennent toujours à se détériorer, à se pervertir et, en bout de course, à se corrompre. En ce sens, Machiavel donne à la corruption une signification large et il la conçoit comme inévitable, car elle fait partie de l’ordre des choses.

D’autre part, Machiavel explique la corruption en des termes analogues à ceux utilisés aujourd’hui : il l’envisage sous l’angle individuel dans une perspective de pouvoir et de profit. En effet, Machiavel situe une des causes de la corruption aux sources mêmes de la nature humaine. Pour lui, il est indubitable que « tous les hommes sont méchants, et qu’ils sont prêts à mettre en oeuvre leur méchanceté toutes les fois qu’ils en ont l’occasion » (p. 195). L’homme est constamment mû par une « nature envieuse », ce qui explique que c’est « une chose vraiment très naturelle et ordinaire que le désir de conquête » (p. 116). En ce sens, à la base, l’homme est doté d’une nature corrompue. Les témoignages dénonçant la puissance, le pouvoir et l’influence d’hommes tels que Tony Accurso et Frank Zampino pourraient venir confirmer le postulat machiavélien d’une nature humaine avide de pouvoir et de conquête.

 

Ainsi, a priori, le schéma proposé par Machiavel semble déterministe : les causes de la corruption se trouvent à la fois dans l’ordre des choses et dans la nature de l’homme. Toutefois, ces contraintes ne l’empêchent pas de percevoir que l’homme possède un libre arbitre ainsi qu’une certaine latitude pour agir, par laquelle il peut identifier et guérir ce qui est à la source de la corruption.

Remèdes

Bien que la corruption trouve ses racines à la fois dans l’ordre des choses et dans le comportement humain, il est illusoire, selon Machiavel, de penser que la solution appartient à chaque individu. Le Prince l’effleure, mais les Discours le confirment : le remède à la corruption est éminemment collectif.

La nature conquérante de l’homme est particulièrement visible chez ceux qui composent la classe dirigeante et dominante de la société. Or, chez Machiavel, si cette soif de domination est à même de créer autant de conflits et d’instabilité, c’est parce qu’elle affronte constamment cette tendance des peuples à rechercher naturellement la non-domination et la liberté : « Les aspirations des peuples libres sont rarement pernicieuses à leur liberté. Elles leur sont inspirées par l’oppression qu’ils subissent, ou par la crainte qu’ils en éprouvent » (p. 197). Par conséquent, pour Machiavel, toute cité comporte ces deux « humeurs » différentes : « Si l’on considère les buts des nobles et du peuple, on constate qu’il y a chez les premiers un grand désir de dominer, et, chez le second, le désir seulement de ne pas être dominé, et, par conséquent, une plus grande volonté de vivre libre » (p. 198).

Selon la médecine issue d’Hippocrate, le corps humain est composé d’humeurs antagoniques. Pour demeurer en santé, il faut parvenir à les maintenir en équilibre. Afin d’enrayer la corruption, il faut, selon Machiavel, cultiver cet équilibre entre l’humeur de domination des nobles et celle de non-domination du peuple.

Dans Le Prince et les Discours, il cherche donc à établir des « mécanismes » capables de gérer ces dynamiques conflictuelles qui sèment le désordre. Pour éviter la corruption et promouvoir la liberté, il faut, selon lui, prévoir des lieux permettant aux humeurs de s’exprimer et d’être canalisées : « Il n’est donc rien qui rende une république plus stable et assurée que de l’organiser de façon telle que l’altération des ferments qui l’agitent ait une voie où s’épancher, prévue par la loi » (p. 204).

Les institutions représentent alors un atout pour deux raisons. D’abord, elles ont la caractéristique d’être stables et constantes, contrairement aux lois, à la merci du pouvoir en place et des événements : « Si les lois varient dans une cité en fonction des événements, les institutions ne varient jamais ou rarement » (p. 227). Ensuite, en étant communément partagées, elles font de la lutte contre la corruption le fardeau de tous les citoyens. Machiavel confie avoir une totale confiance en une solution institutionnelle dont le peuple est partie prenante, puisque, pour lui, c’est comme « confier un dépôt à ceux qui ont moins le désir de s’en emparer » (p. 198). Il est logique de remettre le remède à la corruption dans les mains du peuple, parce que sa nature est d’être désintéressé par le fait de diriger et de dominer. Cependant, Machiavel ne s’arrête pas là : précisément, il souhaite voir la mise en place d’instances en mesure de recevoir des accusations, car il n’est « d’autorité plus utile et nécessaire que celle de pouvoir accuser les citoyens devant le peuple, devant un magistrat ou un conseil, quand ils ont commis quelque faux contre la liberté » (p. 203).

Par le rapport qu’elles créent entre les nobles et le peuple, les institutions représentent donc, pour Machiavel, l’un des rares moyens qui puissent ralentir l’action corruptrice du temps, contraindre la nature belliqueuse de l’homme et neutraliser ce qui en découle, soit la domination arbitraire, le pouvoir corrompu et l’absence de liberté. Il est évident que Machiavel aurait salué l’initiative et l’audace des Québécois d’avoir mis sur pied une telle commission d’enquête. Le travail mené par la commission Charbonneau a permis aux citoyens de s’exprimer, de dénoncer et d’accuser, notamment par le biais de lignes téléphoniques.

