Les rêveries du coureur solitaire

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L’arrivée du printemps est l’occasion pour nombre d’entre nous de sortir doucement de la torpeur de l’hiver et de nous consacrer aux sports de plein air. La course à pied trouve alors de nouveaux adeptes. Les plus investis sillonnent les sentiers du mont Royal tôt le matin ou les bords du Saint-Laurent tard le soir.

Comme d’autres activités sportives, le plaisir de la course à pied est difficilement communicable et appartient au domaine de l’ineffable. Le coureur matinal aura toutes les peines du monde à expliquer la satisfaction qu’il retire à se lever à 6 h du matin le samedi pour effectuer sa « sortie longue de la fin de semaine » dans la perspective du marathon qui approche.

Écrire sur la course à pied est néanmoins devenu un marché juteux et le nombre des publications va croissant. Pour l’essentiel, les ouvrages disponibles traitent des dimensions strictement physiques ou biomécaniques de la course : les échauffements, les étirements, la pose du pied sur le sol ou encore les plans d’entraînement.

Rares toutefois sont les publications (les livres traitant de la course en sentier font figure d’exceptions) à se pencher sur ce qui se passe dans la tête du coureur et à rendre compte de ses sentiments, de ses sensations et de ses impressions. Or, tout sportif sait que le sport n’est pas seulement une épreuve physique et que le « mental » occupe un rôle essentiel. Il suffit pour s’en convaincre d’écouter les athlètes qui courent des ultramarathons ou des ultratrails (des courses en sentiers dont les distances dépassent facilement les 100 kilomètres) : leurs propos témoignent du fait que de telles courses sont autant des épreuves psychologiques que physiques.

Bien que le coureur moyen ne soit pas amené à s’aligner sur de telles distances, il n’en demeure pas moins que la pratique régulière de la course a des effets réels sur le mental, tant et si bien que toute sortie annulée provoquera une frustration sans véritable proportion avec l’enjeu. Pour en parler, plus que les ouvrages qui concernent directement la course à pied, il est plus instructif de se plonger dans des oeuvres poétiques ou littéraires dont les auteurs parlent d’une expérience de joie ou de plénitude, liée à des lieux ou des moments particuliers.

Parmi ces ouvrages, les Rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) occupent une place à part. Il n’y est point question de sport ou de course à pied. Pourtant, deux dimensions structurantes des Rêveries invitent à s’y intéresser pour comprendre le sens de la course : au cours des dix « promenades » qui composent le livre, Rousseau propose une sorte de laïcisation de l’expérience mystique qui a pour effet de dégager du cadre institutionnel de la religion le « sentiment de l’existence » dont il fait l’expérience ; par ailleurs, Rousseau apparaît véritablement comme un sujet moderne, c’est-à-dire un sujet qui affirme son individualité, son unicité, et revendique sa capacité à être la source de son propre bonheur (« j’appris ainsi par ma propre expérience que la source du vrai bonheur est en nous »). De même que les « rêveries » qui occupent les promenades de l’auteur sont les occasions d’une découverte de soi et d’un apprentissage de soi, la course à pied — parce qu’elle invite au retour sur soi — engage un mouvement similaire. Ce sont là deux dimensions qui accompagnent un certain nombre de coureurs, souvent de façon confuse : l’écriture de Rousseau est une chance pour y mettre de l’ordre.

Le « sentiment de l’existence »

Rousseau rédige ses Rêveries au cours de l’hiver 1777-1778, soit quelques mois seulement avant sa mort, le 2 juillet 1778. Il les présente comme « un informe journal de [ses] rêveries » et « un appendice de [ses] Confessions ». Le ton oscille entre le ressentiment envers ses contemporains et l’apaisement : la force du texte naît précisément de cette tension entre des sentiments opposés.

Les Rêveries sont traversées par l’impérieuse nécessité éprouvée par l’auteur de se mettre à l’écart, de s’éloigner du monde et de la société des hommes. La méditation, la rêverie exigent un mouvement de retrait, la recherche de la solitude. Dans la troisième « promenade », il souligne qu’il cultive une forme de « renoncement au monde » et « un goût vif pour la solitude » qui exige de quitter « le monde et ses pompes ». Cette mise en condition trouve un moment privilégié à la cinquième « promenade » au cours de l’épisode de l’île de Saint-Pierre, située au milieu du lac de Brienne, en Suisse. Contraint de quitter sa maison de Môtiers — épisode relaté au livre XII des Confessions —, Rousseau trouve refuge sur une île qui « est très agréable et singulièrement située pour le bonheur d’un homme qui aime à se circonscrire ». Les semaines qu’il y passe font l’objet des plus belles pages des Rêveries : l’auteur évoque notamment « le sentiment de l’existence dépouillé de toute autre affection ». Le « sentiment de l’existence » traduit un sens aigu de la présence au monde, « un état où l’âme trouve une assiette assez solide pour s’y reposer toute entière et rassembler là tout son être, sans avoir de besoin de rappeler le passé ni d’enjamber sur l’avenir ».

Le coureur a parfois accès à cette « mystique sauvage », titre d’un bel ouvrage du philosophe Michel Hulin. Cette dernière est une mystique spontanée, buissonnière, aux antipodes de celle des virtuoses, fruit d’un long et patient apprentissage. L’expérience vécue par Rousseau se décline sous deux formes : la première ne dure qu’un instant et s’évanouit aussitôt que le sujet en prend conscience, tandis que la seconde s’inscrit dans la durée et correspond davantage à un sentiment d’apaisement et de tranquillité de l’âme.

