Hegel, l’attentat du parlement et la nécessité de la guerre

Comme l’écrit Martin Barrette, la philosophie a permis de parler de la guerre et de la comprendre afin qu’elle ne soit pas l’instrument principal des politiciens et des gouvernements.
Photo: Sophie Lemay Comme l’écrit Martin Barrette, la philosophie a permis de parler de la guerre et de la comprendre afin qu’elle ne soit pas l’instrument principal des politiciens et des gouvernements.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Le 22 octobre 2014 va marquer l’histoire canadienne par la tuerie d’un vigile au Monument commémoratif de guerre à Ottawa et par l’intrusion du tueur dans le parlement canadien. Ce dernier fut abattu par les services de sécurité du Parlement dans un branle-bas de combat, pratiquement en direct à la télévision et sur les réseaux sociaux. En ce 22-10, le Canada a connu son mini-attentat du « 11 septembre 2001 » ou son « mini-Pearl Harbor » du 7 décembre 1941.

Toutes les hypothèses sont bonnes pour expliquer ce qui a conduit le tueur à poser ce geste dans le lieu hautement symbolique de la démocratie canadienne ; de la dépendance au crack, en passant par le refus des autorités de lui accorder un passeport et, finalement, sa volonté probable de devenir un martyr, selon la volonté du chef du groupe État islamique qui a demandé à ses ouailles de punir les pays participant aux bombardements en Irak et en Syrie.

Après cet événement, le gouvernement fédéral (l’État) compte revoir les règles de sécurité au parlement et dans la société en général. Il se penchera surtout sur la manière dont on suit les Canadiens songeant à devenir djihadistes ou désirant poser des actes terroristes au Canada. Il entend réviser les lois afin de donner plus de pouvoir d’intervention législatif et physique pour les forces de l’ordre au pays. Nous serons confrontés à un débat de société dans laquelle, d’un côté, on craindra un amenuisement des droits individuels, et de l’autre, on veillera à accroître les mesures de sécurité (écoutes électroniques accrues, arrestations et détentions préventives, contrôle resserré des passeports, dénonciation, etc.). Il faut penser que le registre des armes à feu ne sera pas à l’ordre du jour des parlementaires, même si le tueur a utilisé une arme de chasse.

Le sens de la guerre

Même s’il semble que cette tuerie n’est l’oeuvre que d’un individu, aux prises, au moment des faits, avec un problème de santé mentale non contrôlé, il n’en demeure pas moins que la récente décision d’Ottawa de bombarder les djihadistes du groupe État islamique en est idéologiquement la cause. Comment G.W.F. Hegel (1770-1831) analyserait-il cette situation de guerre ? Comment comprendre ce qui semble pourtant incompréhensible ? La guerre peut être comprise dans son entièreté ; c’est le sens même de la guerre qui l’est moins.

Compte tenu de la nécessité historique de la guerre, Hegel serait d’accord avec une intervention militaire. Certes, le Royaume de Prusse prédominait en Allemagne au XIXe siècle alors que le système canadien actuel est un régime parlementaire. Chose certaine, le philosophe, qui a toujours admiré Napoléon, serait d’accord avec les frappes contre les positions du groupe État islamique. Dans les Principes de la philosophie du droit, il indique que dans l’éventualité où un peuple n’est pas prêt à soutenir son gouvernement dans la protection de la souveraineté, ce même peuple serait appelé à disparaître. En révélant la menace du groupe État islamique sur le Canada, les événements du 22 octobre 2014 au parlement canadien vont tout simplement renforcer le sentiment de soutien des Occidentaux à cette mission et à cette nouvelle croisade du XXIe siècle. Cet attentat va donner le soutien moral à ce gouvernement canadien de poser des gestes à l’extérieur du Canada pour assurer la sécurité à l’intérieur même du pays. Hegel utilise l’analogie du vent qui sert à revigorer la mer. Sans le vent, l’eau est appelée à mourir et à devenir un marécage. Il en est de même pour la santé morale des peuples. Ceux « qui ne veulent pas soutenir ou qui redoutent la souveraineté intérieure, écrit Hegel, sont conquis par d’autres et ils s’efforcent avec d’autant moins de succès et d’honneur de conquérir l’indépendance qu’ils sont moins capables d’arriver à une première organisation du pouvoir de l’État à l’intérieur (leur liberté est morte de la peur de mourir) ». (Principes de la philosophie du droit, paragraphe 324).

