Castoriadis et le «vrai sens»  de Noël

Si le « traditionnel », le « vrai », le « signifiant » que l’on réclame se présentent comme antidotes à la dispersion ressentie, nos vies sont-elles pour autant morcelées ?, demande le chercheur en sciences des religions Jean-Philippe Perreault.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Si le « traditionnel », le « vrai », le « signifiant » que l’on réclame se présentent comme antidotes à la dispersion ressentie, nos vies sont-elles pour autant morcelées ?, demande le chercheur en sciences des religions Jean-Philippe Perreault.
Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.​
 

Au retour du centre d’achat, une fois le sapin décoré, les biscuits mis au four et tout juste avant de planifier la prochaine espièglerie du lutin, restera-t-il ce qu’il faut de patience et d’énergie pour s’interroger : mais à quoi rime cette agitation que certains osent appeler « la frénésie des Fêtes » ?

Alors qu’il excite les uns et accable les autres, l’avent contemporain semble nous pousser collectivement au déficit d’attention et à l’hyperactivité, de façon telle qu’il est parfois difficile de saisir ce qui adviendra (Avent : adventus, avènement…) le 25 décembre. Sur le long chemin couvert de neige blanche, il semble que le vent siffle davantage le stress qu’il ne souffle la romance que nous chantions petit enfant. Dans l’essoufflement de cette course aux courses, qui d’entre nous n’a pas craint de glisser et de déraper ? Comment arriverons-nous à vivre ce Noël si fragmenté : social et familial pour les partys de bureau et le réveillon de la belle-mère ; de consommation pour les cadeaux et le compte Visa du mois de janvier ; culturel pour les cantiques fredonnés et les contes lus aux enfants ; spirituel pour la messe de minuit et la crèche sous l’arbre ? Comment ne pas se sentir tiraillé, ballotté, dissipé ?

Un sentiment suffisamment vertigineux pour que les chroniqueurs du samedi entonnent le cantique nostalgique « du vrai sens de Noël », reprenant en choeur ce refrain connu voulant que la culture de la consommation soit responsable de cette perte de repères et de précieuses traditions d’antan. Nous avons beau ramer pour arriver aux Fêtes de fin d’année, la marée marchande nous ferait dériver de l’essentiel.

Tout autant pouvons-nous être prompts à épurer l’ordinaire des jours de sa dimension explicitement religieuse, plusieurs en appellent alors au maintien ou à la redécouverte d’un religieux « de tradition » et « de valeurs » qui accorderait à ce temps de réjouissance un enracinement que Facebook et les modes de vie hypermodernes n’arrivent pas — ou pas encore — à offrir. Une lamentation réactionnaire qui rappelle vaguement l’odeur de la soutane, dites-vous ? Possible. Mais notez que c’est bien une agence de publicité québécoise reconnue qui offre cette année une carte des Fêtes sous forme de webdocumentaire permettant de tester nos connaissances et de découvrir les origines des traditions de Noël… Quand le marché réhabilite les traditions.

Si le « traditionnel », le « vrai », le « signifiant » que l’on réclame ici se présentent comme antidotes à la dispersion ressentie, nos vies sont-elles pour autant morcelées ? Sommes-nous condamnés à n’être que des consommateurs de rites, de fêtes, de relations ? Comment notre monde pourrait-il avoir du sens sans un minimum de cohérence et d’unité ? En somme, vivons-nous dans un univers éclaté dont la fête de Noël est l’illustration exemplaire ou plutôt dans une société fortement encadrée et dont Noël est précisément l’une des instances de régulation ?

Renversons un instant la perspective en considérant que ces différents Noëls participent d’un seul et même imaginaire collectif. Dès lors, ne faudrait-il pas considérer que les heures passées au centre d’achat tout autant que le Minuit, chrétiens entonné à l’église du quartier forment un seul et même Noël imaginaire qui existe pour nous, pour tous et malgré tout ?

