Jacques de Monléon et l’art difficile de gouverner

Du gouvernant, on sera en droit d’attendre qu’il prenne les décisions qui s’imposent, qu’il exerce l’autorité avec prudence et justice, en vue du bien commun et non pour satisfaire ses intérêts personnels, en s’efforçant toujours d’expliquer ce qui motive ses décisions.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Du gouvernant, on sera en droit d’attendre qu’il prenne les décisions qui s’imposent, qu’il exerce l’autorité avec prudence et justice, en vue du bien commun et non pour satisfaire ses intérêts personnels, en s’efforçant toujours d’expliquer ce qui motive ses décisions.
Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.


En quoi consiste le vrai rapport politique entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés ? Les réflexions de Jacques de Monléon font comprendre pourquoi Philippe Couillard ne devrait pas se féliciter d’imposer son programme de redressement ni ses opposants refuser les redressements qui s’imposent.

Ici au Québec comme ailleurs dans le monde, l’actualité politique fournit de multiples occasions de constater qu’il n’est facile ni de gouverner ni de se laisser gouverner. Qu’on pense seulement à la difficulté de trouver et de mettre en oeuvre des mesures justes et efficaces pour réduire le déficit ou réformer le système de santé sans se mettre à dos le corps médical. Les contestations quasi automatiques que soulève le moindre appel à l’austérité ou, comme préfère le dire le premier ministre Couillard, à la « rigueur » laissent songeur : pourquoi est-ce si difficile de légiférer sans exacerber les tensions ? D’où vient principalement la difficulté à vivre une vie politique harmonieuse ? Quel est, autrement dit, « le problème central, ardu, épineux, lancinant, de la vie politique » ?

Jacques de Monléon (1901-1981), qui s’est efforcé tout au long de sa carrière de professeur de faire redécouvrir et d’actualiser la pensée politique d’Aristote, a bien cerné le problème. Dans une conférence donnée en 1976 à l’Université libre des sciences de l’homme et publiée dans un ouvrage intitulé Personne et société (L’Harmattan, 2007), le professeur français — mais qui connaît bien le Québec où, à partir de 1934, il viendra enseigner quatre mois par année, à la Faculté de philosophie de l’Université Laval, auprès de son ami Charles de Koninck — met en relief la difficile conciliation entre l’exercice de l’autorité et celui de la liberté. D’un côté, il faut bien que des décisions se prennent, que des lois soient promulguées ; bref, que ceux qui sont aux commandes de l’État commandent, justement. Mais tous les autres, ceux qui bénéficient de cette direction — dans le meilleur des cas — ou subissent tout le poids de l’autorité et doivent vivre avec les conséquences de décisions qui ne font pas toujours leur affaire, ceux-là ne sont pas des esclaves ou des machines. Ce sont des personnes, des individus doués de raison et capables de s’autodéterminer. D’où cette interrogation cruciale concernant la vie politique : « Comment commander à des personnes maîtresses d’elles-mêmes ? Maîtresses d’elles-mêmes non seulement dans le domaine privé mais aussi dans les affaires communes ? Dans la société politique, nous sommes sous le commandement de ceux qui ont l’autorité supérieure, et pourtant nous restons maîtres de nous-mêmes » (p. 154.). Pas facile de traiter avec des dépendants indépendants ! Pas facile non plus pour ces êtres indépendants que nous sommes d’assumer ou même de reconnaître notre dépendance à l’égard d’une tête dirigeante. Tant gouverner qu’accepter d’être gouverné paraît impliquer de concilier l’inconciliable : « Comment concilier ces deux dimensions, à la fois cette dépendance à l’égard de ceux qui gouvernent et cette indépendance de l’être libre, maître de ses actes ? » (Ibid.)

Libertés et autonomie

Sa reconnaissance de l’importance des libertés individuelles et d’une certaine autonomie des personnes ne lui fait pas sous-estimer pour autant la nécessité d’une obéissance citoyenne : « Même dans une société où les citoyens sont le plus libres, où se développent le plus largement les initiatives et les actes humains, il faut tout de même que ces citoyens obéissent à une autorité » (p. 154-155). Il distingue cependant deux manières de commander, d’agir sur les hommes. La première est la manière forte, l’attitude autoritaire : « La plus simple, la plus grossière, c’est la contrainte, la force, qui consiste précisément à interdire à la personne l’exercice de l’acte humain, à l’empêcher d’agir de sa propre volonté. » Tout en jugeant bien inférieure cette manière d’exercer l’autorité, Jacques de Monléon concède toutefois que l’usage de la force et de la contrainte peut, dans certaines circonstances, s’avérer nécessaire : « Il est peut-être nécessaire, quelquefois, quand les volontés humaines dévient, de les ramener à la rectitude par la contrainte et la force, pour la défense et le maintien de la société, mais ce n’est pas là le commandement politique, le vrai rapport politique entre le gouvernant et le citoyen » (p. 155).