Mais en envoyant des CF-18 larguer des bombes sur les territoires occupés par le groupe État islamique, le gouvernement fédéral empêche la bataille sur le terrain, le combat en face à face. La bombe lancée par l’avion de chasse sera un tir impersonnel et elle frappera une cible tout aussi impersonnelle. La venue de la nouvelle technologie a permis les combats à distance, rendant ainsi la guerre plus propre à nos yeux d’Occidentaux. Hegel avait déjà compris cette possibilité à partir de son observation des guerres napoléoniennes. Dans ses Conférences de 1805-1806, le philosophe nous rappelle avec froideur que les morts des guerres, les morts des particuliers, des civils ou des soldats, sont les créateurs de l’Histoire. Il nous indiquerait qu’en nous limitant à bombarder, nous créons une forme d’aliénation ou de distanciation avec l’ennemi. Justement, cette aliénation de l’individu dans cette forme abstraite de la guerre nous permet en quelque sorte d’avoir la conscience tranquille, d’obtenir une guerre « propre », loin de tout ce que le combat en face à face implique : « La mort doit être reçue et donnée froidement ; non pas par un combat commenté, où le particulier aperçoit l’adversaire et le tue dans une haine immédiate ; non, la mort est donnée et reçue dans le vide — impersonnellement, à partir de la fumée de la poudre. »

Même dans le cas où le gouvernement fédéral voudrait minimiser les impacts en n’effectuant que des bombardements, en évitant d’envoyer des troupes sur le sol irakien ou syrien, il est clair pour Hegel que la liberté historique d’un peuple ne passe que par la guerre ; même s’il en coûte la vie des particuliers ou des soldats. Il affirmerait sûrement que les Occidentaux ne sont pas prêts à voir la réalité de cette guerre en face. Les distances entre le champ de bataille et l’écran de télévision et de l’ordinateur font en sorte d’aliéner l’Occidental.

L’exception, à notre époque, est ce moment où une tuerie survient dans sa propre cour ou au parlement, à la vue de tous, impliquant directement des victimes canadiennes. Un renversement de conscience se produit alors et devient un choc national. Dans la logique hégélienne, l’effet, sur la conscience collective, d’une bombe d’un CF-18 sur une cible du Moyen-Orient n’est pas comparable avec celui d’une balle dans le corps d’un vigile à Ottawa. Toujours dans la logique de Hegel, nous pourrions affirmer que la réalité est frappante pour celui qui se considère comme le maître n’ayant pas peur de la mort et de son esclave qui, justement, la craint. Dans cette figure du maître et de l’esclave de Hegel, nous retrouvons ce moment important de la prise de conscience de soi. Le 22-10 fut l’occasion d’une prise de conscience collective pour tous les Canadiens. Celle que l’homme « mortel dans la nature » est maintenant « mortel à travers les armes ». Sans cette prise de conscience de soi, l’État ne peut progresser vers ses objectifs.

Droits et devoirs

Qu’en sera-t-il maintenant de la relation entre l’État et ses citoyens ? En quoi le particulier (l’individu) pourra-t-il voir ses droits individuels protégés par l’État ou sans l’intrusion de l’État dans ceux-ci ? Hegel nous répondrait que l’individu a un devoir à l’égard de la société et que sans ce devoir, il ne pourrait se maintenir en être libre. Il écrit : « Dans cette identité de la volonté universelle et particulière, devoir et droit coïncident et, sur le plan moral objectif, l’homme a des devoirs dans la mesure où il a des droits, et des droits dans la mesure où il a des devoirs » (Principes de la philosophie du droit, paragraphe 155). Afin d’être libre, l’individu doit concéder certains de ses droits afin de préserver l’État ; c’est son devoir de citoyen. Il peut être libre à titre d’individu, mais cette liberté n’est qu’une illusion qu’il doit dépasser par le plus grand sacrifice individuel, car la liberté complète n’est possible que par l’État (idée morale objective) et ses lois : « Le devoir de maintenir cette individualité substantielle : l’indépendance et la souveraineté de l’État, en acceptant le danger, le sacrifice de la propriété et de la vie et même de l’opinion et de tout ce qui appartient naturellement au cours de la vie. » (Principes de la philosophie du droit, paragraphe 324).

La philosophie a permis de parler de la guerre et d’en prendre conscience, de la comprendre afin qu’elle ne soit pas l’instrument principal des politiciens et des gouvernements. Qu’il le souhaite ou non, le citoyen canadien va se voir engagé dans des mesures de resserrement de la sécurité publique. La liberté et l’égalité constituent ici la fin ultime, principes de base de la Constitution ; et parfois il faut la guerre pour les obtenir. Cependant, Hegel lui-même reconnaît que « rien n’est devenu plus courant que la représentation selon laquelle chacun serait contraint de restreindre sa liberté dans sa relation avec la liberté des autres, et selon laquelle l’État serait l’état de cette opération de réciproque restriction, et les lois les restrictions » (Encyclopédie des sciences philosophies en abrégé, paragraphe 539).

