Toujours plus de règles, toujours plus d’éthique?

Pour Aristote, l’éthique, c’est le sage qui choisit, qui désire et agit, qui pense et juge, qui corrige et qui, de plus, fait tout cela de son plein gré, librement.
Photo: Collection Ludovisi / Wikicommons Pour Aristote, l’éthique, c’est le sage qui choisit, qui désire et agit, qui pense et juge, qui corrige et qui, de plus, fait tout cela de son plein gré, librement.
Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.


Les 26 mai et 2 juin, l’Assemblée nationale étudie le rapport du commissaire Jacques Saint-Laurent au sujet de l’application du Code d’éthique et de déontologie des élus, en vigueur depuis 2011. L’ajout de règles au Code est envisagé. Profitons de cette occasion pour nous poser la question suivante : l’ajout de règles produit-il plus d’éthique ? Le croire est, à mon sens, une erreur. Je veux bien reconnaître que, parfois, plus de règles sont nécessaires ; mais plus de règles ne produisent pas plus d’éthique. Voici pourquoi.

Un code qui sert à fixer des règles de bonne conduite s’appelle un code de déontologie. Ces codes, approuvés par une instance officielle, précisent les comportements attendus de la part de ceux à qui ils s’adressent. Ils ont surtout une fonction dissuasive, car ne pas en respecter les termes met le contrevenant à risque d’une plainte, suivi d’une enquête puis d’une décision pouvant conduire à une sanction. Ces codes ressemblent au Code de la route. À ce titre, les codes de déontologie sont toujours minimalistes, car ils ne peuvent viser un idéal très élevé et ce qui motive le respect de leurs règles est la crainte des sanctions. Mais c’est précisément là leur côté, en un sens, « non éthique » : ils laissent croire que la simple observance des règles, c’est-à-dire respecter le minimum qu’elles prescrivent, produit le meilleur comportement possible. Croire cela, c’est, évidemment, confondre déontologie et éthique.

Certes, il existe plusieurs façons de conceptualiser l’éthique. Une idée répandue consiste à la concevoir, ou du moins à concevoir sa base, comme reposant sur des énoncés de principes généraux. Cette conception est, par exemple, très présente en bioéthique. Si les énoncés de principes peuvent présenter un certain intérêt intellectuel, leur portée pratique est, elle, limitée : l’éthique n’est pas un catalogue de principes à appliquer. Il faut donc regarder ailleurs. Nul n’a si bien thématisé ce qu’est l’éthique que le philosophe Aristote, qui vécu en Grèce de -384 à -322 et qui est le fondateur de l’éthique en tant que discipline. C’est la raison pour laquelle j’estime à propos de nous laisser guider par sa pensée. Évidemment, il ne s’agit pas de lui demander de nous prescrire une éthique ; il s’agit plutôt de nous inscrire à son école, qui est, je le reconnais, élitiste. Aristote propose son éthique à ceux qui sont disposés à faire plus que ce que demandent les règles !

Une vie bonne

Dans son Éthique à Nicomaque, Aristote présente les nombreuses facettes de ce qui constitue une vie bonne ; nous nous limiterons ici à celles qui sont reliées à la question des règles. Aristote ne définit pas ce qu’est l’éthique. Il préfère décrire concrètement ce qu’est un sage, car c’est ce qu’il propose à ceux qui sont prêts à accroître leur disposition à faire plus que ce que demandent les règles : devenir des sages. Qu’est-ce qu’un sage ? (Pour le lecteur savant, précisons qu’il s’agit ici du sage qu’Aristote appelle le phronimos.) Un sage est quelqu’un d’habité par quatre éléments.

Primo, le sage est habité par une manière d’être qui le porte à choisir une action digne de louanges, action concrète qui se situe toujours au juste milieu, juste milieu qu’il faut comprendre comme un sommet, à la manière de la faîtière d’un toit en pente, image proposée par le philosophe Malherbe. Secundo, le sage est habité par un désir (le désir étant le moteur de l’action du sage) qui le porte à agir selon ce qu’Aristote nomme la « droite règle » ou la « règle vraie », qui n’est aucune règle en particulier, mais ce qu’indique la prudence. Tertio, le sage est habité par la prudence, qui est une manière de penser reposant sur un savoir intérieur et qui permet de saisir le particulier de chaque cas, d’en délibérer correctement et de fixer la droite règle. Quarto, le sage est habité par l’équité qui est une manière d’être particulière qui l’incite à apporter un correctif à une règle, par exemple une règle d’un code, lorsque, dans un cas particulier, l’application de la règle produirait quelque chose de manifestement injuste. Tel est l’essentiel de la proposition aristotélicienne.

