Juste, notre guerre contre le groupe État islamique?

L’ouvrage «Guerres justes et injustes» du célèbre philosophe de Princeton et de Harvard Michael Walzer, offre une grille très précise pour analyser la dimension éthique des conflits armés à l’échelle internationale.
Photo: Archives Le Devoir L’ouvrage «Guerres justes et injustes» du célèbre philosophe de Princeton et de Harvard Michael Walzer, offre une grille très précise pour analyser la dimension éthique des conflits armés à l’échelle internationale.
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« La guerre ne vous intéresse peut-être pas, mais vous, vous intéressez la guerre », écrit Michael Walzer (1935-) en paraphrasant un aphorisme de Léon Trotski. Le célèbre philosophe de Princeton et de Harvard veut suggérer par là que personne n’échappe à un conflit armé tant les enjeux, l’horreur et le mal sont importants. Le Canada est lui-même engagé dans une mission militaire contre le groupe État islamique depuis quelques mois. Le gouvernement doit décider en avril s’il renouvelle cet engagement. Il ne faut donc pas cesser de se demander si cette intervention est légitime, surtout qu’elle semble évoluer considérablement sur le terrain. Quelle serait la position de Walzer ou, plus précisément, quelle réponse peut-on offrir à la lumière de sa théorie développée dans Guerres justes et injustes (Belin, 1999) ?

L’ouvrage de Walzer offre, encore aujourd’hui, une grille très précise pour analyser la dimension éthique des conflits armés à l’échelle internationale. Celui qui oeuvre pour la revue d’idée Dissent depuis des lunes (il en est le co-éditeur émérite actuellement) s’inscrit dans la tradition de la guerre juste, tradition dont il est l’une des figures contemporaines les plus connues. On peut la faire remonter à Cicéron, ou même avant, en passant par Thomas d’Aquin et saint Augustin. Plusieurs des règles de la théorie de la guerre juste ont été codifiées dans le droit international, comme la Charte des Nations unies, les Conventions de La Haye et les Conventions de Genève.

En théorie de la guerre juste, on distingue les questions de droit à la guerre, ou le jus ad bellum (suivant l’appellation latine plus connue), du jus in bello. On s’intéresse dans le premier cas aux conditions sous lesquelles il est justifié de s’engager dans un conflit armé. Par exemple, la cause est-elle juste ? On les distingue des règles selon lesquelles on peut se comporter pendant un conflit. Par exemple, respecte-t-on le principe de l’immunité des non-combattants ? Un État peut être justifié de s’engager dans un conflit, mais combattre injustement. Il peut s’engager injustement dans un conflit, mais combattre justement, et ainsi de suite.

Déterminer si le Canada était justifié de s’engager dans le combat contre le groupe État islamique est donc une question de jus ad bellum. Déterminer si l’ensemble des actions du Canada pendant le conflit est justifié relève du jus in bello. On se concentre ici sur la première question. La décision du Canada serait-elle justifiée aux yeux de Walzer ?

Trois cas de figure

Walzer appelle « théorie de l’agression » la partie de sa théorie portant sur la justice avant la guerre. Il part de la prémisse suivante : dans la sphère internationale, chaque État jouit d’un droit à l’intégrité territoriale et d’un droit à la souveraineté. Par défaut, une violation de ces droits est une agression. Elle est un crime. Elle est injuste.

Toutefois, une violation des droits des États peut être justifiée dans trois cas de figure. La violation:

1) est une réponse à une agression antérieure 


2) est une forme d’anticipation ou de guerre préventive ;

3) entre dans la catégorie des interventions.

Chacun de ces cas de figure s’accompagne d’un certain nombre de conditions.

Dans la situation actuelle du Canada, on peut écarter facilement le premier cas de figure. Il n’y a pas eu d’agression antérieure d’un État, cela ne peut donc pas justifier la décision d’Ottawa. Le groupe État islamique n’est pas un État au sens où on l’entend ici. Il n’est pas reconnu dans la communauté internationale, son territoire est indéfini, tout comme sa population. Malgré son nom, le groupe État islamique s’apparente beaucoup plus à un mouvement révolutionnaire, ou peut-être à une guérilla, au sein d’un autre État : l’Irak, la Syrie ou même la Turquie.

De plus, il ne faut pas se laisser confondre par les événements récents ayant impliqué Martin Couture-Rouleau et Michael Zehaf-Bibeau. Ces deux hommes ont commis des attaques au nom d’une idéologie islamique radicale en tuant des soldats des Forces canadiennes et en prenant d’assaut la Colline du Parlement. Déplorables, voire tragiques, ces événements ne sont toutefois pas des agressions pouvant justifier une réponse armée dans la sphère internationale. Sans parler de la question complexe de l’affiliation réelle de ces deux hommes au groupe État islamique.