Après le 22-10 d’Ottawa, pourquoi ne serions-nous pas dans une phase d’« après-guerre » ? Pour Hegel, cette phase de paix sera celle par excellence du sage dans la société, de celui qui analyserait et étudierait l’histoire passée. Jean-Jacques Rousseau (L’État de la guerre) reprocherait à ces sages, à ces philosophes, de voir et de comprendre qu’après coup ce que peut être la guerre et la perte de la vie : « Philosophe barbare ! Va lire ton livre sur un champ de bataille ! » Il s’agirait donc d’une invitation à observer ce qui se passe sur le terrain du calife afin de prendre conscience de la pure négation de l’humain qui s’y réalise : la mort !

Il nous reste donc, à nous les philosophes, de continuer à faire les vigiles et à penser ce monde, même si nous sommes à la remorque des événements. Hegel pensait que l’Histoire se complétait avec Napoléon. Pour le néo-hégélien Alexandre Kojève (1902-1968), elle se terminait avec Staline. Au contraire, les leçons de l’histoire nous indiquent que nous n’avons pas fini d’en parler ! La dialectique hégélienne s’applique à cette situation. Les Canadiens et les Canadiennes ne seront plus les mêmes maintenant. Ils changeront, en mieux ou en mal (seul l’avenir nous le dira). Hegel, dans La raison dans l’histoire, nous use d’une analogie liée à la maturité du fruit : « La vie d’un peuple porte un fruit à maturité, car son activité consiste à accomplir son principe. Ce fruit ne tombe pas dans le giron du peuple qui l’a vu se développer. Il ne lui est pas donné d’en goûter la saveur. Au contraire, il ne lui procure qu’une boisson amère. Il ne peut y renoncer, il en a une soif inextinguible. Mais le prix à payer pour goûter ce fruit est sa propre destruction, c’est-à-dire l’avènement d’un nouveau principe. Le fruit redevient semence, mais semence d’un autre peuple destiné à connaître une autre floraison. L’Esprit est essentiellement résultat de son activité et celle-ci consiste à dépasser son immédiateté, à la nier afin de faire retour à soi. »

6 commentaires
  • Denis-Émile Giasson - Abonné 8 novembre 2014 03 h 26

    Philosophie???

    « En ce 22-10, le Canada a connu son mini-attentat du « 11 septembre 2001 » ou son « mini-Pearl Harbor » du 7 décembre 1941.» Allo! (...) «La dialectique hégélienne s’applique à cette situation. Les Canadiens et les Canadiennes ne seront plus les mêmes maintenant. Ils changeront, en mieux ou en mal (seul l’avenir nous le dira).» Amen.

  • Benoit Genest - Inscrit 8 novembre 2014 08 h 28

    Non, non, non

    Ouf, voici un bel exemple d’un texte qui va à la pêche avec des concepts inappropriés. L’auteur aurait du terminer sa réflexion lorsqu’il a commencé à traiter de l’éloignement de la guerre. La guerre hégélienne est en une de la proximité. La lutte à mort des deux consciences de soi qui se rencontrent dans la Phénoménologie est intime. Quant aux guerres européennes du 19e, ce sont aussi des luttes de proximité: elles concernent des peuples avoisinants qui forment, faut-il le rappeler, des États nations (la nation étant l’extension de l’individu et l'État étant l'objectivation de la nation). En fait, je ne pense même pas que Hegel dirait que le Canada forme une «nation». Il dirait plutôt que sommes quelque chose qui ressemble à l’Union européenne (n’avons-nous pas dit que le Canada est une communauté des communautés?). C’est dans cette perspective que l’image du «vent qui sert à revigorer la mer» n’a pas lieu d’être: elle est un avertissement pour les nations qui ne sont pas prêtes à affronter la mort, un peu comme l'esclave dans la dialectique de la maitrise et de la servitude. Ils sont condamnés à l’inertie et éventuellement, à passer sous la tutelle d’un autre peuple qui lui, est libre et souverain (cette menace n'a pas d'équivalent avec le Canada et l’EI). À la rigueur, cette image s’appliquerait très bien à la situation de l’Ukraine, de la Catalogne, de l'Écosse et du Québec. Or, la guerre dont nous parle l’auteur a des paramètres infiniment différents de ceux qui se sont offerts à Hegel. On parle de néo-terrorisme, d’attaque téléguidées contre des groupes éparses qui communient dans le fantatisme et la déraison. Nous pouvons leur faire la guerre pour divers motifs, mais certainement pas pour affirmer et revigorifier notre liberté.

