Défendre la science face à ses pourfendeurs

Nietzsche a beau souligner et dénoncer les basses origines des théories scientifiques, cela ne les rend pas pour autant inadéquates. 
Photo: F. Hartmann Nietzsche a beau souligner et dénoncer les basses origines des théories scientifiques, cela ne les rend pas pour autant inadéquates. 

Le Devoir de philo cède la place cette semaine à un extrait de la dissertation gagnante du concours Philosopher 2014, auquel des cégépiens de l’ensemble du Québec ont participé.

Que devient la science? « Embrouillée » parmi ses multiples applications, son appellation est aujourd’hui synonyme de « technoscience industrielle » ou de « puissance […] technique, économique et militaire ». Sous ces dénominations larges, elle se retrouve souvent dépréciée, dénoncée. Or, l’accuser de nous river à nos écrans portatifs ou de nous faire ingérer des céréales mutantes, c’est la confondre avec la technique, c’est-à-dire l’application des connaissances scientifiques en vue de produire des objets utilitaires. C’est plutôt la science en elle-même — la recherche de théories permettant « de décrire et […] d’expliquer la réalité », les phénomènes naturels, pour reprendre les mots de Karl Popper (1902-1994) — qu’il faut étudier afin de répondre à la mise en question de sa valeur, au sens de l’intérêt qu’elle présente pour l’humanité. Cet intérêt se manifeste dès ses origines chez les Grecs : la valeur de la science réside dans la quête de vérité qu’elle poursuit. Si celle-ci a mené, depuis les Modernes, à d’innombrables applications parfois décriées, c’est pourtant elle, située en amont de toute application, qu’il faut défendre contre des critiques encore plus virulentes.

Les débuts de la quête

Au Ve siècle avant Jésus-Christ, en Grèce antique, les premières traces sérieuses de science apparaissent avec la formulation explicite de « l’idée de nature en tant que principe universel » et de la « régularité de la cause et de l’effet » (Geoffrey Lloyd). Leur science consiste à élaborer, par le raisonnement, des théories fournissant des explications causales constantes et exclusivement naturelles des phénomènes. Cette évolution se remarque d’abord chez les philosophes milésiens, dont Anaximandre, qui soutient notamment que la Terre flotte librement dans l’Univers : nul besoin d’Atlas pour la supporter. La pensée scientifique naissante en Grèce révèle donc un souci de connaître la vérité sur le monde.

Pourquoi les Grecs entreprennent-ils une telle recherche ? La réponse se trouve dans une affirmation qui ouvre la Métaphysique d’Aristote : « Tous les hommes ont, par nature, le désir de connaître. » Pour Aristote, cette nature s’entend au sens téléologique ; il est donc dans la finalité de l’humain accompli de chercher la connaissance. Ainsi, une fois entrevue la possibilité d’une meilleure explication — scientifique, naturelle — du monde, il n’est plus acceptable de retomber dans l’ignorance passée, comme l’illustre Platon dans son Alcibiade et dans l’allégorie de la caverne ; l’humain poursuit sa recherche de vérité. Si le concept aristotélicien de finalité peut être critiqué, il faut néanmoins en retenir que l’humain peut saisir et définir ses buts. C’est ainsi que la science commence déjà en Grèce à revêtir la valeur d’une recherche, qui permet à l’humanité de comprendre le monde naturel. Si elle est poursuivie et même poussée plus loin après la Renaissance, sa validité finira toutefois par être sévèrement vilipendée, tout particulièrement par Friedrich Nietzsche (1844-1900).

 

La science, que des métaphores ?

Nietzsche affirme que la logique au fondement de la pensée scientifique depuis les Grecs fut auparavant un moyen de survie, consistant à catégoriser grossièrement la nourriture et les ennemis chez les hommes préhistoriques. Par conséquent, les déductions et la recherche de similitudes « sont en soi fort illogiques et injustes ». Elles servent de moyen à l’humain pour s’accommoder un monde facile à habiter. En créant des « noms nouveaux », il se convainc à la longue qu’il s’agit aussi de vraies « choses ». On s’accorde sur « l’existence de corps, de lignes, de surfaces […], de mouvement et de repos » — mais que représentent vraiment ces concepts, ces vérités acceptées ? « Une multitude mouvante de métaphores » qui inventent aux objets une essence factice, issue de « l’identification du non-identique ». L’énergie cinétique par exemple : on ne peut pas la percevoir, et encore moins la décrire véritablement. Qu’est-elle, au fond ? Un concept purement arbitraire, produit par l’intellect humain. La cause et l’effet, principes essentiels pour les Grecs, ne représentent que des infimes instants arbitrairement découpés dans la « continuité » d’une nature insaisissable.

Pourtant, de telles « erreurs » se perpétuent ; de leur origine utilitaire, les principes scientifiques ont ainsi évolué vers un idéal de certitude objective si contraignant qu’il prend l’aspect d’une « tyrannie » n’ayant a priori rien d’utile pour la vie. La conviction à la base de la science selon Nietzsche, à savoir que « rien n’est plus nécessaire que le vrai », devient la volonté de « ne pas tromper les autres ni soi-même ». Cet idéal doit relever de la morale, puisque la vérité n’est pas toujours utile, et plus précisément de la foi chrétienne : les scientifiques sont amoureux d’une vérité divine. Ils affirment, par leur quête acharnée de vérité, la volonté « d’un autre monde que celui de la vie » ; leur science est donc la forme suprême du nihilisme abhorré par Nietzsche. Il constitue le paroxysme de l’ascétisme. C’est pourquoi Nietzsche rejette la « valeur en soi de la vérité » promue par la science.

