Un «selfie» au massacre de la Saint-Barthélemy

L’enseignant de philosophie Stéphane Delisle avance que, pour l’humaniste français Montaigne, l’encre et la plume ne remplissent pas la même fonction que l’iPhone 6 qui, par l’image ou la vidéo, tente d’élever nos actions issues du quotidien au rang des épopées homériques.
Photo: Francis Vachon Le Devoir L’enseignant de philosophie Stéphane Delisle avance que, pour l’humaniste français Montaigne, l’encre et la plume ne remplissent pas la même fonction que l’iPhone 6 qui, par l’image ou la vidéo, tente d’élever nos actions issues du quotidien au rang des épopées homériques.
Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant. 
 

Au mois de juin, la jeune Breanna Mitchell profite d’une visite au camp d’extermination d’Auschwitz pour publier un « selfie » (traduisons : égoportrait), tout sourire, qui a déclenché une vraie tempête sur les réseaux sociaux. Certes, la principale intéressée a tenté de justifier, quoique maladroitement, son image numérique prise « à bout de bras », mais il n’en demeure pas moins que son moi, de même que sa vanité, a assurément connu ses 15 minutes de gloire.

Que penser encore du phénomène récent, très populaire auprès de la iGénération, où, par l’entremise d’un clic, on télécharge ad nauseam les vidéos des vedettes et autres quidams qui se versent sur la tête un seau d’eau glacée (« Ice Bucket Challenge ») pour soutenir la recherche sur la sclérose latérale amyotrophique (SLA) ? S’agit-il d’une nouvelle forme d’humanisme pixélisé accessible via Facebook ? Permettez-moi d’en douter étant donné la mise en scène qu’elle suppose pour que le donateur puisse récolter des dons. Au point où il est légitime de demander si l’essence même du don ne se trouve pas dévaluée par cette façon de s’exposer au vu et au su de tous.

Qu’on le veuille ou non, les réseaux numériques font partie du quotidien. Force est de constater que cette technologie de l’information et du divertissement redessine les frontières par lesquelles les êtres humains pensent le monde et se définissent par les images qu’ils diffusent d’eux-mêmes. Mais derrière cette surexposition d’égoportraits rendue possible grâce aux téléphones « intelligents » et autres gadgets dans l'air du temps, ne se cache-t-il pas un essai plus ou moins fructueux pour masquer l’ahurissante insignifiance de nos existences ordinaires et éphémères ? Dit autrement, se peut-il que cette célébration d’ego traduise en fait un malaise où le besoin de se travestir en ayant recours à des portraits envoyés sur Instagram évite justement de plonger dans les profondeurs de l’introspection sans laquelle on peut difficilement se comprendre, se découvrir et se saisir ? C’est à cette exploration de soi que le philosophe Michel Eyquem de Montaigne (1533-1592), auteur des non moins célèbres Essais, convie le lecteur. Tout comme lui, il encourage ce dernier afin qu’il prenne le pinceau pour brosser son autoportrait dont l’appréciation ne se jaugera qu’à la manière dont l’artiste aura réussi à former sa vie. Car, comme l’écrit avec justesse le philosophe : « J’ai mis tous mes efforts à former ma vie. Voilà mon métier, et mon ouvrage. » (Livre II, chap. 37) C’est donc à un projet de création de soi, réel et authentique, que le lecteur est invité en parcourant les pages des Essais. Un projet existentiel d’autant plus engageant qu’il exige un temps d’arrêt propice à l’introspection et un déploiement d’efforts que jamais un « post » (envoi) instantané ne pourra égaler.

