Gadamer contre l’interdiction de représenter Mahomet

Il nous est permis de penser, avec la philosophie de l’art propre à l’Allemand Hans-Georg Gadamer, que les caricatures de Mahomet de Charlie Hebdo peuvent nous apprendre quelque chose sur le Prophète.
Photo: Wikimedia Commons Il nous est permis de penser, avec la philosophie de l’art propre à l’Allemand Hans-Georg Gadamer, que les caricatures de Mahomet de Charlie Hebdo peuvent nous apprendre quelque chose sur le Prophète.
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Ils avaient caricaturé Mahomet. C’est pour cet outrage qu’une douzaine de personnes sont tombées sous les balles des islamistes le 7 janvier dernier. Après avoir perpétré leur crime, les auteurs de l’attentat contre Charlie Hebdo se seraient écriés : « Nous avons vengé le Prophète ! »

Le Coran n’interdit pourtant pas la représentation de Mahomet. Chez les chiites, les images du Prophète sont répandues. Dans les souks iraniens, on trouve facilement des portraits montrant un jeune Mahomet coiffé d’un turban. Mais pour un grand nombre de musulmans, notamment les sunnites, la simple représentation du Prophète pose problème. Il est strictement interdit de représenter le Prophète. Même les représentations non satiriques sont considérées comme blasphématoires.

Pourquoi est-il interdit de représenter Mahomet ?

Ce sont les hadiths, l’ensemble des paroles et actions du Prophète, écrits entre le VIIIe et le XIe siècle, soit plus d’un siècle après la mort de Mahomet, qui servent à justifier la règle de la non-représentation du vivant dans certains courants de l’islam. Certains disent que l’interdiction générale de représenter les êtres vivants est imposée dans le but de lutter contre l’idolâtrie. D’autres disent que l’islam ne veut pas imiter le christianisme, où la figure de Jésus est devenue un objet d’adoration. D’autres encore disent que l’être humain n’a pas la capacité de représenter correctement le Prophète. Autrement dit, l’art n’aurait pas la capacité de représenter le sacré. Pour le philosophe allemand Hans-Georg Gadamer (1900-2002), ce mépris de l’art serait difficilement conciliable avec la tradition de la métaphysique occidentale, qu’il a réactualisée dans sa philosophie.

Gadamer est l’un des plus importants philosophes allemands du XXe siècle. Dans Vérité et méthode, son chef-d’oeuvre publié en 1960, il défend la thèse selon laquelle il existe des vérités qui échappent aux sciences de la nature. La vérité ne se réduit pas, pour Gadamer, à ce qui peut être découvert grâce aux méthodes de recherche scientifique. Il y a de la vérité dans ce qui échappe à la méthode scientifique. Il y a des vérités qui se manifestent dans les oeuvres d’art, notamment. Le respect porté par les chrétiens à l’art sacré témoigne d’une croyance en la puissance de l’image que la métaphysique chrétienne permet de justifier.

Dans Vérité et méthode, Gadamer explique en effet comment le développement de la métaphysique chrétienne a permis aux chrétiens de surmonter l’interdit de représenter la divinité. Si, pour la culture occidentale, il n’est pas offensant de représenter les prophètes, les saints et même Dieu, que l’on peut voir entre autres au plafond de la chapelle Sixtine, cela s’explique par le travail d’une tradition métaphysique qui remonte à l’Antiquité.

Car bien qu’il puisse sembler aujourd’hui banal de voir dans les églises des représentations du Christ, il n’en fut pas toujours ainsi. Dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, on prenait très au sérieux le commandement que l’on retrouve dans l’Ancien Testament : « Tu ne feras aucune image sculptée, rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux. » (Exode, 20, 4) Ce commandement trouve sa justification dans le Deutéronome : « Puisque vous n’avez vu aucune forme, le jour où Yahvé, à l’Horeb, vous a parlé au milieu du feu, n’allez pas vous pervertir et vous faire une image sculptée représentant quoi que ce soit. » (Deutéronome, 4, 15) En l’an 730, l’empereur Léon III l’Isaurien ordonna la destruction des icônes dans les lieux de culte chrétiens. C’est grâce au néoplatonisme que le christianisme surmontera son aversion pour les représentations artistiques de la divinité. Gadamer le rappela lorsqu’il commença à rédiger la première partie de Vérité et méthode, celle consacrée à la défense de la vérité de l’art.

La vérité de l’image selon Gadamer

L’art est considéré par Gadamer comme une source de vérité. Gadamer retrouve la justification philosophique de la puissance que les chrétiens accordent aux images saintes dans la notion néoplatonicienne d’émanation. L’émanation, chez les néoplatoniciens, désigne le processus par lequel tout ce qui existe découle d’un premier principe inépuisable appelé l’Un. C’est une métaphysique où tout ce qui existe est lié au premier principe par un lien d’engendrement continu, telle la rivière qui reste toujours liée à la source qui lui donne l’existence, tels les rayons du soleil qui sont toujours liés à l’astre qui les engendre.