Imaginaire de Noël et de société

C’est à tout le moins l’un des chemins que les travaux de Cornélius Castoriadis (1922-1997) nous invitent à emprunter. Philosophe, économiste et psychanalyste, il demeure un personnage incontournable pour qui s’intéresse à la sociologie de l’imaginaire. Dans L’institution imaginaire de la société (Seuil), ouvrage publié en 1975 et présenté comme un inclassable, Castoriadis cherche à élucider le processus d’« auto-institution » de la société. La notion d’imaginaire à laquelle il aura recours, comme d’autres, n’est pas associée au « fictif », au « spéculaire » ou au « reflet ». Il le précise d’emblée : « L’imaginaire dont je parle n’est pas image de. Il est création incessante […] de figures/formes/images à partir desquelles seulement il peut être question de quelque chose. Ce que nous appelons réalité et rationalité en sont les oeuvres. »

Pour comprendre la société, Castoriadis nous propose donc de considérer qu’elle est instituée par un facteur unifiant. Cette unité imaginaire est l’illusion nécessaire qui permet de créer un espace commun de références guidant les gestes et les actions, déterminant le vraisemblable et le valable. C’est dans et par cette unité imaginaire que non seulement les membres d’une société se voient accorder une place, mais que la société existe comme société et non comme cumul d’individualités. C’est dire que pour Castoriadis, l’univers social ne se réduit pas à une réponse à des besoins (fonctionnalisme) ou à une combinatoire d’éléments récurrents (structuralisme), mais à une organisation de significations. « Toute société jusqu’ici a essayé de donner une réponse à quelques questions fondamentales : “ Qui sommes-nous, comme collectivité ?  Que sommes-nous les uns pour les autres ? ” “ Où et dans quoi sommes-nous ? ” “ Que voulons-nous, que désirons-nous, qu’est-ce qui nous manque ? […] Sans la “ réponse ” à ces “ questions ”, sans ces “ définitions ”, il n’y a pas de monde humain, pas de société et pas de culture — car tout resterait chaos indifférencié. Le rôle des significations imaginaires est de fournir une réponse à ces questions. »

Si la société est institution d’un magma de significations imaginaires sociales, ce qui fait son identité et son unité est la spécificité de ces significations et la particularité de leur agencement. Ce noyau de significations imaginaires détermine ce qui existe et ce qui n’existe pas, ce qui est valable et ce qui ne l’est pas… ce que doit être Noël et ce qu’il n’est pas !

Imaginaire marchand et de consommation

Pour Castoriadis, les sociétés contemporaines relèvent tout autant de l’imaginaire que n’importe quelle société dite archaïque. À notre époque, l’économie « exhibe de la façon la plus frappante la domination de l’imaginaire à tous les niveaux » dès lors qu’elle prétend n’être que rationnelle, s’accordant ainsi à l’obsession rationaliste de l’imaginaire moderne.

Si l’on est d’accord pour reconnaître que l’imaginaire actuel procède d’une régulation de marché, que notre Noël soit de consommation ne devrait pas nous étonner. Fête commune et partagée, elle ne peut qu’appartenir à la société dans laquelle elle est vécue. Logiquement, l’impression de perte, de morcellement, de dissipation tout autant que les appels à la redécouverte du « vrai sens de Noël » sont aussi les produits de cet imaginaire. L’unification du monde que cette culture de la consommation induit se trouve à fixer le sens de l’aventure humaine, à imposer des modes de relations sociales, à définir le vraisemblable et le valorisé. Comme pour tout imaginaire, le nôtre a pour fonction d’éviter le chaos en organisant la vie.

Qu’il en soit ainsi ne réduit en rien le défi d’élaboration du sens. Au contraire. S’il faut être critique des aliénations que cette régulation entraîne, cette critique demeurera vaine si elle ne peut reconnaître l’humanité qui s’y joue. Disons-le plus clairement : tout aussi vertueux soit le fait de dénoncer le culte que voue notre belle-soeur aux dieux du commerce, le cadeau douteux qu’elle nous offrira à Noël n’en demeure pas moins porteur de signification. À travers les réseaux symboliques disponibles, elle cherche à se dire et à se construire. N’est-ce pas la raison première de nos festivités ?

Sens et symbolisme

L’un des mérites des travaux de Castoriadis est aussi d’attirer l’attention sur le fait que « tout ce qui se présente à nous, dans le monde social-historique, est indissociablement tissé au symbolique ». Porté par des institutions (des normes, des valeurs, un langage, des outils, des procédures…), le symbolique associe l’objet ou le geste à un signifié. Il impose ainsi des représentations, des obligations, des significations. Du travail au titre de propriété, d’un arrêt du tribunal aux planifications de mesures économiques (d’austérité ?), toutes ces réalités appartiennent à l’ordre du symbolique, soutient-il.

