Étienne de La Boétie et le pacte fiscal

Paul-Émile Boulet, enseignant en philisophie, croit que le texte de La Boétie est riche d’enseignements pour toutes les sociétés.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Paul-Émile Boulet, enseignant en philisophie, croit que le texte de La Boétie est riche d’enseignements pour toutes les sociétés.
Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.
 

Les maires Denis Coderre et Régis Labeaume, en négociant un pacte fiscal à leur avantage aux dépens des municipalités de plus petite taille, rappellent les « tyranneaux » du Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie (1530-1563).

La Boétie, écrivain, poète, conseiller au Parlement de Bordeaux, mais principalement connu pour avoir été l’inséparable compagnon de Michel de Montaigne durant leur intense mais brève amitié au milieu du XVIe siècle, nous a laissé une seule oeuvre majeure, avant de mourir peu après 30 ans, possiblement de la peste. Dans son Discours de la servitude volontaire, texte succinct, foisonnant et lumineux abordant tour à tour les thèmes des ressorts de la tyrannie, de la nature humaine, de l’éducation et des fondements de l’amitié, il s’affaire surtout à déboulonner le mythe du tyran qui serait tout-puissant devant une multitude impuissante, et qui serait heureux dans son rôle de despote.

Loin de nous l’idée de comparer le régime du Parti libéral du Québec ou ceux des villes de Québec et de Montréal à des dictatures. Le texte de La Boétie est tout simplement riche d’enseignement pour toutes les sociétés et toutes les époques, comme le sont toutes les grandes oeuvres. Par exemple, Le Prince de Machiavel (l’oeuvre de La Boétie peut d’ailleurs être considérée comme une réplique au Prince), malgré son allure de précis de conseils politiques cyniques, déshonorants, voire cruels adaptés à une époque de coupe-gorge, peut au fond se transposer à tout contexte politique ou même humain (Machiavel a d’ailleurs lui-même appliqué l’essence de ses conseils aux relations humaines civiles, privées et même amoureuses dans sa pièce de théâtre La mandragore, écrite quelques années après Le Prince). De la même façon, le Discours de la servitude volontaire est riche d’enseignement pour tous les contextes où il y a un rapport de domination ou de pouvoir : la famille, l’éducation, la politique, etc.

Le texte de La Boétie s’amorce par une vive dénonciation de l’absurdité de la tyrannie ou de la servitude volontaire, de cette abdication d’un peuple entier face à un seul homme, de cette souffrance générale reçue de la part « d’un seul, non pas d’un Hercule ni d’un Samson, mais d’un seul hommeau, et le plus souvent le plus lâche et le plus efféminé de la nation ». Cependant, La Boétie désespère de libérer les hommes de cette fâcheuse situation, rappelant que « les médecins conseillent bien de ne pas toucher aux plaies incurables ». En revanche, il considère essentiel de comprendre le phénomène. Il distingue ainsi trois causes ou trois « raisons » à la servitude volontaire.

Les causes de la servitude

La première de ces causes est l’habitude, la coutume, l’éducation : « Les hommes, naissant sous le joug et étant éduqués et élevés dans le servage, se contentent de vivre comme ils sont nés, sans regarder plus avant et, ne pensant pas avoir un autre bien ou un autre droit que ce qu’ils ont trouvé, prennent pour leur état naturel celui dans lequel ils sont nés. » Bref, un état que l’on connaît depuis toujours nous semble acceptable, normal, voire indiscutable. Mais, pourrait-on ajouter, l’habitude peut aussi se développer plus tard et même rapidement. La ville de Québec fournit de cela une illustration éloquente : depuis 75 ans, aucun maire sortant n’y a été défait et les changements de pouvoir, de Lucien Borne à Régis Labeaume en passant par Jean Pelletier, se sont toujours faits à la faveur du départ, d’une maladie ou du décès du maire précédent.

La deuxième cause de la servitude volontaire est l’amollissement, l’abêtissement, l’avachissement : « Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres drogues semblables étaient, pour les peuples anciens, les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie ; les anciens tyrans avaient ce moyen, cette pratique, ces allèchements pour endormir leurs sujets sous le joug. » Du pain et des jeux, selon la formule consacrée. Peut-être y aurait-il lieu en conséquence de s’interroger sur l’investissement des différents ordres gouvernementaux dans tout ce qui est festif ou divertissant (le Quartier des spectacles ou le nouvel amphithéâtre de Québec, pour ne nommer que ceux-là) et qui permet de détourner l’attention des doléances du moment.

En abordant la troisième cause de la servitude volontaire, La Boétie nous avertit qu’il en arrive « à un point qui est, à [son] avis, le ressort et le secret de la domination, le soutien et le fondement de la tyrannie ». De prime abord, La Boétie s’étonnait de la domination d’un seul sur tous. Les choses étaient appelées à s’éclaircir, le mystère à se dissiper. C’est que le tyran peut compter sur des subalternes, sur quatre ou cinq ou six hommes, dit-il, lesquels s’appuient en retour sur 600, puis sur 6000, etc., toute cette chaîne permettant au tyran de régner en maître absolu. La Boétie décoche ses meilleures flèches à l’endroit de ces « tyranneaux », comme il les appelle, ces petits tyrans qui s’approchent du pouvoir, « ces perdus, ces abandonnés de Dieu et des hommes [qui] sont satisfaits d’endurer du mal pour pouvoir en faire, non pas à celui qui leur en fait, mais à ceux qui souffrent comme eux et qui n’y peuvent rien ».