Le Canada ne pourrait pas non plus justifier ses actions en invoquant la nécessité de l’anticipation ou d’une guerre préventive. Une guerre préventive implique généralement une menace imminente d’un autre État. Non seulement le groupe État islamique n’est pas un État, mais il n’y a pas de menace imminente. La possibilité d’autres attentats comme ceux de Couture-Rouleau ou de Zéhaf-Bibeau ne serait pas une raison suffisante.

On fait face à une menace imminente, selon Walzer, lorsque la peur devant cette menace est objective. L’expression est quelque peu ambiguë, soit, mais Walzer illustre son propos en évoquant le cas de la guerre des Six Jours d’Israël contre l’Égypte en 1967. L’Égypte avait bloqué le détroit de Titan aux navires israéliens. Un conflit était imminent. L’Égypte avait obtenu le soutien de la Syrie, de la Jordanie et de l’Irak. Des troupes s’amassaient près de la frontière israélienne. Gamal Abdel Nasser, président de l’Égypte à l’époque, avait aussi affirmé publiquement son intention de supprimer Israël. Selon les partisans de la décision d’Israël d’attaquer de manière préventive (dont Walzer fait partie), la peur devant la menace égyptienne était objective. Israël a donc eu raison de lancer cette attaque.

Il faut aussi se méfier de l’argument suivant : si on n’intervient pas contre le groupe État islamique, celui-ci pourrait prendre le contrôle du nord de l’Irak et de la Syrie, consolider son pouvoir, soutenir des mouvements terroristes internationaux, utiliser des armes de destruction massive, ou même se bâtir une armée et un jour représenter une menace pour le Canada. Outre le caractère hautement hypothétique de ce scénario, cette menace est trop lointaine pour justifier une guerre préventive, n’en déplaise à une certaine rhétorique conservatrice canadienne qui ne fait rien pour dissiper la confusion.

Une forme d’intervention

Si les actions du Canada sont justifiées à partir de la théorie de Walzer, elles doivent donc être une forme d’intervention. Il est à noter d’ailleurs qu’on les présente de la sorte. Le gouvernement et les médias parlent d’intervention contre le groupe État islamique et non de guerre contre ce dernier, comme on aurait parlé de la guerre en Irak.

Walzer divise les interventions en trois catégories. Premièrement, un État peut intervenir pour soutenir un mouvement sécessionniste (ou soutenir un État contre un mouvement sécessionniste). L’intervention du Canada peut difficilement être classée dans cette catégorie dans la mesure où il est difficile de décrire le groupe État islamique comme un mouvement sécessionniste.

Deuxièmement, on peut mener une contre-intervention afin d’équilibrer les forces si un État est déjà intervenu dans la politique interne d’un autre État. Si, par exemple, d’autres États étaient intervenus en Irak pour soutenir le groupe État islamique, le Canada pourrait être justifié d’offrir son appui au gouvernement irakien. Ce n’est pas le cas ici, donc cette justification ne s’applique pas non plus.

Reste la troisième et dernière catégorie : les interventions de type aide humanitaire. C’est ici qu’il faut chercher si on veut justifier l’intervention du Canada du point de vue de la théorie de l’agression de Walzer.

Déterminer si une intervention est justifiée en éthique des relations internationales est toujours une question complexe. La principale difficulté réside dans le respect du droit à l’autodétermination d’un peuple. Si un État s’immisce dans un conflit à l’intérieur d’un autre État pour offrir son soutien à un parti ou à un autre, comment s’assurer qu’il n’interfère pas avec la volonté populaire, ou même avec le processus par lequel le peuple est appelé à s’émanciper ? Walzer s’appuie ici sur une idée développée par John Stuart Mill dans De la liberté.

Il est vrai que le gouvernement irakien semble avoir demandé une aide internationale. Mais cela n’est pas suffisant en soi. D’abord, l’intervention ne se déroule pas seulement en Irak, mais aussi en Syrie. Le gouvernement syrien de Bashar al-Assad n’a pas donné son consentement à l’intervention, contrairement à ce qu’a pu faire le gouvernement irakien. Et, deuxièmement, cela ne garantit pas que l’intervention respectait la volonté des Irakiens.

Une intervention humanitaire justifiée ou non ?

