Platon, défenseur du «Renouveau pédagogique»?

Éric Lapointe, professeur au Département de philosophie du collège François-Xavier-Garneau. Selon lui, le socioconstructivisme charmerait Platon sur le plan pédagogique. Sur le plan de l’ontologie, par contre, Platon s’y opposerait, estime-t-il.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Éric Lapointe, professeur au Département de philosophie du collège François-Xavier-Garneau. Selon lui, le socioconstructivisme charmerait Platon sur le plan pédagogique. Sur le plan de l’ontologie, par contre, Platon s’y opposerait, estime-t-il.
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En 2007, le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport a mandaté des chercheurs de l’Université Laval pour évaluer les effets du Renouveau pédagogique (2005) sur la réussite des élèves au secondaire. Les résultats ont été publiés le 2 février dans un rapport, Perception de l’enseignement et réussite éducative au secondaire : une analyse comparative selon que les élèves ont été exposés ou non au Renouveau pédagogique.

Selon les auteurs, les résultats à l’épreuve finale de mathématiques des élèves exposés au Renouveau ont été légèrement inférieurs à ceux des étudiants qui n’y ont pas été exposés. Ils indiquent aussi qu’un pourcentage moins élevé d’élèves exposés au Renouveau a obtenu des cotes très fortes au critère « cohérence de l’argumentation » de l’épreuve finale de français et que le taux de réussite pour le critère « orthographe » est plus bas. Finalement, les auteurs soulignent que les garçons exposés ont été moins nombreux que leurs homologues non exposés à obtenir leur diplôme.

Les auteurs ne concluent pas pour autant que le Renouveau est un échec. Ils interrogent les causes de ces résultats et nous invitent à réfléchir aux solutions. Parmi les causes relevées, on note le rehaussement du contenu de certains programmes après l’implantation du Renouveau, les chambardements engendrés par cette implantation, lesquels ont pu causer du stress et de la résistance chez les professeurs, et le manque de formation de ces derniers pour affronter le nouveau courant.

Contrairement aux auteurs eux-mêmes et à une majorité d’experts favorables, plusieurs médias ont conclu à l’échec du Renouveau. En fait, ce débat qui déchire la société oppose deux grands courants pédagogiques : l’approche par objectifs, inspirée de la psychologie cognitive (Bloom, Gagné, Taba) et de la tradition universitaire classique, contre l’approche par compétence, inspirée de la psychologie socioconstructiviste (Glasersfeld, Le Moigne, Jonnaert et Vander Borght). La formule pédagogique principale de l’approche par objectif est l’exposé magistral, alors que les plus importantes de l’approche par compétence sont l’étude de cas et la réalisation de projets. Il va de soi que l’approche par compétence est la grande caractéristique du Renouveau. Elle a supplanté l’ancienne approche par objectif.

L’un des plus grands philosophes, Platon (428/427 av. J.-C. – 348/347 av. J.-C.), était passionné de pédagogie. Il en parle dans certains dialogues, dont le plus célèbre est La République. Cet ouvrage contient l’allégorie de la caverne. Au dire même de Platon, ce mythe a pour thème l’éducation.

En résumé, l’allégorie décrit des gens captifs au fond d’une grotte. Des marionnettistes présentent des jeux d’ombres aux détenus, sans que ces derniers puissent en connaître l’origine, car leurs têtes sont fermement attachées. Ils ne peuvent se retourner. On libère ensuite un prisonnier, qui voit les marionnettistes et qui observe, par après, l’extérieur de la caverne. Puis, le prisonnier redescend au fond, explique aux autres que les ombres viennent des marionnettistes et sont, en fait, inspirées du réel à l’extérieur, mais on se moque de lui.

Cette situation, nous dit Socrate qui raconte l’allégorie, est celle de la majorité des gens. Ils sont prisonniers des apparences, prisonniers de ce qu’on leur montre. Ils ne possèdent pas les outils intellectuels pour vérifier la véracité des informations qu’ils reçoivent. Ils ne savent même pas qu’ils ne savent pas, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas le souci de la vérité. C’est ce que Socrate appelle la « double ignorance ». À partir de ce constat, la véritable éducation, pour Platon, est vue comme une remontée, d’abord vers ceux qui transmettent les connaissances (les marionnettistes), ensuite vers les réalités mêmes que les connaissances décrivent (le monde extérieur).

Platon choisirait le « socio-constructivisme »

Si Platon voyait le système éducatif québécois actuel, fondé sur une approche par compétence véhiculée par une pédagogie socioconstructiviste, il se demanderait possiblement si ce système permet aux étudiants d’entreprendre de vérifier par eux-mêmes si la réalité correspond correctement aux connaissances qu’on leur transmet. Il se demanderait, à partir de cette prémisse, si cette nouvelle approche est meilleure que la traditionnelle. À mon sens, Platon choisirait le socioconstructivisme, et ce, pour trois raisons.

Premièrement, il me semble que, pour Platon, l’être humain en quête de connaissances doit à la fois être passif et actif dans son apprentissage. On voit l’aspect passif dans l’allégorie : on n’y mentionne pas que le prisonnier se libère « lui-même » de ses liens. Elle dit plutôt qu’on libère le prisonnier. Cela laisse entendre qu’il aurait besoin d’un guide pour l’aider à se libérer.