Parmi les avertissements servis par La Boétie à l’endroit de ces tyranneaux, il y a celui-ci : en frayant avec le tyran, en s’acoquinant avec le pouvoir dans l’espoir d’en goûter les doux fruits, les tyranneaux ne font que s’asservir eux-mêmes : « Car, à vrai dire, qu’est-ce que s’approcher du tyran sinon s’éloigner de sa liberté et, pour ainsi dire, serrer à deux mains et embrasser la servitude ? […] Il faut non seulement que [les tyranneaux] fassent ce que [le tyran] dit, mais aussi qu’ils pensent comme il le veut et souvent, pour le satisfaire, qu’ils préviennent aussi ses pensées. Il ne suffit pas pour eux de lui obéir, il faut encore lui complaire. » Ils seraient donc peut-être les plus poignants exemples de servitude volontaire. S’approcher du pouvoir dans l’espoir d’en éloigner les dangers pour soi est donc malavisé, selon La Boétie. Non seulement parce qu’il faut de façon générale se tenir loin des tyrans, mais aussi parce que l’humeur du tyran peut varier et, avec elle, la sécurité de ses collaborateurs.

Cela rappelle, toutes proportions gardées bien sûr, les maires de Montréal et de Québec, ayant décidé de devenir « partenaires » du gouvernement, selon le mot de M. Labeaume. Ceux-ci ont accepté de ratifier un pacte fiscal, décrié par un grand nombre de maires, qui leur demande des efforts de 75 et de 20 millions de dollars respectivement, en contrepartie d’un cadeau sous la forme de la loi 3 concernant les régimes de retraite, adoptée jeudi. Loi taillée sur mesure pour ces grandes villes et qui pourrait leur rapporter 10 fois plus que l’actuelle ponction, en faisant payer jusqu’à la moitié des coûts et des déficits passés de ces régimes par les employés, pour corriger un déséquilibre qui se faisait surtout sentir à Québec et à Montréal. Donner d’une main pour mieux reprendre de l’autre, sous couvert d’une participation à l’effort budgétaire collectif. Les autres municipalités, qui devront éponger les 200 millions restants du pacte, et pour qui la loi 3 ne répond pas à un besoin aussi criant, s’offusquent de ce double jeu de la métropole et de la capitale, dont les maires étaient d’ailleurs bien visibles dans la garde rapprochée du gouvernement Couillard lors de l’annonce du pacte fiscal, le 5 novembre.

Ce pacte semble d’autant plus à l’avantage des dirigeants des villes de Montréal et de Québec qu’il leur permet de centraliser leur pouvoir en abolissant des structures régionales de concertation et de planification stratégique comme les CRE et les CLD et en récupérant leurs responsabilités ainsi qu’une partie de leur budget. M. Coderre a rapidement emboîté le pas au dévoilement du pacte en procédant deux jours plus tard à la nomination d’un responsable du développement économique à Montréal. Et M. Labeaume, qui pestait publiquement contre le CLD de Québec, pourra désormais marcher à son aise, enfin soulagé de ce qu’il percevait comme le dernier caillou dans le soulier de son pouvoir majoritaire.

La Boétie rappellerait cependant aux maires Coderre et Labeaume que ceux-ci, en tournant le dos aux autres municipalités pour mieux asseoir leur pouvoir, ne font que jouer le jeu du gouvernement Couillard en attendant que vienne leur tour de faire réellement les frais du contexte d’austérité. Car malgré tout le flair et le doigté politiques qu’ils emploieront pour rester dans les bonnes grâces du premier ministre, il n’est pas garanti qu’ils pourront éternellement gagner à un jeu tel que celui-ci : « Être occupé nuit et jour à songer à plaire à quelqu’un et pourtant de le craindre plus que tout homme au monde ; d’avoir toujours l’oeil aux aguets, l’oreille aux écoutes pour épier d’où viendra le coup, pour découvrir les embuscades, pour deviner la mine de ses compagnons, pour devancer les traîtres. » Car rien ne garantit que le gouvernement Couillard respectera le caractère transitoire et exceptionnel de ce pacte fiscal d’un an, le premier ministre s’étant montré peu ferme et plutôt évasif au sujet de l’avenir : « Ça ne sera plus comparable parce qu’on va être dans une ambiance législative nouvelle avec des responsabilités nouvelles. » Autant dire « On verra ». Et lorsque Montréal et Québec n’auront plus rien à offrir pour marchander…

Dans l’antre du lion

À la fin de son Discours de la servitude volontaire, La Boétie reprend l’image d’Ésope tirée de la fable Le lion et le renard, où un lion vieillissant se terre dans sa tanière et feint d’être malade pour mieux y attirer les animaux qu’il compte dévorer. Alors que ceux qui s’approchent d’un tyran dans l’espoir de s’en prémunir se croient bien malins, La Boétie affirme qu’aucun ne possède « la sagesse et la hardiesse de lui dire ce que, comme le rapporte le conte, le renard dit au lion qui faisait le malade : “ J’irais volontiers te voir en ta tanière ; mais je vois beaucoup de traces de bêtes qui avancent vers toi et je n’en vois aucune de bêtes qui reviennent.  »

En ces temps où aucun poste budgétaire d’importance n’est épargné, on peut penser que tout marché de connivence avec le gouvernement Couillard ne fait rien de plus que retarder la tombée du couperet.

Car, à vrai dire, qu’est-ce que s’approcher du tyran sinon s’éloigner de sa liberté et, pour ainsi dire, serrer à deux mains et embrasser la servitude ?