Épicure et le projet de loi sur la fin de vie

Épicure, en bon matérialiste, constate que tout phénomène ne résulte que de la conjonction et de la disjonction des atomes. Croire autre chose, c’est se gâcher la vie avec des superstitions.
Photo: Wikicommons Épicure, en bon matérialiste, constate que tout phénomène ne résulte que de la conjonction et de la disjonction des atomes. Croire autre chose, c’est se gâcher la vie avec des superstitions.
Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.​
 

La fin de vie inquiète les Québécois. Le rapport de la Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité en témoigne : on veut que les mourants soient respectés jusque dans leurs dernières heures et leurs dernières volontés. L’adoption imminente du projet de loi 52 concernant la fin de vie nous engagera à prendre les moyens nécessaires pour assumer cette responsabilité.

 

On dit souvent qu’il y a consensus. Les choses se compliquent lorsqu’on prend acte de l’ambiguïté des moyens envisagés pour adoucir les derniers moments : d’un côté, des soins palliatifs appropriés assureraient une fin de vie dénuée de douleur sans hâter ni retarder la mort ; de l’autre, des cas de souffrance physique ou psychologique exceptionnelle requerraient une « aide médicale à mourir » mettant un terme à une vie jugée insoutenable.

 

Les deux options sont difficilement conciliables : d’une part, les derniers moments peuvent être significatifs et dignes d’être partagés ; d’autre part, ils sont l’occasion d’une douleur intolérable qui demande à être supprimée… en même temps que le patient lui-même.

 

La fin de vie d’Épicure (-342 ou -341 et -270) est par elle-même une réponse à ce dilemme. Pendant qu’il agonisait sur son lit de mort, il confiait en guise de testament à son ami Idoménée : « C’est à l’heureux et dernier jour de ma vie que je t’écris cette lettre. Mes intestins et ma vessie me causent une souffrance inexprimable. Mais pour compenser toutes ces douleurs, je puise une grande joie dans le souvenir qui restera de mes ouvrages et de mes discours. Je vous demande, au nom de votre amitié pour moi et pour ma philosophie, amitié que vous m’avez témoignée dès votre jeunesse, de prendre soin des enfants de Métrodore. »

 

Comment, au comble de la douleur, ce maître ès plaisirs pouvait-il encore s’estimer heureux ?

 

Un plaisir vital

 

Le plaisir est pour Épicure le principe et le but de la vie heureuse. Tout être vivant le connaît et le recherche intuitivement et fuit tout aussi naturellement la douleur. Le plaisir, c’est un bien qu’il faut optimiser ; la douleur, un mal qu’il faut minimiser.

 

Il existe deux types de plaisir : le premier, dit « en mouvement », va et vient selon l’apaisement de nos manques (faim, fatigue, etc.) ; l’autre, dit « en repos », ne souffre quant à lui d’aucun manque.

 

Pour jouir de celui-là, il suffit de le réduire (avec les souffrances qui le ponctuent) au minimum vital ; pour jouir de celui-ci, il suffit de chasser de notre esprit les soucis qui troubleraient sa quiétude.

 

Autrement dit, le sage qui jouit quotidiennement d’une vie matérielle simple et d’une vie communautaire tranquille possède un bien autosuffisant : le plaisir qu’il en tire lui suffit, physiquement et psychologiquement, et rien ni personne ne peut l’altérer.

 

Paradoxalement, tout plaisir n’est pas à rechercher, ni toute douleur à éviter : certains plaisirs troublent plus l’esprit qu’ils n’apaisent le corps ; certaines douleurs, temporaires, tout en affectant le bien-être du moment, n’affectent pas la paix intérieure.

 

Des désirs réalistes

 

La clé de cette optimisation du plaisir est la modération des désirs. Désirer l’impossible, c’est désirer vainement, car c’est désirer ce qui ne peut être contenté. Désirer naïvement ne jamais souffrir, ce serait se condamner plus sûrement à souffrir.

 

Le sage tirera plus de plaisir à se rappeler que « ce qui dans la chair est souffrant ne dure pas […] et, dans le cas des maladies chroniques, ce qui dans la chair ressent du plaisir est plus important que ce qui est souffrant » (Maximes capitales, IV), qu’à se donner du mal en cherchant à éviter une douleur inévitable. Les seuls désirs qui génèrent réellement du plaisir sont naturels : on les satisfait par ce que dispense la nature, à l’intérieur des limites qu’elle fixe (manger plein son ventre, ni plus ni moins).

 

Et encore, tous les plaisirs naturels ne sont pas nécessaires : seuls sont indispensables ceux qui comblent nos besoins vitaux, assurent un confort minimal et rendent possible le bonheur, c’est-à-dire à la sagesse et à l’amitié.