  • Robert Bernier - Abonné 8 novembre 2014 09 h 17

    Délivrez-nous de Hegel

    Pour Hegel, seule l'Idée compte. L'individu doit tout y sacrifier. Et l'Idée se réalise dans l'État. À ceci, le groupe État islamique souscrirait entièrement. Pourquoi? Parce que l'idéalisme en philosophie, celui de Platon mais également ceux des Hegel et Marx et autres, prend ses racines aux lieux mêmes où la théologie prends les siennes: la certitude qu'il existe un autre Monde, celui des Idées Pures, celui qu'a cru contempler Platon, et que c'est à remonter vers ce Monde que l'individu doit tout sacrifier. La guerre, quand elle est amenée à l'individu, l'extrait du monde des actions et ambitions ordinaires pour le propulser vers la scène des Idées grandioses.

    Que l'on donne encore souffle à ces vieilleries idéalistes, 150 ans après Darwin, me laisse pantois. La philosophie aurait dû quitter depuis longtemps ces vieux sentiers jonchés de dépouilles. D'ailleurs, une nouvelle génération de philosophes, née à la fin du XIXe siècle, celle des pragmatistes, a tenté de sauver la philosophie de ces vieilles attaches qui remontent à Platon. Il reste encore tout à faire de ce côté.

    Ramener Hegel maintenant, c'est nous faire tomber dans le piège du groupe État islamique et des thuriféraires de la bataille des civilisations. Mieux vaudrait plutôt aller prêcher le pragmatisme au groupe État islamique.

    Robert Bernier
    Mirabel

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 8 novembre 2014 11 h 26

    Qui cause quoi ?

    Les deux incidents terroristes survenus récemment à Ottawa sont des faits divers dont on doit éviter la récupération politique.

    Le Canada n’en est pas à son premier attentat terroriste. Rien qu’au Québec, il y en a eu plusieurs;
    A) la tuerie du 8 mai 1984 au Parlement de Québec a fait trois victimes (en plus des treize blessés),
    B) la tuerie du 6 décembre 1989 à l’École polytechnique de Montréal a fait quatorze mortes (et autant de blessés), et
    C) l’attentat du 4 septembre 2012 au Métropolis a fait un mort et un blessé.

    Dans chacun de ces cas, le terroriste voulait non seulement tuer des gens mais surtout intimider un pan entier de la société québécoise soit respectivement, le gouvernement Lévesque, les femmes désirant faire carrière, et le nouveau gouvernement Marois.

    Je passe volontairement sur la fusillade au collège Dawson, non pas pour en diminuer la portée, mais simplement parce que j’ignore en quoi ce incident devait servir à intimider un groupe visé.

    Parce que les incidents survenus dans la capitale fédérale ont fait des victimes parmi les forces de l’ordre, cela ne les rend pas plus importants. Il est dommage qu’ils en soient morts mais le risque fait partie de leur métier; ils sont payés notamment pour affronter ce risque, ce qui n’est pas le cas des victimes des trois attentats terroristes au Québec.

    En faisant en sorte que les forces canadiennes ne soient plus limitées à des missions de paix mais soient impliquées dans les missions de combat à l’étranger, cela entraine inévitablement une exposition aux risques d’attentats terroristes suscités par ceux-là même que nous combattons.

    N’en déplaise à Hegel, dans ce cas-ci, ce n’est donc pas l’attentat qui justifie la guerre mais l’inverse.

  • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 9 novembre 2014 14 h 14

    Devoir de philo : mention d'échec

    Il est tout à fait surprenant que ce devoir ait paru, à moins que l'objectif n'ait été de démonter par l'absurde l'illégitimité des frappes militaires revanchardes et sans encadrement. Je ne lui aurais pas personnellement donné la note de passage.

    Manifestement, l'auteur ne comprend pas Hegel et ne parvient à s'en servir qu'à travers ses analogies. Si "(t)outes les hypothèses sont bonnes pour expliquer ce qui a conduit le tueur à poser ce geste dans le lieu hautement symbolique de la démocratie canadienne", on peine à comprendre comment ce même geste devient un "mini-attentat du « 11 septembre 2001 » ou (un) « mini-Pearl Harbor »", à la fois insulte aux victimes, à l'Histoire et à l'intelligence des lecteurs.

    L'enthousiasme de Hegel pour Napoléon tenait du libéralisme moral et politique de ce dernier, de l'Idée républicaine que ses armées disséminaient. Les formules vagues de l'auteur permettraient, en conclusion de ce texte, que les penseurs de l'État islamique utilise plutôt Hegel pour démontrer de quelle façon leur groupe armé représente la prise de conscience de l'Islam et le retournement de l'esclave contre le maître dans un devoir d'assujettissement de l'individu à l'État pour une libération enventulle de cet Individu dans l'État idéal purifié.

    Bref, on peut tout dire, ce qui relève de la fiction plutôt que de la philosophie, comme la narration guerrière de l'auteur, dont je plains les étudiants.