Un humaniste sans crainte de parler de lui-même

Homme de la Renaissance, à la fois amateur de voyages et citoyen engagé qui ne manqua pas d’occuper des charges publiques au cours de son existence, Montaigne fut l’homme des Essais, dont les trois livres jouissent actuellement d’un intérêt renouvelé auprès des essayistes. (Sur le sujet, lire Un été avec Montaigne d’Antoine Compagnon, éditions des Équateurs, 2013.) Et cela s’explique par une évidence : comment ne pas éprouver de la sympathie pour un philosophe qui a fait de la question « Qui suis-je ? » le coeur ainsi que la raison d’être de son projet d’écriture ? C’est en digne successeur de Socrate qu’il prend le relais en faisant du fameux « Connais-toi toi-même » le leitmotiv de son oeuvre.

Difficile alors de résister au charme dans la mesure où Montaigne, par son projet d’écriture de soi, opère une révolution dans les idées puisque ce n’est plus Dieu qu’il veut célébrer (ce fut l’entreprise de la scolastique au Moyen Âge), mais son âme, son corps ; en bref, son existence tout entière. Écoutons-le : « Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention [effort] ni artifice : car c’est moi que je peins. Mes défauts s’y liront au vif et ma forme naïve [naturelle] […] » (Avertissement au lecteur, préface au Livre I.)

Montaigne portraitiste

Ainsi, ce Montaigne, à peine âgé de 38 ans et choisissant de mener une vie oisive pour méditer sur le temps qu’il lui reste à vivre, aurait été le premier, par l’écriture, à proposer une sorte d’autoportrait… ou de « selfie », d’égoportrait philosophique ? Disons-le franchement : oui !

D’abord, évitons un malentendu : pour cet humaniste français, l’encre et la plume ne remplissent pas la même fonction que l’iPhone 6 qui, par l’image ou la vidéo, tente d’élever nos actions issues du quotidien au rang des épopées homériques. Jouissant d’une érudition incroyable — en plus de parler le latin depuis l’âge de sept ans, il connaissait les classiques de la littérature gréco-romaine (Cicéron, Horace, Plutarque, Lucrèce, etc.) —, Montaigne ne se peint pas pour se survaloriser ni pour s’élever sur un piédestal, mais pour brosser le portrait de l’homme en général duquel son propre moi est issu. Cette intuition géniale ne l’a jamais quitté : « Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition. » (Livre III, chap. 2.) Jamais l’individualisme émergeant des Essais ne se transforme en un narcissisme outrecuidant : avec une authenticité déconcertante, il parle de son physique plutôt banal, de son inconstance, de ses trous de mémoire, de sa santé défaillante. Même la virilité de son membre est discutée (!). Le lecteur est captif de ces propos qui révèlent les imperfections, graves et légères, qui affligent l’humaine nature. Si la peinture de soi conduit à une connaissance de soi plus circonspecte, Montaigne refuse tout compromis à son égard comme à l’endroit des autres hommes. Le tableau qu’il dessine n’a rien de réjouissant au premier coup d’oeil pour les êtres rationnels que nous sommes censés être : « Nous avons pour notre part l’inconstance, l’irrésolution, l’incertitude, le deuil, la superstition, la sollicitude [inquiétude] des choses à venir, voire après notre vie, l’ambition, l’avarice, la jalousie, l’envie, les appétits déréglés, forcenés et indomptables, la guerre, le mensonge, la desloyauté […] et la curiosité. Certes, nous avons étrangement surpayé ce beau discours de quoi nous nous glorifions, et cette capacité de juger et connaître, si nous l’avons achetée au prix de ce nombre infini de passions auxquelles nous sommes incessamment en prise. » (Livre II, chap. 12.)