L’idée de s’inspirer du néoplatonisme pour développer une théorie de l’art vient des premiers métaphysiciens chrétiens. Il s’agit plus précisément du Discours contre ceux qui rejettent les images saintes de Jean Damascène (né vers 676 et mort en 749). Son vrai nom était Manssour ibn Sarjoun, en arabe. Il a eu recours à la notion d’émanation pour mener son combat contre l’interdiction de fabriquer des icônes religieuses prononcée par Léon III. C’est, selon Gadamer, un moment crucial de l’histoire de l’art occidental : « Il semble que les Pères grecs aient eu déjà recours à des réflexions néoplatoniciennes de ce genre lorsqu’ils ont rejeté, en référence à la christologie, l’hostilité aux images héritée de l’Ancien Testament ; ils ont vu dans l’incarnation de Dieu la reconnaissance fondamentale de la valeur du visible et en ont tiré ainsi une légitimation des oeuvres d’art. Il est permis de voir dans cette victoire sur la condamnation des images l’événement décisif qui a rendu possible le développement des arts plastiques dans l’Occident chrétien. »

L’argument des métaphysiciens chrétiens pour défendre la représentation du sacré est le suivant : le ciel étant venu habiter sur la terre, le verbe divin ayant pris le visage d’un homme de chair par lequel il est possible de découvrir le Dieu invisible, il est désormais permis de représenter de façon sensible la divinité, l’incarnation de Dieu sur la terre en la personne de Jésus-Christ ayant en quelque sorte sanctifié la matière. Dieu s’étant fait chair, il est devenu possible de représenter l’éclat du divin sous forme sensible.

La philosophie de Gadamer ne présuppose pas nécessairement la foi chrétienne. Gadamer emprunte seulement les concepts élaborés par les métaphysiciens chrétiens afin de décrire le phénomène de la représentation artistique. Ce qu’il y a d’innovateur dans cette conception de l’image, c’est qu’il y a toujours plus qu’une simple ressemblance entre l’image et son modèle : une certaine présence ontologique du modèle est toujours présente dans sa représentation. Innovation qui inspirera Gadamer au moment de rappeler la puissance de l’image. Devenue le vecteur de l’Incarnation de Dieu lui-même, la matière du monde sensible est rendue par le christianisme éminemment digne de respect. Afin de redonner une dignité ontologique à l’être de l’image, le néoplatonisme christianisé fournit à Gadamer l’ossature conceptuelle lui permettant de repenser le rapport de l’image à la réalité, renversant ainsi l’interdit biblique que respectent encore certains musulmans.

Dans Vérité et méthode, Gadamer s’inspire en effet de la notion d’émanation pour affirmer qu’il y a une présence réelle du représenté dans sa représentation, celle-ci émanant du représenté sans l’amoindrir, mais lui apportant au contraire un surcroît d’être. Une représentation artistique est une émanation de l’être représenté. L’art le rend davantage présent.

C’est ainsi que Gadamer explique le respect porté par l’Occident chrétien aux images religieuses. Le respect porté à l’image religieuse suppose la présence réelle du sacré dans sa représentation. Une icône du Christ nous apparaît substantiellement liée à ce qu’elle représente et c’est ce qui en fonde le caractère sacré. L’image religieuse est la manifestation sensible de cette réalité sacrée qui sans l’image demeurerait invisible : « Il n’est pas possible de connaître le divin autrement qu’à partir du sensible. » Une icône représentant le Christ est ainsi une émanation du Christ lui-même. Une image de Mahomet n’est donc pas nécessairement qu’une pâle copie incapable de représenter fidèlement le Prophète. Bien au contraire, dit Gadamer, l’image, comme ce qui émane de l’Un, n’épuise pas l’original, mais augmente plutôt son être : « Par la représentation, il acquiert, pour ainsi dire, un surcroît d’être [Zuwachs an Sein]. »

Gadamer fonde ainsi une distinction conceptuelle entre l’image et la copie. Ceux qui méprisent les images confondent le phénomène de l’image avec le phénomène de la copie. Ils ne voient pas que l’image, contrairement à la copie, rend présents certains aspects que le modèle ne représente pas nécessairement de lui-même. Il nous est donc permis de penser, avec la philosophie gadamérienne de l’art, que les caricatures de Mahomet de Charlie Hebdo peuvent nous apprendre quelque chose sur le Prophète.

Bien qu’il existe une réelle ambiguïté concernant le rapport chrétien au corps, ambiguïté qui s’explique par les tendances gnostiques des écrits johanniques et pauliniens, nous retrouvons dans la pensée chrétienne des éléments qui valorisent la corporéité. Dieu est devenu visible en se faisant chair. Le corporel est devenu digne du divin. Dieu devint homme sans rien perdre de sa divinité, un dieu devenu homme au point de pouvoir rire, pleurer, souffrir et mourir.

Tel est l’arrière-plan métaphysique qui travaille souterrainement la première partie de Vérité et méthode en fournissant à Gadamer les catégories nécessaires pour penser l’art. Avec le christianisme, le corps n’est pas un tombeau, mais un temple. Gadamer fait de cette structure métaphysique une théorie, l’herméneutique philosophique, qui lui permet de repenser la relation entre l’image et l’original d’une manière qui confère à la représentation artistique une valeur de vérité.

Gadamer nous permet donc de comprendre pourquoi la représentation artistique de ce qu’il y a de plus sacré n’a, en Occident, absolument rien de scandaleux. La difficulté qu’éprouvent les peuples de cultures chrétiennes à comprendre ce qu’il peut y avoir d’offensant de caricaturer Mahomet prend sa source en partie dans leur tradition métaphysique.


Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo ou du Devoir d’histoire
François Doyon
1 commentaire
  • Richard Landry - Abonné 16 mars 2015 08 h 17

    L'image qui nous vaut mille maux...

    Merci de nous faire connaître Gadamer et François Doyon.

    Mais si les caricatures de Mahomet nous apprennent des choses au sujet du Prophète, elles nous renseignent surtout sur le monde actuel où la liberté est écrasée à Riyad et bientôt, à Ottawa...