La philosophie est-elle masculine?

Illustration: Christian Tiffet Le Devoir
Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.
 

La Journée internationale pour les droits des femmes est souvent une occasion de mettre l’accent sur les inégalités persistantes entre les hommes et les femmes. Le domaine de la philosophie ne fait malheureusement pas exception à cet égard : les femmes ne représentent toujours qu’une minorité dans les départements de philosophie, tant au Québec qu’aux États-Unis ou en Europe. Après les premières percées des années 1980 et 1990, leur proportion a atteint 20 ou 30 % (parfois moins), mais stagne le plus souvent depuis. Pourtant, durant la même période, les femmes ont connu des avancées très significatives en médecine et en sciences, ainsi qu’en sciences sociales et humaines. La situation en philosophie paraît une sorte d’anomalie et ne s’explique pas facilement.

Les obstacles externes que les femmes connaissent bien (rareté des modèles féminins, misogynie rampante, discrimination sournoise) ainsi que les mesures prises pour atteindre plus d’équité dans l’emploi (comité d’équité, discrimination positive) se rencontrent en effet dans les autres secteurs et ne rendent pas compte du « plafond de verre » particulier qui semble exister en philosophie. Se pourrait-il que le caractère peu attrayant et peu hospitalier du milieu tienne à des caractéristiques internes à la discipline, à la manière dont elle construit son discours et rapporte son histoire ? C’est l’hypothèse qu’explore la philosophe féministe française Michèle Le Doeuff (1948 –) dans trois ouvrages marquants : Recherches sur l’imaginaire philosophique (1980), L’étude et le rouet (1989), Le sexe du savoir (1998).

Raison et rationalités

Michèle Le Doeuff rappelle d’abord que la philosophie n’a représenté, dans l’histoire humaine, que les questionnements existentiels d’une minorité : « Philosopher n’a concerné, jusqu’aujourd’hui compris, qu’une frange fort minime […] d’une classe elle-même minoritaire. La ségrégation sexiste paraît peu de chose face à l’exclusion massive qui fait que le philosophique est resté l’apanage d’une poignée de doctes » (Imaginaire philosophique, p. 135).

Des femmes se sont tout de même autorisé à philosopher (Diotime, Hypathie, Christine de Pisan, Gabrielle Suchon), jusque dans les temps modernes (Mary Wollstonecraft, Harriet Taylor), période qui à ses débuts a davantage renforcé l’exclusion, venant ainsi justifier la domination masculine dans les hautes sphères de la pensée humaine. Mais leur vie et leurs oeuvres sont le plus souvent oubliées par l’histoire de la philosophie, ce que reproduit encore aujourd’hui leur absence dans la plupart des contenus de cours et des programmes d’études.

Pourquoi cette relégation aux marges de l’histoire et du savoir ? L’idée répandue depuis Aristote veut que les femmes aient moins de « raison » : la raison serait donc l’obstacle à l’entrée en philosophie, ou conduirait à une désidentification des femmes avec la discipline. Cette idée est reprise de nos jours par certaines féministes de la différence, selon lesquelles la raison elle-même serait d’essence masculine.

Ce n’est pas l’avis de Michèle Le Doeuff, qui critique la « duplicité philosophique qu’il y a à faire passer la raison fétiche pour de la rationalité » et ainsi à jeter le bébé avec l’eau du bain. Elle conclut : « Je ne me suis donc jamais brouillée avec la rationalité philosophique. Avec son irrationalité, c’est autre chose. Plus précisément, il me semble que la philosophie ne relève pas d’une “rationalité” proprement “masculine”, mais qu’elle induit souvent un imaginaire misogyne, en essayant d’être plus qu’elle n’est, en essayant de faire fonctionner la rationalisation au-delà de ses possibilités » (Imaginaire, p. 134). Cette recherche de l’irrationalité dans le domaine de la pensée constitue le coeur de son entreprise.

L’imaginaire philosophique

Le Doeuff cherche à « montrer qu’il existe, dans la philosophie, un imaginaire, qui n’est pas importé d’ailleurs, qui lui est spécifique et qui pose les conditions de ce qui s’y construit comme philosophie » (L’étude et le rouet, p. 34). Que ce soit l’image de l’île dans les utopies de Platon à More, la fable du bon sauvage au Siècle des lumières ou le mythe de l’incapacité théorique des femmes, voilà qui est constitutif de la discipline à travers les siècles : « C’est précisément quand les philosophes entreprennent de fonder théoriquement la valeur de leur propre effort qu’ils se mettent à dériver vers le mythe. »

Cela tient en partie à la volonté de défier la fragilité inhérente de l’entreprise philosophique : « L’impuissance de la spéculation philosophique, la fragilité de toute construction métaphysique, la faille, la déchirure qui travaillent tout système du monde ne sont pas radicalement inconnus du philosophe. La référence à la femme (ou à tout autre sujet “inapte” à la philosophie) permet de méconnaître cette impuissance » (Imaginaire, p. 148). La philosophie comprise comme pensée autosuffisante a ainsi toujours besoin de se fabriquer un Autre pour s’assurer d’elle-même. Dès l’instant où l’on sort de la dualité instaurée entre le philosophique et son autre, « dès qu’on retrouve une pluralité dans l’origine, la maîtrise de l’autre s’efface », affirme Le Doeuff.