Mais en quoi consiste ce vrai rapport politique, au sens le plus noble du mot « politique » ? Quelle serait la meilleure manière de commander ? C’est, répond Monléon, celle qui passe par la persuasion. Persuader, explique-t-il, c’est « amener quelqu’un à penser et à vouloir de lui-même quelque chose ». Cela implique, bien sûr, de s’adresser à la raison des citoyens. On ne parle pas ici d’avoir recours à la démagogie, d’essayer de vendre, littéralement, des politiques en cherchant à conditionner l’approbation des électeurs par des publicités trompeuses. Loin de détruire la volonté des citoyens, un tel commandement l’éveille, plutôt, l’inspire, lui donne un élan et une orientation qu’elle ne saurait jamais se donner si cette volonté était laissée à elle-même. Cet éveil de la personne humaine constitue la tâche essentielle de tout véritable gouvernement.

Pour Monléon, cette persuasion peut être présente même dans les actes de commandement les plus impérieux. Il cite comme exemple l’ordre du jour du maréchal Joffre, quelques heures avant la bataille de la Marne, lors de la Première Guerre mondiale : « C’est un commandement très absolu (“aucune défaillance ne peut être tolérée”), mais qui explique, qui montre pourquoi il faut résister à tout prix — le salut du pays en dépend — et qui, par conséquent, fait appel à la volonté, contient en lui une puissance persuasive » (p. 156).

On est donc en situation de liberté, puisque la personne vit par elle-même, elle ne se fait pas tout imposer, mais aussi en situation d’obéissance, car la personne n’est pas totalement indépendante et qu’une direction d’ensemble doit être imprimée à la société. La conciliation autorité/liberté n’est finalement possible que si gouvernants et gouvernés font leur effort. Du gouvernant, on sera en droit d’attendre qu’il prenne les décisions qui s’imposent, qu’il exerce l’autorité avec prudence et justice, en vue du bien commun et non pour satisfaire ses intérêts personnels, en s’efforçant toujours d’expliquer ce qui motive ses décisions, bref en mettant en oeuvre son pouvoir de persuasion, par ce qu’on pourrait peut-être appeler une bonne stratégie de communication (à condition, bien sûr, que cette expression puisse être utilisée pour désigner autre chose qu’un recours à des images pour flatter des passions populaires). Des gouvernés, on sera en droit d’attendre qu’ils reconnaissent le besoin d’une autorité et qu’ils soient disposés à se laisser persuader par les bonnes raisons, à savoir celles qui montrent le bien, la justice, qui invitent au sens des responsabilités, pour le bien de la collectivité, sans mettre toujours au premier plan leur intérêt personnel ou leurs intérêts corporatifs.