Faut-il en conclure que l’intervention n’est pas justifiée ? Non, tout au contraire, d’autres considérations peuvent avoir préséance sur le droit à l’autodétermination. Selon Walzer, un État doit pouvoir intervenir quand sévit une crise humanitaire. Il défend la légitimité des interventions humanitaires précisément pour cette raison : « Si, en effet, les forces dominantes dans un État sont engagées dans des violations massives des droits de l’homme, le recours à l’autodétermination — dans le sens que lui donne Mill, à savoir la capacité de se défendre seul — n’est pas exaltant. »

Ces deux considérations, droit à l’autodétermination et nécessité de mettre fin à une crise humanitaire, viennent se contrebalancer. La question de la légitimité de l’intervention contre le groupe État islamique repose donc sur deux facteurs au moins. Plus l’intervention est conforme à la volonté des populations du nord de l’Irak et de la Syrie et plus les violations des droits de la personne par le groupe État islamique sont importantes, plus l’intervention tend à être justifiée.

Or, la vaste majorité des rapports provenant du nord de l’Irak suggère que ces deux conditions sont remplies. Le groupe État islamique ne semble pas jouir de l’appui des populations locales. Celles-ci sont donc susceptibles d’approuver une intervention militaire (mais elles ne sont peut-être pas prêtes à subir les dommages collatéraux, il faut aussi en tenir compte). On jouit aussi de l’appui du gouvernement irakien et même de certaines communautés kurdes, dont les guerriers peshmergas sont aussi engagés dans la lutte contre le groupe État islamique. Le cas de la Syrie demeure plus complexe. Mais la mission canadienne doit se concentrer sur l’Irak, et on affirme vouloir l’étendre à la Syrie seulement si on obtient un appui clair de ce gouvernement.

Quant à la deuxième condition, la sévérité de la crise humanitaire est sans aucun doute suffisante. On ne compte plus les violations des droits de la personne par les membres du groupe État islamique : massacre des populations civiles, persécution des autres groupes religieux, traitement cruel des prisonniers de guerre, violence sexuelle, esclavage, enlèvements, décapitations et même usage d’enfants-soldats. En se basant sur l’argument de Walzer, le Canada semble donc justifié d’intervenir contre le groupe État islamique.

Trois bémols

Toutefois, on ne peut se satisfaire simplement de cette conclusion sans mettre au moins trois bémols. Premièrement, l’usage de la force est-il une solution de dernier recours ? On retrouve souvent le critère de la nécessité en théorie de la guerre juste. Le Canada pourrait-il atteindre ses objectifs de manière plus pacifiste ? Cela semble difficile dans le cas de la lutte contre le groupe État islamique, mais si c’est possible, il a le devoir de le faire. Deuxièmement, quelles sont les chances de succès de l’intervention ? Sans trop verser dans la stratégie militaire, on peut se demander si le Canada peut atteindre ses objectifs en se limitant à des frappes aériennes. Le Canada, les États-Unis et les autres pays alliés ne veulent pas envoyer des troupes au sol pour ne pas recréer un scénario d’enlisement comme celui de la guerre en Irak ou en Afghanistan. Cela est compréhensible. Mais le déploiement de troupes au sol est peut-être nécessaire pour mener à bien l’intervention. Troisièmement, quelles sont les motivations réelles derrière les actions du Canada ?

Les exemples clairs d’interventions humanitaires sont rares, soutient Walzer. Ce ne sont pas les gouvernements oppresseurs ou les cas de massacres qui manquent. Au contraire, la liste est longue. Mais quand un État intervient et met la vie de ses citoyens en danger, il le fait souvent dans le but de satisfaire d’autres intérêts stratégiques. Le gouvernement Harper a-t-il entraîné le Canada dans un conflit armé par seul souci de mettre fin aux atrocités commises par le groupe État islamique ou veut-il plaire à d’autres États à l’échelle internationale ? Pense-t-il profiter d’une militarisation des actions du Canada à l’étranger ? Le Canada ne doit pas seulement poser les bonnes actions pour protéger les droits de la personne. Il doit le faire pour les bonnes raisons.

1 commentaire
  • Yvon Moreault - Inscrit 2 février 2015 10 h 26

    Palestine Israel

    Il serait intéressant de faire une analyse poussée et sans parti pris de la situation Palestine Israel, selon les critères de Walzer et des autres cités.

    Dans le même contexte, est-ce que le Canada est justifié d'appuyer sans condition toutes les interventions d'Israel souvent et surtout sur la population civile d'un pays sans défense?

    Yvon A. Moreault