La fibre danoise de nos cégeps

Nikolai F. S. Grundtvig est onsidéré comme le pilier de l’identité et de la social-démocratie danoise. Il a laissé sa trace à la fois en tant que poète, pasteur, politicien et philosophe de l’éducation.
Photo: Constantin Hansen / CC Nikolai F. S. Grundtvig est onsidéré comme le pilier de l’identité et de la social-démocratie danoise. Il a laissé sa trace à la fois en tant que poète, pasteur, politicien et philosophe de l’éducation.
Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.
 

Les jeunes libéraux, lors de leur congrès cet été, ont indiqué qu’ils souhaitaient l’abolition des cégeps. Ces établissements seraient inefficaces selon eux pour ce qui est de la préparation au marché du travail. Ce projet, ainsi qu’une avalanche — dont le livre de Stéphane Paquin paru récemment, Social-démocratie 2.0. Le Québec comparé aux pays scandinaves (PUM) —, nous amène à penser qu’une petite histoire du système d’éducation danois s’impose, par le truchement du penseur qui l’a imaginé.

Nikolai Frederik Severin Grundtvig (1783-1872) a cru dès le début du XIXe siècle à une éducation dont le but premier est le développement personnel et l’ouverture à la communauté. Il a eu une influence majeure sur toute la société scandinave bien que son oeuvre reste pratiquement inconnue à l’extérieur de ses frontières.

Rares sont les philosophes qui ont eu un impact direct et évident sur la société ; Nikolai F. S. Grundtvig en est décidément un. Considéré comme le pilier de l’identité et de la social-démocratie danoise, Grundtvig a laissé sa trace à la fois en tant que poète, pasteur, politicien et philosophe de l’éducation. Son idée est que l’individu, par l’éducation, doit prendre conscience qu’il n’existe qu’en vertu de l’Autre et partir de ce postulat pour développer de bonnes relations.

« La vraie conscientisation doit venir du fait que, en tant qu’individus, nous n’existons qu’en vertu de notre communauté, avec notre nation et par extension avec le monde entier. Une telle conscientisation, en s’étendant sur l’ensemble de l’humanité et en présentant de profondes connexions entre la vie de l’individu, de la nation et de la race humaine, développe une manière de pensée qui est désirable pour toute relation humaine. » (Statsmaessig Oplysning, 1834)

Les idées de Grundtvig sur l’éducation sont donc le fruit d’une réflexion sur ce qu’être humain signifie et sur les processus d’apprentissage qui permettent à un individu de devenir un être humain éveillé, lié à la nature, à son environnement et à l’histoire.

Quand le Danemark passe d’une monarchie absolue à une monarchie parlementaire, Grundtvig considère que la nouvelle démocratie ne fonctionnera réellement que si les Danois se transforment, d’un peuple relativement peu éduqué, sujet d’un roi, en des citoyens actifs et intéressés par leur démocratie. Dès 1838, il proposera une série de conférences sur le concept du folkelige. Si ce terme se traduit approximativement par « provenant de la population », le concept en lui-même est beaucoup plus large. Il implique à la fois le groupe et les individus qui le composent, il parle d’une liberté qui prend ses bases dans la communauté et d’une communauté qui se nourrit des libertés individuelles. Le concept fait aussi référence à l’égalité à l’intérieur de cette population, non pas l’égalité des richesses, mais l’égalité des chances, de la dignité, des droits et surtout des responsabilités. Tous ont le même devoir social de prendre un certain pouvoir, de s’affirmer, et de contredire si nécessaire. De ce terme émane l’obligation pour un groupe d’individus de se responsabiliser par rapport aux décisions qui sont prises, de s’affirmer et de proposer de nouvelles solutions viables pour le bien commun lors de divergences d’opinions.

Aussi, pour transformer des habitants assujettis à un roi en une nation intéressée, ouverte et impliquée dans la démocratie naissante, Grundtvig mise sur l’éducation, tant des enfants que des adultes. Ses idées permettent la fondation d’un système d’éducation aux adultes, les højskoler, ou universités du peuple. Encore très ancrées dans la société danoise moderne (environ 1 personne sur 10 ira y faire au moins une formation), ces écoles ont pour but le développement spirituel et culturel de leurs étudiants, généralement de jeunes adultes. Bâties pour « jeter un pont entre la lumière de la connaissance et la vie du peuple », ce sont des écoles sans examen, presque toujours à résidence complète, et qui en aucun cas ne cherchent à enseigner un emploi ou un moyen de subsistance, mais plutôt à enseigner un « capital spirituel » : un mode de vie communautaire, du savoir, la philosophie, la politique, les arts, et à travers cela la réalisation de soi, sa place en tant qu’individu, la citoyenneté responsable, la coopération, l’identité culturelle.

De ces « écoles des Lumières » découleront la liberté et l’autonomie d’un peuple qui s’affranchit de son élite dirigeante. Y naîtront aussi les grandes coopératives agricoles qui ont vu les exportations danoises exploser au début du XXe siècle et permis un développement florissant de l’économie. Les syndicats danois sont aussi souvent considérés comme des fruits de ces écoles. Le syndicalisme danois n’en est pas un d’opposition au patronat, mais plutôt de collaboration avec le patronat pour une industrie plus compétitive dans le respect des employés. Finalement, les højskoler auront contribué à la durabilité d’un phénomène social qui est né et s’est essoufflé dans plusieurs pays entre les années 1960 et 1980, mais qui a continué à se développer au Danemark : les communes. Il est accepté et positivement considéré au Danemark de partager un espace et une vie ménagère avec un groupe d’étudiants, de professionnels ou de familles. Travailler pour le bien-être d’une collectivité paie à l’individu lorsqu’il peut compter sur l’ensemble des individus de sa collectivité pour en faire de même.