Si Machiavel devait rédiger ses propres recommandations à cette commission, il prescrirait sans doute l’instauration d’institutions permanentes, dont la culture est intégrée par tous les citoyens et qui permettent à la fois de surveiller les pouvoirs publics, de dénoncer les transactions problématiques et de protéger les dénonciateurs. Il irait probablement même plus loin en suggérant l’institutionnalisation d’une instance de dénonciation au sein d’organisations comme la FTQ, les syndicats, les municipalités, les firmes de génie et l’administration publique québécoise.

Le Bureau de l’inspecteur général (BIG), dont la Ville de Montréal s’est récemment dotée, fait figure d’exemple de ce à quoi Machiavel penserait sans doute. Le BIG a pour mandat l’examen des contrats signés et exécutés par la Ville, la promotion de l’éthique auprès des employés municipaux ainsi que la gestion des dénonciations et des signalements relatifs à « l’éthique contractuelle ». Il peut ainsi créer des pratiques institutionnelles qui agissent à titre de chien de garde face à la corruption.

 

Dans son discours de clôture des audiences, la juge France Charbonneau a invoqué l’impératif de changer la culture institutionnelle. En appelant tous les Québécois à
 « pousser à la roue », elle a donné à la solution une dimension collective. Espérerons que cette quête de l’intégrité et de la transparence qu’a amorcée la commission Charbonneau se traduira, après le dépôt de son rapport à l’automne, par une série de mesures institutionnelles efficaces et durables auxquelles les Québécois seront en mesure de répondre. Par les institutions, il nous faut aller au-delà du remède : il faut parvenir à immuniser le Québec contre cette pathologie qu’est la corruption.

Les citations sont tirées de Machiavel : oeuvres complètes, Paris, Robert Laffont, 1996, 1385 pages ; traducteur : Christian Bec.

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3 commentaires
  • Gilbert Talbot - Abonné 13 juin 2015 11 h 35

    «L'homme nait bon» (J.J. Rousseau)

    Machiavel a vécu bien avant Jean-Jacques Rousseau. Sa position sur la nature mécréante de l'homme sera contrarié par la position de Rousseau qui affirmera que «L'homme nait bon, c'est la société qui le corrompt». Par ailleurs la position de Machiavel expliqué ici comporte des contradictions internes importantes: si l'homme est de nature méchante, pourquoi ses institutions elles seraient-elles meilleures? On voit bien dans notre monde que les institutions étatiques peuvent elles aussi être méchantes. L'exemple des municipalités comme Montréal ou Laval, le ministère des Transports ou même le fonds de solidarité, nous le prouve assez. Peut-être que c'est Rousseau qui gagne ici: c'est la société qui amène la corruption et non l'inverse. Rousseau vient inverser la position biblique de Machiavel: l'homme est méchant parce que Satan a séduit nos ancêtres Adam et Éve et nous portons tous en nous cette tache originelle.

    Cependant, l'idée de Machiavel qu'il appartient aux citoyens de surveiller et dénoncer la corruption, elle, est moderne et préfigure nos démocraties participatives. La société civile, par delà les institutions même, devient le véritable chien de garde du respect de la loi. C'est cette société civile québécoise qui a exigé la tenue d'une commission d'enquête et qui surveille même - beaucoup par ses journalistes - la probité de la commisssion elle-même.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 13 juin 2015 13 h 00

    Un Devoir de Philo

    qui tombe pile dans notre monde d'aujourd'hui...
    Une analyse qui m'a fortement intéressée du début à la fin.

    Machiavel...! Qui l'eut cru ? " Sa doctrine politique, percue par ses détracteurs comme étant dépourvue de sens moral, d'honnêteté et d'intégrité, cette "mauvaise réputation" donc, cache en fait un authentique théoricien de la liberté et du pouvoir du peuple." Olivier Pironet/ Le Monde diplomatique / novembre 2013

    Voilà ...j'ai fait une recherche et ...j'ai appris bien des choses.

    Félicitations à Mariêve Mauger-Lavigne.
    Merci au Devoir ...de nous la faire connaître.

  • Yvon Bureau - Abonné 14 juin 2015 17 h 37

    Plus facile aujourd'hui

    Grâce à l'informatique +++

    Grâce aux moyens+++ de dénoncer.

    Grâce aux Corporations professionnelles et à leur Devoir de protéger (beau slogan). On portera attention+++ sur les corpos comme celles des ingénieurs, des avocats et notaires fiscalistes.... Plus il y a de l'argent, plus ...

    Grâce au fait qu'on parlera davantage d'intégrité que d'éthique (terme plus mou).

    Grâce à une culture de plaisir à l'intégrité. La philo peut être une aide appréciable.

    Vive une Commission permanente ou au besoin.

    Merci Mariève.