Nietzsche souhaiterait plutôt que l’humain ait conscience de « ses erreurs irréfutables », telles que celles causées par l’idéal scientifique. Il ne faut pas réduire le monde à un « petit pensum pour mathématiciens » ; il faut au contraire savoir qu’il est un « chaos éternel » dans lequel on ne peut postuler aucune régularité avec certitude. La thèse anarchiste de Paul Feyerabend (1924-1994), selon laquelle « toutes les méthodologies ont leurs limites » et que toutes peuvent potentiellement améliorer la connaissance, rejoint ici la pensée de Nietzsche : la quête de vérité de la science doit passer par d’autres moyens que ceux des Anciens, qui confinent toute recherche à un système rigide d’illusions.

La quête de vérité contemporaine

À certains égards, le philosophe français Alain Boyer a raison de dire que « la caractérisation nietzschéenne de la science ne tient guère la route ». Nietzsche a beau souligner et dénoncer les basses origines des théories scientifiques, cela ne les rend pas pour autant inadéquates. Il faut plutôt chercher à savoir si ces théories correspondent à la réalité, peu importe leur source. De plus, lorsqu’il démontre que la morale chrétienne se cache sous la science, il oppose trop facilement l’utilité de la vérité et la volonté morale de ne pas tromper. Enfin, l’évolution des théories scientifiques ne peut être expliquée par son idée d’une science qui transmet les mêmes illusions de génération en génération. Toutefois, pour offrir une réponse plus complète à Nietzsche, il devient quand même nécessaire de réévaluer et de reformuler la quête de vérité de la science.

D’abord, il faut concéder que les sciences ne peuvent révéler l’essence des objets physiques comme les Anciens prétendaient le faire, puisque ces mêmes concepts sont créés par l’humain. Heureusement, le but de la science contemporaine est autre : il s’agit de décrire et d’expliquer les relations entre les phénomènes ; or, ces relations ne sont pas purement conventionnelles. Ainsi, selon Henri Poincaré (1854-1912), une loi scientifique est « une relation nécessaire entre l’état présent du monde et son état immédiatement postérieur ». Pour élaborer ces lois, il est nécessaire de réunir des objets au sein de catégories, mais cela n’est pas arbitraire : Nietzsche oublie qu’« il est possible d’affirmer l’identité de deux objets quant à un aspect déterminé ». Même si les lois peuvent s’énoncer dans différents langages, il resterait certainement quelque chose d’invariant, de traductible entre elles. Il peut donc exister ce que Poincaré appelle en mathématiques des « isomorphismes » entre la structure réelle du monde naturel, dont le langage est inaccessible à l’humain, et la structure des théories. Pourtant, ses interactions avec des objets identifiés comme des champs et d’autres particules peuvent être efficacement décrites. Telles sont les vérités qui doivent être recherchées par les sciences.

À partir de là, la quête de vérité scientifique devient réalisable. Bien évidemment, pour que les théories élaborées par les scientifiques aient une valeur de vérité, les relations qu’elles prédisent doivent être confrontées à l’expérience pour vérifier leur adéquation avec la nature, avec la possibilité qu’elles soient réfutées. Autrement, elles pourraient bien être ce « dôme conceptuel » sans fondement concret que Nietzsche croyait y voir. Cependant, comme le montre Popper, il sera impossible de prouver ces lois avec certitude : elles prétendent à l’universalité, mais on ne peut les vérifier sur l’infinité d’objets auxquels elles s’appliquent. Cette difficulté devient d’autant plus problématique si l’on admet l’hypothèse de Nietzsche d’un monde essentiellement « chaotique ». À quoi bon alors poursuivre la quête scientifique si elle ne propose que des hypothèses ?

Certes, l’immuabilité des lois naturelles ne peut être démontrée, mais elle ne peut non plus être réfutée, et les expérimentations reproductibles laissent croire que le monde n’est pas aussi variable que Nietzsche l’entend. Dès lors, même s’il ne faut jamais tenir pour acquis qu’une théorie présente une véritable « correspondance avec la réalité » et toujours continuer à la tester, on peut se rapprocher de cette adéquation. Les lois qui se révèlent erronées sont toujours remplacées par de meilleures. Par exemple, la théorie des acides de Lewis, en chimie, a vraisemblablement rapproché l’humanité de la vérité, car elle permet d’expliquer le caractère acide, à la fois des composés qui étaient déjà décrits dans la théorie précédente — celle de Brønsted-Lowry de 1923 — et d’un bon nombre d’autres composés dont l’acidité était jusque-là mystérieuse. Dans cette optique, la vérité en sciences peut être conçue comme un « principe régulateur » kantien, c’est-à-dire un idéal qui ne pourra jamais être atteint, mais qui définit l’objectif vers lequel tend la science. C’est par cet idéal que la « quête obstinée et audacieusement critique de la vérité » du scientifique lui offre une occasion tout à fait valable de connaître et de contempler « l’harmonie universelle » du monde qui l’entoure.

Un désir fondamental

Au terme de ce parcours, il est clair que le désir de comprendre le monde hérité des Grecs s’est métamorphosé sous l’effet de critiques, comme celle de Nietzsche qui dénonce sa prétention à décrire l’essence des objets naturels. La quête scientifique s’est plutôt réorientée vers la possibilité de s’approcher asymptotiquement de vérités concernant des relations entre objets ou propriétés. Là-dessus, la position des Anciens tient toujours : l’humain accompli se définit notamment par son désir de connaître le monde. Poincaré va jusqu’à dire que « ce n’est que par la Science et par l’art que valent les civilisations ». Enfin, si, comme l’affirme Platon, l’amour est le « désir de ce qui manque », alors les scientifiques ne se lasseront jamais de chercher la vérité, car son atteinte est indémontrable.