Ceci nous conduit à un autre principe de l’identité scandinave allant à l’encontre de l’amour-propre : la Jantelov, ou loi de Jante. Il s’agit d’un concept qui commence à exister tôt dans la nouvelle démocratie mais ne sera nommé et écrit qu’en 1933 par l’auteur Aksel Sandemose. Il décrit l’attitude négative assez généralisée en Scandinavie envers le sentiment d’orgueil et l’individualisme. Ici, l’individu qui rend ses compatriotes envieux par un succès individuel est jugé égoïste et devient jusqu’à un certain point étranger à la communauté. Le succès danois se trouve plutôt dans l’avancée de l’ensemble de la société et dans la modestie individuelle. Par exemple, il n’y a que très peu de voitures de luxe au Danemark, ce symbole du succès individuel étant taxé à 180 %. La société mise sur le transport vert et collectif plutôt que sur le transport polluant et individuel. Grundtvig rêve déjà de cette société égalitaire lorsqu’il conclut un de ses multiples poèmes : « Et la richesse nous l’aurons / Quand peu auront trop et encore moins trop peu. » (1820)

Grundtvig mise aussi sur les écoles primaires et secondaires pour ouvrir les esprits des jeunes à l’intérieur de leur communauté. Depuis 1851, des systèmes public et privé offrent des éducations légèrement différentes, mais qui atteignent des normes gouvernementales dans des matières de base. Ces écoles primaires (friskole) et secondaires (efterskole) sont financées à 80 % par l’État et sont généralement issues d’une volonté parentale de prendre en main l’éducation de leurs enfants. Gérées par les parents (et les étudiants eux-mêmes quand ils ont l’âge requis), elles enseignent à partir de thèmes chers aux parents et proposent une éducation parallèle qui vise le développement de l’enfant en tant qu’individu dans sa communauté et non la performance scolaire dans le but de produire de meilleurs travailleurs. Environ 50 % des étudiants font au moins un an de pensionnat dans une efterskole avant de commencer la formation pré-universitaire équivalente au cégep (gymnasium). Le subventionnement permet aux familles de choisir une école selon leurs valeurs et non selon leurs portefeuilles. Et si elles sont si subventionnées, c’est à cause d’un principe fondateur de la démocratie danoise : le droit de la minorité. Dans la plupart des sociétés démocratiques, la minorité a droit à la parole, mais est subordonnée à la majorité qui prend les décisions jusqu’aux prochaines élections. Au Danemark, le principe démocratique est légèrement différent : la majorité a le droit d’influencer les décisions, mais elle n’est pas considérée comme détenant la Vérité. Au contraire, Grundtvig a instauré l’idée que la vérité n’existe que dans la diversité et le dialogue, et donc dans l’existence même de la minorité. Il écrira, dans Den kristne børnelaerdom :

« Puisque la base de la conscience est le soi, le monde ne peut être observé d’un point de vue absolu. Il doit être observé par différents yeux et dans différents angles. La Vérité n’apparaît donc que dans l’échange et la réciprocité de différentes vérités. […] Personne ne peut déclarer posséder la vérité absolue puisque nous ne percevons que pièce par pièce. » (1855-1861)

Ainsi, la minorité doit être protégée et on ne peut lui imposer de s’adapter aux décisions de la majorité. En d’autres mots, les parents peuvent considérer que le système d’éducation proposé par l’État n’est pas le meilleur et demander à ce que l’État protège et assure une sécurité économique à leurs idées sur l’éducation.

Grundtvig aura été directement à la base des « écoles des Lumières » (School of enlightment) au Danemark : friskole pour les plus jeunes, efterskole pour les 14-17 ans et højskole pour les 17 ans et plus. Ce sont des écoles créées pour l’éducation à la vie, le développement de l’individu dans sa communauté, la discussion, la pensée philosophique et morale ; et surtout pour qu’un peuple développe sa capacité à se gouverner et, bref, s’intéresse à la chose publique. Ces écoles et cette philosophie de l’éducation ont certainement contribué à former une élite très peu corrompue, à produire une répartition des richesses exemplaire, un indice de bonheur inégalé et une social-démocratie solide dans laquelle la population est intéressée par la politique.

Au Québec, n’est-ce pas un peu le rôle des cégeps de permettre le développement d’individus moraux, politisés, responsables et actifs dans leur communauté ? Est-ce seulement le rôle des cégeps ? Donnons-nous assez d’espace à cette conscientisation ?

Il est facile de se comparer aux pays scandinaves et de se dire qu’il suffit de copier leurs politiques pour atteindre leur développement économique et social. Malheureusement, cette culture sociale- démocrate ne s’impose pas par des lois, mais se transmet par une éducation humaniste.

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 26 octobre 2014 12 h 40

    Super texte, bravo !

    La série «Borgen, une femme au pouvoir», nous donne une petite idée du Danemark dont vous nous entretenez.