Symbolisme et imaginaire social sont donc étroitement liés : pour se dire, l’imaginaire utilise le symbole et l’image ; le symbolisme utilise l’imaginaire à son tour en donnant à comprendre ce que l’objet ou le geste représentent, au-delà de ce qu’ils sont physiquement ou matériellement.

On peut penser qu’il n’en va pas autrement pour Noël. Le dessert acheté à la hâte comme l’emballage-cadeau en matières recyclées, les kilomètres parcourus dans le rallye de soupers de famille comme le verre de lait et le biscuit déposés près du sapin, la surenchère de cadeaux comme la guignolée « sont impossibles en dehors d’un réseau symbolique ». Bien entendu, en eux-mêmes, ils ne sont pas nécessairement des symboles. Cependant, ils sont ce qu’ils représentent et, in fine, ce qu’ils représentent fait leur pertinence.

Le « vrai » sens de Noël ?

Considérant cet incontournable symbolisme de Noël et la force de l’imaginaire dominant, qu’est-ce à dire que d’en retrouver le « vrai » sens ? Certes, il y a des significations discutables, voire condamnables sans doute, mais non pas moins vraies. La fête, que l’on y saute ou que l’on s’en sauve, n’est pas futile. Ces réseaux symboliques, nous pouvons décider de les intégrer ou de les refuser — pourquoi ne pas mettre fin à l’échange de cadeaux ou fuir le beau-frère sur une plage de Cuba ? Néanmoins, le refus ne saura être que parce que nous connaissons le sens de ce que nous refusons.

L’embarras que certains éprouvent à l’approche de Noël ne tient ni à une perte de repères ni à un manque de sens, mais plutôt à un trop-plein et à une concurrence. Voilà. C’est bien en cela que Noël est aujourd’hui consumériste : une surabondance de propositions de sens au sein de laquelle nous sommes obligés de choisir sans pour autant avoir la liberté de choix ; à la manière de ces grands magasins qui offrent en quantité des articles indifférenciés et interchangeables.

Création incessante, il en va de l’imaginaire comme du langage. Nous ne créons pas — ou si peu — les mots. La langue s’offre comme un héritage et s’impose à nous. Avec ces mots déterminés par d’autres générations, on crée, on porte nos désirs et on fait naître la liberté. Création, désirs et liberté qui sont toujours neufs et qui ne peuvent se vivre qu’au présent… tout comme la nostalgie et la tradition, d’ailleurs.

1 commentaire
  • Gilbert Talbot - Abonné 20 décembre 2014 04 h 39

    La création d'une nouvelle mythologie de Noël!

    Noël n'est plus la fête religieuse célébrant la naissance d'un Sauveur. Le Sauveur est né et il est mort. Nous vivons dans une autre religion post-chrétienne où la recherche du bonheur individuel domine dans les partys, les cadeaux et les voyages qu'on s'offre. Seuls quelques traditionnalistes sont nostalgiques des beaux airs d'antan. Même cette nostalgie a une place dans le nouvel imaginaire des Fêtes qu'on entend dans les hauts-parleurs des centres-d'achats. Cependant, pour aller plus en profondeur dans l'analyse de cette nouvelle mythologie de Noël, il faut délaisser la nostalgie et se brancher du côté de Future Shop pour entrer dans le royaume de la consommation des vrais cadeaux de Noël, ceux que le futur nous demande d'avoir présentement: le cellulaire, le Ipad, le portable et tous les accessoires qui vont avec. À travers ces bidules électroniques se forment le nouveau réseau mondial des relations humaines: avec le cell moderne, nous tenons le monde entier et tout son imaginaire au creux de la main et on peut y participer! C'est tellement excitant que certains dorment avec leur cell ouvert pour ne rater aucun message de l'au-delà de leur petite vie. Google et Facebook sont les deux plus grands instruments de création de cet imaginaire social dont parle Castoriadis qui étend la famille et le village au monde entier.

    Joyeux Noëls virtuels en perspective n'est-ce pas ?