Un portrait presque humiliant

C’est un constat : Montaigne ne s’illusionne pas sur la nature humaine, loin de là. La réalité de notre condition semble bien triste, et c’est peut-être pour oublier ces représentations disgracieuses issues de nos travers et de nos dérèglements que nous nous surexposons avec autant d’acharnement sur les réseaux sociaux. Car l’art de l’égoportrait si chèrement maîtrisé par Montaigne n’a rien de rassurant, bien au contraire. Sceptique jusqu’au bout des doigts, il doute du pouvoir de la raison quant à sa capacité à trouver des vérités universelles. Pour lui, rien n’est plus faillible que la faculté de juger. Vivre, exister, c’est marcher à tâtons avec une lanterne dont la faiblesse de la flamme recommande la plus grande prudence. Observateur de son siècle, le philosophe sait où le monopole de la vérité peut conduire. Peut-on imaginer Montaigne, un iPhone à la main, offrant sa moue à la postérité devant les cadavres des protestants empilés après le massacre de la Saint-Barthélemy ?

Peinture de soi et art de vivre

Il y a probablement lieu de désespérer de notre condition en nous contemplant dans les miroirs que sont les Essais. Toutefois, Montaigne rappelle qu’il a su tirer profit de son expérience d’homme en s’adonnant à la philosophie comme une consolation. Comme l’enseignaient les Grecs et les Romains, la philosophie est plus qu’un art de penser : c’est un art de vivre qui peut guider l’âme sur les traces d’un bonheur terrestre, donc accessible. Et c’est ici que la plume de Montaigne se fait légère et dansante : après avoir peint un tableau de la condition humaine rapporté à sa juste proportion quoiqu’un brin pessimiste, il s’emploie à montrer qu’un devoir incombe à chaque humain : savoir méditer et manier sa vie. Telle est la signification de son « vivre à propos » : une démarche intellectuelle et pratique — à l’image des stoïciens et des épicuriens — par laquelle chacun doit se doter d’une sagesse ou, mieux encore, d’un art de vivre. Le véritable problème de fond auquel le moi fait face est d’ordre éthique : « Composer nos moeurs est notre office, non pas composer des livres, et gagner non pas des batailles et provinces, mais l’ordre et la tranquillité à notre conduite. Notre grand et glorieux chef-d’oeuvre, c’est vivre à propos. Toutes autres choses, régner, thésauriser [amasser de l’argent], bâtir n’en sont qu’appendicules [appendices] et adminicules [moyen ou appui]. » (Livre III, chap. 13.)

Montaigne face à l’avalanche d’égoportraits

Comment le philosophe aurait réagi devant ce déferlement virtuel de poses, de mimiques, de sourires « Duck face » et d’exploits mortellement ordinaires qui, au fond, n’en sont pas ? Sûrement qu’il sourirait dans la mesure où, pour être un vrai sceptique, il faut savoir rire de soi et des autres puisque nous ne sommes pas à une contradiction près. Cependant, il y a fort à parier qu’il aurait noté que le projet de réponse à la question primordiale « Qui suis-je ? » connaît une dérive en ce début de XXIe siècle puisque l’avalanche de « selfies » sous laquelle les réseaux croulent se situe aux antipodes de la quête de soi montaignienne. L’instantanéité de l’image digitalisée rendue possible par les innovations de la technologie a bel et bien fini par supplanter la réflexion et la méditation que suppose une démarche un tant soit peu sérieuse d’introspection. Qu’autrui puisse me révéler à moi-même, c’est un fait reconnu par Montaigne. À la différence que le « Connais-toi toi-même », s’il revêt encore une valeur aujourd’hui et, qui plus est, demeure un souci d’authenticité même auprès des diffuseurs compulsifs d’égoportraits, n’est plus associé à une quête de soi. C’est plutôt le regard des autres, la reconnaissance de soi mesurée par la montée exponentielle du nombre de « j’aime », qui est devenu l’étalon de mesure du rapport à soi. Si le plus grand des métiers consiste à vivre  Mon métier, mon art, c’est vivre. » Livre II, chap. 6.), sûrement que notre philosophe trouverait que l’air du temps a fini par avoir raison de sa devise puisqu’il est devenu plus crucial, à nos yeux, que les autres nous voient vivre. La « selfie-fiction » a bel et bien dépassé la réflexion sur soi.