Dans sa pratique ordinaire, le coureur est susceptible d’expérimenter ces deux formes : l’une est généralement provoquée par un élément extérieur (la façon particulière qu’un rayon de soleil a de frapper le bâti ou le mouvement des feuilles agitées par le vent) et a pour effet de donner à voir le monde d’une façon nouvelle ; l’autre est favorisée par la régularité de l’allure et de la foulée, deux éléments sur lesquels le coureur concentre son attention. La répétition à l’identique des mouvements, la recherche d’une fluidité réitérée à l’infini agissent comme la récitation d’un mantra dont l’efficacité repose précisément sur la répétition. Il en découle un sentiment d’accord avec le monde, comme si l’environnement n’était que le prolongement du corps.

Un tel sentiment est parfaitement mis en mots par Rousseau lorsqu’il réactive un thème classique de la littérature mystique, celui de la fusion entre le soi et le monde : « Je ne rêve jamais plus délicieusement que quand je m’oublie moi-même. Je sens des extases, des ravissements inexprimables à me fondre pour ainsi dire dans le système des êtres, à m’identifier avec la nature entière. » Pour que ce sentiment dure, Rousseau affirme « qu’il n’y faut ni un repos absolu ni trop d’agitation, mais un mouvement uniforme et modéré », c’est-à-dire ce à quoi aspire le coureur.

La découverte de soi et l’apprentissage moral

Rousseau incarne parfaitement, à la fin du XVIIIe siècle, l’émergence du sujet moderne dont Charles Taylor — dans Multiculturalisme, différence et démocratie (1992) — a mis en avant une double prise de conscience : celle d’une « identité individualisée, particulière à [sa] personne », et celle du salut moral étroitement associé à « la recouvrance du contact moral authentique avec nous-même ». Ce thème du retour à soi-même circule dans les Rêveries, de sorte que l’ouvrage est tout entier saturé par le vocabulaire du recueillement, du retour sur soi et de l’introspection. La recherche de la solitude de l’écrivain n’est donc pas une fin en soi, mais un moyen mis au service d’une fin plus haute : la pratique d’une forme d’auto-analyse est la découverte en lui d’un noyau moral. Comme il l’écrit dans la « première promenade » : un « solitaire qui réfléchit s’occupe beaucoup de lui-même ».

La « mystique sauvage » rapportée sous la plume de Rousseau perdrait de sa valeur et de sa saveur sans un apprentissage moral organisé en deux temps : l’introspection critique (« j’entrepris de soumettre mon intérieur à un examen sévère ») d’une part et la découverte de soi-même comme matrice morale d’autre part. L’individu authentique dont les grands traits sont fixés par Rousseau à travers l’ensemble de son oeuvre tire son bonheur, non du regard des autres (« amour propre »), dont il reste sans cesse à la merci, mais de la conscience de la fidélité à ce qu’il est véritablement (« amour de moi-même »).

La figure du sujet moderne esquissée par Rousseau constitue un lieu commun des sociétés libérales où le « moi » est devenu la mesure de toute chose. La pratique sportive, en particulier les activités individuelles, est à la fois l’incubateur et la manifestation de l’individu moderne. Dans la course à pied, il affirme ses propres capacités et ne fait dépendre sa réussite que des ressources qu’il trouve en lui-même. Les magazines regorgent de conseils pour « se dépasser », pour « aller au-delà de ses limites » et pour « atteindre ses objectifs », et les grands champions se muent régulièrement en conférenciers, invités par des multinationales pour haranguer leurs employés.

Pour autant, les Rêveries donnent des clefs pour formuler de sérieux doutes quant à cette perspective et en proposer une autre. S’il est vrai que la course à pied est une bonne source de motivation et permet de se fixer des objectifs, ce serait en affaiblir le potentiel moral de n’en faire que le vecteur expressif d’un « moi » triomphant. Comme l’invite à la considérer la lecture de Rousseau, la course à pied est un temps de « relecture » incomparable. Le retour sur soi et l’auto-analyse auxquels convie l’écrivain ne sont pas tant l’affirmation d’une volonté toute-puissante que la découverte silencieuse de ce que l’on est vraiment. Si nos sociétés mettent l’accent sur un moi fort et tout-puissant, les Rêveries contrebalancent cette conception par la découverte simultanée d’un moi malgré tout fragile. Ainsi, le coureur n’a rien à se prouver, mais il a à se trouver.

L’introspection et la découverte du moi authentique ne constituent que des étapes préparatoires, les conditions nécessaires avant d’effectuer un retour vers le monde. Et si Rousseau peut écrire dans les toutes dernières pages « j’ai besoin de me recueillir pour aimer », sans doute le coureur peut-il détourner cette heureuse formule et affirmer « j’ai besoin de courir pour aimer ».

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Frédéric Dejean est chercheur au collège de Maisonneuve et docteur en études urbaines. Il est aussi coureur.
1 commentaire
  • Jean-Luc Malo - Abonné 21 mars 2015 16 h 30

    D'abord, le ressentiment ou la paranoïa

    Il y a un mois, comme par hasard en considérant votre chronique, j'ai relu cet ouvrage ultime de Jean-Jacques Rousseau.
    L'impression que j'en garde, malheureusement, est qu'il s'agit beaucoup plus d'un exercice de ressentiment même de vengeance vis-à-vis tous les adversaires que le philosophe a connus tout au cours de sa vie, voire un exercice qui frise la paranoïa. Si le philosophe s'isole, c'est beaucoup plus pour régler ses comptes que pour se rencentrer sur lui-même à la fin de ses jours.
    Tellement déprimant d'ailleurs, ce livre, que je le déconseille. Le pire livre de Jean-Jacques hélas.

    Jean-Luc Malo
    abonné