La remontée est, par ailleurs, contraignante : le choc du passage de l’ombre à la lumière le fait souffrir. Il fait preuve de résistance face à ce qu’on lui fait subir. Cela me paraît symboliser l’idée que le professeur doit laisser les étudiants s’élever jusqu’à lui. Ces derniers doivent souffrir la difficulté de ne pas être exposés qu’à des choses auxquelles ils sont gagnés d’avance.

D’un autre angle, le prisonnier est aussi actif, puisqu’il s’habitue à voir plus clairement par lui-même. Il s’efforce de discerner ce qu’il voit, de communiquer aux autres son savoir. Il se détourne de l’ignorance pour se convertir à la science. On pourrait extrapoler cette idée en concluant que Platon utiliserait l’approche par objectif pour honorer le processus passif de l’apprentissage et l’approche socioconstructiviste pour honorer le processus actif. La formule pédagogique de l’exposé magistral, dans l’approche par objectif, lui semblerait utile pour amener l’étudiant à un niveau de science qu’il n’aurait sûrement pas pu atteindre par lui-même. C’est l’aspect passif. Dans l’autre aspect, « actif », la formule pédagogique de l’étude de cas, propre à l’approche par compétence, lui semblerait utile. L’étudiant y apprendrait à résoudre des problèmes et à poser des diagnostics. Mon premier argument est donc nuancé.

Deuxièmement, une note vers la fin de l’allégorie suggère que Platon s’oppose à l’éducation comme endoctrinement. Nous n’introduisons pas la connaissance dans des intellects inactifs (nous n’introduisons pas la vision dans des yeux aveugles, dit-il). Platon dirait peut-être que, sous un certain angle, les professeurs qui utilisent l’approche traditionnelle sont semblables aux marionnettistes de l’allégorie de la caverne et s’exposent par conséquent davantage à la tentation de l’endoctrinement ? Dans l’approche traditionnelle, la formule pédagogique de l’exposé magistral nécessite un acte de confiance de la part de l’étudiant à l’égard ce que le professeur expose. L’étudiant doit croire que ce que le professeur lui dit est fidèle à ses propres sources. Il doit, en outre, croire que le professeur détient les bonnes références, et pour cause, le professeur a été engagé parce qu’il est un expert. De ce fait, l’exposé magistral pourrait s’apparenter à l’endoctrinement si le professeur ne présente pas ses références ou s’il n’expose pas suffisamment les perspectives autres que les siennes. La tentation de l’endoctrinement est moins forte dans le socioconstructivisme parce que, dans cette pédagogie, l’étudiant ira lui-même chercher ses propres références sous l’oeil du professeur, ou encore, il aura en mains les textes sur lesquels le professeur s’appuie et devra les analyser en classe. Ce processus me paraît plus près de la pédagogie platonicienne, puisqu’il demande à l’étudiant de voir patiemment la réalité de ses propres yeux plutôt que de se faire dire comment elle se présente par d’autres personnes.

Troisièmement, Platon valoriserait sans doute l’aspect social de l’approche socioconstructiviste, un aspect beaucoup moins présent dans l’approche traditionnelle. Cet aspect social de l’acquisition des connaissances est central chez Platon. Pour lui, la pensée est un dialogue avec soi-même, ce qui implique la présence de l’autre, fût-elle symbolique. Sa philosophie elle-même est une manière de dialoguer caractérisée par la dialectique, où l’on s’efforce d’employer des termes compris par tous et de chercher la vérité au lieu de vouloir remporter le débat à tout prix. L’avantage de l’aspect social qu’apporte le dialogue est que les étudiants sont exposés aux multiples problèmes soulevés par les autres. Cette démarche encourage le développement du sens critique et de l’aptitude à problématiser des connaissances. Dans l’approche traditionnelle, il y a, tout de même, un aspect social. L’étudiant apprend à s’adapter à son professeur, à s’élever vers lui. Il n’en demeure pas moins que la formule de l’exposé magistral implique une représentation de l’étudiant où il est un sujet parmi d’autres pour lequel on a conçu un savoir « prêt-à-porter » (selon l’expression de P. Jonnaert). Cela n’a rien à voir avec l’aspect social du socioconstructivisme, qui réhabilite le sujet. Dans cette pédagogie, les étudiants sont davantage réunis en groupes de recherche. Ils s’approprient les sources ensemble et doivent apprendre à s’adapter, cette fois, et en plus, à leurs propres collègues. Ils doivent nécessairement dialoguer dans un but pédagogique d’élévation vers la vérité. Il me semble donc que Platon apprécierait plus particulièrement le socioconstructivisme en raison de son caractère social dominant.

En conclusion, même si je pense que le socioconstructivisme charmerait Platon sur le plan pédagogique, il est évident que, sur le plan de l’ontologie, Platon s’y opposerait, car il croit en l’existence d’un réel en soi qui est le même pour tous, alors que le constructivisme rejette cet axiome. Cette remarque m’amène à poser la question des conséquences de la conception constructiviste du réel. L’une d’elles est la considération qu’il n’y a pas de vérités universelles, mais que des approximations de la vérité. La connaissance est construite au terme d’un échange et est susceptible d’évoluer en fonction des nouveaux arguments. Le constructivisme relève-t-il d’un mépris pour l’autorité, pour la science et pour la rigueur, comme le soutient Normand Baillargeon (dans Argument, automne 2006-hiver 2007, p. 41.) ? Ou alors relèverait-il d’une vision plus réaliste, et moins prétentieuse, de la connaissance ?

 
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