L’éthique, c’est le sage qui choisit, qui désire et agit, qui pense et juge, qui corrige et qui, de plus, fait tout cela de son plein gré, librement. La proposition d’Aristote contient, en un sens, tout ce que ne requiert pas le simple respect « à la lettre » des règles. Le sage connaît alors une sorte de bonheur qui est « le travail que l’on consacre à l’épanouissement de soi, d’autrui et de chacun ».

Quel rapport y a-t-il entre déontologie et éthique ? À première vue, un rapport de complémentarité : la déontologie prescrit le minimum et l’éthique ouvre à la possibilité d’un optimum. Cela est vrai ; mais pas entièrement. Il y a aussi, entre les deux, un autre rapport : moins il y a d’éthique, plus il y a demande de règles. En effet, moins ceux qui agissent sont portés à aller au-delà des règles existantes, plus les gens réclameront des règles pour fixer leur comportement. Et lorsqu’il y a trop de règles, ceux qui agissent sont moins motivés à aller au-delà de celles-ci. Plus l’homme est contraint, moins il a envie d’en faire plus. Si trop peu de règles rapprochent du chaos, trop de règles éloignent de l’excellence. En somme, l’appel à plus de règles peut être une sorte de piège ; c’est un appel « technicien », qui n’a rien d’éthique : l’excellence ne se régit pas.

Code et éthique : un contresens

Profitons-en pour poser la question de ce que signifie la notion de « code d’éthique ». Puisque l’éthique se concrétise par l’action de celui qui vise plus haut que ce que demandent les règles, l’éthique ne peut donc pas être codifiée. Ce que l’on appelle « code d’éthique » serait un objet mal nommé, car s’il ne contient pas de règles, alors il n’est pas « code » et s’il en contient, alors il n’est pas « d’éthique » ! L’expression « code d’éthique » est, en quelque sorte, un contresens. Ce que l’on nomme ainsi est le plus souvent soit un énoncé de principes généraux, soit, lorsque le non-respect de ses règles implique la possibilité de sanctions, un code de déontologie.

Tout ce qui précède pose la difficile question de la formation. La déontologie peut certainement faire l’objet d’un enseignement. Un code peut être expliqué, appris, faire l’objet d’un examen suivi d’une note. Mais qu’en est-il de l’éthique ? Cette question n’est pas nouvelle ; Aristote la posait déjà. Comment devient-on habité par une manière d’être, par un désir de bien agir, par la prudence et par l’équité ? Aristote croit que c’est par l’éducation.

Le mot éducation a ici un sens large. Cette éducation est faite de quatre éléments. Primo, elle est faite de culture générale, car la sagesse requiert une large vue. Secundo, cette éducation inclut d’apprendre à mettre de côté nos passions, car celles-ci nuisent au bon jugement. Tertio, elle appelle, à la fois, à se fier à l’expérience et à en acquérir, car celle-ci est un savoir pratique vrai. Quarto, et je dirais surtout, cette éducation est un entraînement qui exige la répétition de l’action. Je cite Aristote : « Les choses qu’il faut avoir apprises pour les faire, c’est en les faisant que nous les apprenons. C’est en jouant de la cithare que l’on devient cithariste. » Toutefois, cela nécessite un maître de cithare. Dans le domaine de l’action, c’est, par exemple, en posant des actes justes que l’on devient juste. Mais cela nécessite aussi un maître, un sage. Il faut donc, au début, accepter l’indication d’autrui. C’est cette éducation qu’Aristote propose de donner à ceux qui sont ouverts à faire plus que ce que demandent les règles. S’il y a lieu de faire un appel, c’est au niveau de cette éducation qu’il se situe, non au niveau de l’ajout de règles.