Courage

À l’heure où se poursuivent de difficiles négociations pour le renouvellement des conventions collectives des employés de l’État, à l’heure aussi où la recherche de l’équilibre budgétaire motive des décisions qui entraînent de nombreux conflits, il y a bien des raisons d’être inquiet, de craindre que la paix sociale ne soit pas au rendez-vous. Un nouvel automne chaud se prépare. On n’a pas fini d’entendre tinter des clochettes (qui semblent en voie de remplacer les casseroles !) et retentir des slogans contre l’austérité. Dans ce contexte de traversée houleuse à prévoir pour celui qui est à la barre de l’État, les idées de Jacques de Monléon prennent une résonance toute particulière et interpellent autant le pouvoir politique que les citoyens. Surtout si on les confronte au vocabulaire utilisé par notre premier ministre quand il se félicite d’avoir eu le courage d’imposer son programme de redressement. Son gouvernement, porté à entreprendre beaucoup de choses par les temps qui courent et souvent réduit à les imposer, aurait tout intérêt à méditer ce conseil de Platon dont l’auteur de Personne et société a bien mis en relief toute la pertinence : « N’entreprends pas dans l’État plus que tu ne peux persuader » (Lois, IV). Mais ce conseil en appelle un autre, adressé aux citoyens : acceptez qu’on puisse vous persuader, ne vous laissez pas emporter par vos élans contestataires au point de rester sourds aux raisons, ne ramenez pas tout à un conflit de volontés et à une bataille de pouvoir. Faites valoir vos raisons, mais écoutez aussi avec attention et bienveillance celles de ceux qui ont la responsabilité d’assurer le bien commun et de faire les redressements qui s’imposent. Une telle écoute ne se généralisera sans doute jamais assez pour écarter toutes les contestations et les rébellions, et l’obéissance ne semble pas près de revenir à la mode en cette saison. Après tout, obéir, c’est faire la volonté d’un autre, et chacun préfère faire sa propre volonté ! Mais comme le souligne Jacques de Monléon, « l’obéissance par la persuasion n’est pas du tout une contrainte : il importe que celui qui obéit y vienne de lui-même, parce qu’il a vu, compris pourquoi il fallait agir ainsi : il agit donc sur le mode de l’acte humain, dans l’exercice de sa connaissance et de sa volonté propre » (p. 157).

Cela dit, je conçois qu’on puisse approuver ces beaux grands principes tout en se disant qu’un tel conseil n’est applicable qu’à la condition qu’on soit gouverné par des sages. Un soupçon peut persister : a-t-on vraiment affaire aujourd’hui à une autorité qui connaît le bien et qui discerne correctement les moyens appropriés pour y parvenir ? Les redressements qui nous sont proposés sont-ils vraiment ceux qui conviennent, et sont-ils effectués avec toute la prudence et l’équité nécessaires ? Procèdent-ils d’une sage vision du bien, pouvant justifier notre obéissance à l’égard de l’autorité, ou de l’application d’une idéologie douteuse, ce qui serait de nature à susciter un devoir de résistance ? Le débat reste ouvert. Au gouvernement de tenter de lever ce soupçon, en prenant des décisions prudentes et éclairées, en usant de son pouvoir de persuasion pour inviter à souscrire à ses sages mesures de redressement, non seulement des finances publiques mais de tout ce qu’il pourrait y avoir de croche ou de tordu dans ses pratiques. Aux gouvernés de rester à l’écoute et d’évaluer leurs gouvernants d’après leurs actes, avec le plus d’objectivité possible, sans procès d’intention ou parti pris qui empêchent de reconnaître les bons coups. La vraie vie politique — si difficile à conquérir par-dessus les égoïsmes humains — n’est accessible qu’à ces conditions.

3 commentaires
  • Danielle Noreau - Abonnée 2 mai 2015 04 h 05

    Jacques de Monléon et l'art difficile de gouverner

    Que cette sagesse est bonne à lire! J'aime qu'on fasse la juste part des responsabilités entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés, et surtout sans aucune partisanerie qui trop souvent met de la "brume dans les lunettes "
    Danielle Noreau

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 2 mai 2015 18 h 10

    Qu’ajouter ?

    « Au gouvernement de tenter de lever ce soupçon, en prenant des décisions prudentes et éclairées » (… .) « Aux gouvernés de rester à l’écoute et d’évaluer leurs gouvernants d’après leurs actes » (Louis Brunet, professeur, Philosophie, Cégep Ste-Foy)

    Dans un contexte de dualisme, ce genre de vision du Pouvoir s’exécute à partir de responsabilités différentes.

    Mais, de contexte où l’unité prévaut, on-dirait que les différences, se conciliant, s’exécutent de mutualité courtoise et compétente !

    Qu’ajouter ? - 2 mai 2015 -

  • Gaston Bourdages - Abonné 3 mai 2015 04 h 58

    Vraiment agréable exercice que celui de vous...

    ...lire monsieur Brunet. Mercis à vous et aux gens du «Le Devoir» du choix de publication de votre article. Un document qui invite à prendre de grandes ou, selon, de petites respirations avant d'émettre une opinion, un commentaire.
    Il me semble aussi important de remercier monsieur de Monléon pour sa pédale douce...en ces temps où une certaine cinglance, si proche de la violence, est quasi devenue norme de communications.
    Mes respects monsieur Brunet,
    Gaston Bourdages,
    Auteur - Conférencier.