Il y a là un plaidoyer pour la diversité et l’ouverture au monde de l’histoire devenu fréquent aujourd’hui, mais qui a un poids énorme lorsqu’il est question d’approcher, d’habiter et de se développer dans l’univers de la pensée philosophique : « Pour l’apprenti philosophe, il y a des images classiques, des images dans lesquelles il apprend la philosophie, parce que le désir s’y structure en désir de philosopher. » Pour l’apprentie philosophe, rencontrer le « système de défense » de la tradition paraîtra rebutant. Comment s’étonner alors que beaucoup de femmes rejettent la philosophie, n’y trouvent pas leur place, s’y sentent peut-être inconsciemment trahies ? Alors que cette discipline pourrait être la plus sûre alliée pour déconstruire les inégalités, les stéréotypes et les idées préconçues dont elles sont victimes, elle s’avère paradoxalement une discipline qui charrie elle-même ces présupposés sexistes.

Masculinisme théorique

Il y a donc lieu d’interroger les mythes ou les images réglant les rapports entre intellectualité et sexualité, entre sexe et ordre des savoirs. Ce que Le Doeuff a dans sa ligne de mire, en somme, est cette espèce de « philosophisme » consistant à défendre une idée et une pratique de la raison marquées au coin de l’hégémonie, ce qu’elle appelle un « masculinisme théorique » (Étude, p. 151) ou un « anti-féminisme philosophique ». Dans l’histoire de la philosophie, explique-t-elle, on retrouve cela sous la forme du « complexe d’Héloïse » : n’ayant pas accès aux établissements d’enseignement, quelques femmes ont pu acquérir une connaissance en philosophie par la fréquentation amoureuse d’un philosophe (l’Héloïse d’Abélard en est le paradigme). Pour Le Doeuff, il y a des limites évidentes à une telle fusion : « Seul un rapport institutionnel, trouvant place et sens dans un cadre réglé, peut éviter l’hypertrophie du rapport personnel entre maître et élève. » Si les apprentis philosophes de sexe masculin ont pu aussi vénérer un maître pour leur ouvrir tout le monde du savoir, ces femmes philosophantes ont souvent été davantage rivées en une relation duelle avec la seule pensée de leur maître. Or, comme le note encore Le Doeuff, « être définitivement inféodé à une pensée particulière […] paraît la négation même de l’entreprise philosophique » (Imaginaire, p. 141-142).

« Cette affirmation de supériorité liée à des métaphores viriles, transparaît assez constamment dans les oeuvres de la tradition philosophique ; c’est elle, je crois, qui finit par éloigner les femmes de la tradition en question, si intéressées soient-elles par les méthodes critiques que la philosophie enseigne. On observe, au fond, que beaucoup d’entre elles restent à mi-route du devenir-philosophe : quelque chose dans l’entreprise philosophique les rebute et barre leur identification » (Étude, p. 88-89).

Aujourd’hui, il est heureusement plus fréquent de penser la rationalité autrement que sur le mode de l’hégémonie ou de l’ego-philosophie, mais le poids de cette tradition subsiste institutionnellement, rendant malaisé le désir de philosopher une vie durant si on est femme. L’entreprise d’élucidation critique de Le Doeuff, en s’attachant au « masculinisme théorique » de la pensée philosophique, permet d’avoir emprise sur lui et de le dépasser, retrouvant ainsi l’universalisme qui est pour elle au coeur du féminisme contemporain, et qui pour cette raison concerne aussi les hommes.

Épistémologie de l’espérance

Que penser de cette critique féministe ? Suffit-elle à expliquer le phénomène de sous-représentation des femmes en philosophie ? Certes, Le Doeuff écrivait en France il y a 25 ans, et le piédestal qu’on offrait aux « grands penseurs » dans l’Hexagone a sans doute perdu de sa hauteur. De plus, la philosophie revêt moins maintenant la figure « classique » qu’elle critique : elle s’est spécialisée et professionnalisée depuis ; elle accueille davantage la collaboration interdisciplinaire et s’engage plus volontiers dans des enquêtes particulières ou appliquées, plutôt que dans les systèmes et les fondements. L’imaginaire philosophique qu’elle dissèque est-il pour autant chose du passé ?

Selon nous, il importe toujours de continuer à « voir, non qu’il y a une marque du sexe dans le sujet pensant, mais, et c’est plus fort, que tout sujet est pris dans un réseau imaginaire de représentations de soi, d’autorisations et d’inhibitions, plus prépondérants que les conditions seulement intellectuelles de la pensée » (Le sexe du savoir, p. 226). Par exemple, l’humilité est de rigueur en philosophie, mais pour les femmes, pèse en plus l’humilité liée au genre. On peut cependant voir cela comme un défi stimulant pour remettre en question cet imaginaire ou les interprétations androcentrées des concepts et conduire une réflexion éthique sur les situations vécues par nombre de femmes, comme l’ont fait Simone de Beauvoir en France ou, plus récemment, Susan Moller Okin et Carole Pateman aux États-Unis.

Le Doeuff place son « espoir de trouver une forme nouvelle de philosopher, une forme qui ne soit pas, comme tant d’autres, hégémonique » (Étude, p. 18). Une rationalité considérée comme mouvement et non centrée sur un sujet autarcique constitue ce qu’elle nomme une « rationalité en commun », une « méthode de rationalité faible ou limitée » mettant l’accent sur une « intersubjectivité inquiète » et « la puissance d’être dans le manque à penser ». Peut-être est-ce ce qu’on retrouve au Québec dans les regroupements d’étudiantes comme Fillosophie à l’UQAM ou SoFépum à l’Université de Montréal, de même que dans le projet d’une Société des femmes en philosophie du Québec : l’intérêt pour l’apport des femmes à l’histoire de la pensée et la joie de penser par soi-même.

 
Des commentaires ? Écrivez à Antoine Robitaille. 

Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo ou du Devoir d’histoire

La philosophe Michèle Le Doeuff
1 commentaire
  • Sylvain Auclair - Abonné 9 mars 2015 07 h 53

    Rationalité

    Si la philosophie dépend du philosophe, n'est-ce pas faire la part congrue à la rationalité qui devrait guider toute démarche philosophique?