Au propos d’Aristote, j’ajouterais les considérations suivantes, qui sont de type aristotélicien. Un maître n’est pas quelqu’un qui ordonne. Un vrai maître est un modèle. Et il ne s’agit pas de le suivre aveuglement, mais d’avoir une relation critique avec lui, c’est-à-dire une relation où les deux parties s’enrichissent mutuellement. Cette haute exigence fait en sorte que l’on ne s’improvise pas formateur en éthique et que le travail de celui qui est formé n’a rien de passif : c’est un travail aussi exigeant pour l’un que pour l’autre. Il repose sur la confiance, l’honnêteté, de fréquentes discussions portant sur des situations concrètes et un partage de l’expérience, partage qui n’est pas une simple transmission, mais une remise à jour. C’est à force de plonger dans l’action, de prendre des décisions et de poser sur elles un regard critique que celui qui décide accroîtra sa manière d’être, son désir d’excellence, sa capacité de jugement et sa capacité à remettre en question. Il s’agit donc d’un processus évolutif, d’une transformation dans le temps. Et transformer la personne, c’est le vrai sens du verbe « éduquer ». Tenir des cours, des séminaires, des ateliers de travail, des colloques ou encore rédiger des ouvrages, des manuels ou des articles sur l’éthique est utile, non pas à l’enseignement de l’éthique, mais à la prise de conscience suivante : il n’y a pas d’éthique sans transformation de la personne, transformation qui, au fond, est l’oeuvre d’une vie.

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Les choses qu’il faut avoir apprises pour les faire, c’est en les faisant que nous les apprenons. C’est en jouant de la cithare que l’on devient cithariste.

3 commentaires
  • Claude Poulin - Abonné 30 mai 2015 23 h 55

    Un texte à méditer

    Voilà un texte puissant et brillamment écrit qui devrait servir à la réflexion des membres qui composent cette Commission chargée d'étudier cette grave question politique à Québec.

  • Chantal Doré - Abonnée 31 mai 2015 13 h 17

    Un texte à méditer pour tous

    Merci pour ce texte si bien rédigé et riche de sens. Il s'applique largement à d'autres situations tellement il y a de confusion sur les rapports et les distinctions entre l'éthique, la déontologie et le droit. Dans la même perspective que Gilles Voyer le souligne, qui disait disait que plus on discourt sur l'éthique, moins on l'observe?

  • Raymond Labelle - Abonné 31 mai 2015 17 h 51

    Exemples: La Commission Charbonneau et travailler pour plus cher en payant moins d’impôts comme neurologue en Arabie saoudite.

    Je comprends et je ne blâme pas d’avance la Commission Charbonneau, dans ses éventuelles recommandations de prévoir des règles et des façons de les faire observer - un peu forcé par la situation. Et quand il y a des règles, on devient légaliste - dans nos sociétés il semble se développer une équivalence entre le comportement moral et le respect de la lettre de la loi.

    Mais mautadit, si l’esprit de corruption n’était pas si répandu, il ne serait même pas nécessaire de prévoir des règles. Et si pour savoir s’il y a corruption ou non on se fiait à un sens moral élevé plutôt qu’au respect littéral de règles légalistes, on n’aurait même pas à penser devoir élaborer des règles. Par exemple en Suède, il y a à la fois beaucoup moins de règles et beaucoup moins de corruption.

    Autre exemple. Disons un neurologue québécois qui, pour payer moins d’impôts, va résider en Arabie saoudite où le taux d’imposition est moins élevé, voire inexistant, et où la rémunération est beaucoup plus importante. Complètement légal, aucune dissimulation au fisc. Et que les revenus soient placés dans un paradis fiscal de façon parfaitement légale. Pour beaucoup dans notre société, c’est la fin de l’histoire : pas de problème, tout est légal, pas de fraude, dans le sens de pas de mensonges à l’État.

    Disons qu’au point de vue moral, ceci suscite moins d’admiration que le médecin qui aura donné deux ans de bénévolat à Médecins sans frontières, par exemple. Ou même moins d’admiration que le médecin habituel, qui, bien rémunéré, travaille au Québec sans chercher nécessairement l’arrangement le plus payant, et simplement soigne ses concitoyens, qui ont assumé en grande partie le coût de sa formation, tout en rendant quelque peu ce dont il a bénéficié aussi sous forme d’impôts.

    Lequel parmi ceux-ci aurait le plus de vertus morales dignes d’un chef d’État qui donne l’exemple à ses concitoyens?

    Toute ressemblance avec une personne réelle est une coïncidence.