 

Pour calmer nos désirs, il n’y a rien comme la science et la mémoire. Connaître la nature et nos limites en son sein apaise à la fois nos peurs irrationnelles, nos désirs illimités et notre besoin naturel pour une activité épanouissante. Cette culture intellectuelle et campagnarde (Épicure était une sorte de gentleman farmer) sera tissée de bons souvenirs : il ne restera au sage qu’à se les remémorer pour les éprouver à nouveau.

 

Quatre remèdes

 

Comme maintes philosophies grecques, celle d’Épicure a une vocation curative. Pour cultiver la santé de son âme, on n’a qu’à garder en tête le « quadruple remède » (tetrapharmakon) : le dieu n’est pas à craindre ; la mort non plus ; le bien est facile à obtenir ; le mal facile à éviter.

 

D’abord, et quoi qu’en disent les ignorants, aucune divinité n’intervient dans l’ordre des choses. Épicure, en bon matérialiste, constate que tout phénomène ne résulte que de la conjonction et de la disjonction des atomes. Croire autre chose, c’est se gâcher la vie avec des superstitions.

 

Aucun enfer de douleur ou de paradis de plaisir n’attend notre âme après la mort. L’âme existe dans le corps et s’éteint avec lui. On n’a donc rien à craindre de la mort car elle n’empiète ni sur notre vie ni sur notre sensibilité : tant qu’on est en vie, on n’est pas mort… et si on meurt, on n’est plus là pour en souffrir.

 

Entretenir envers la mort quelque crainte ou quelque espoir que ce soit serait réellement s’empoisonner la vie.

 

Mais pour ne pas se soucier de la mort, il faut quand même y penser. « Une connaissance correcte du fait que la mort, avec nous, n’a aucun rapport, permet de jouir du caractère mortel de la vie, puisqu’elle ne lui impose pas un temps inaccessible, mais au contraire retire le désir de l’immortalité » (Lettre à Ménécée, 124). Anticiper la mort, c’est refuser d’ajourner son plaisir tant que la mort, elle, est ajournée.

 

Celui qui ne craint plus la mort ne craint plus la vie non plus : tant que nous vivons, nous avons à portée de main et à portée d’âme un bonheur à toute épreuve — le pain de ce jour et une paix divine.

 

L’homme réellement heureux ne se soucie pas de son bonheur, il se contente d’en cueillir sa part quotidienne. Le malheur est aussi facile à éviter que le bien-être facile à apprécier. Du côté psychologique, la sérénité du sage sera aussi inébranlable que sa sagesse est cohérente. Du côté corporel, soit la souffrance est radicale et nous emporte, soit elle est limitée et finit par passer (a fortiori aujourd’hui, avec les antidouleurs appropriés).

 

Le véritable « épicurien » est un procrastinateur de la peine. Son obstination à trouver du plaisir en toutes circonstances ne lui évite ni la douleur ni la mort, mais tant qu’il est en vie, il les reporte au lendemain.

 

La confiance en ses amis

 

On ne doit pas attendre la cité, ses politiques, ses institutions, ses gouvernements successifs pour « cueillir le jour » (carpe diem). Il faut se retirer de telles tribulations, idéalement avec des amis.

 

Ceux qu’on ne craint pas et qui ne nous craignent pas en retour, qui partagent nos plaisirs et nos peines, « non en se lamentant, mais en prenant soin de nous » (Sentences vaticanes, 66), sont notre meilleure assurance-vie paisible.

 

Si le sage peut être certain que son bien-être ne sera jamais un combat incertain, c’est que celui-ci ne repose pas sur ses seules épaules. Pour ne pas s’inquiéter du plaisir, il ne suffit pas de posséder en soi des vérités logiques et physiques, il faut partager leur souvenir et leur avenir avec d’autres.

 

La communauté assure un plaisir pendant toute la vie. Ce qui apaise l’esprit du sage, jeune ou moins jeune, c’est de savoir qu’à tout moment un compagnon, jeune ou moins jeune, sera là pour lui. La promesse réciproque du soin suffit à libérer de la peur de l’agonie et de la mort. Les unités et les maisons de soins palliatifs ont un effet analgésique du seul fait qu’elles existent.

 

Vivre avant de mourir

 

On comprend mieux maintenant pourquoi Épicure, à l’apogée de son agonie, s’estimait encore heureux : il avait confiance que cette sagesse qui l’animait toujours continuerait à vivre à travers ses amis et les enfants de ses amis. Il n’y a rien à craindre : tant qu’on est entouré de personnes de confiance, on trouve plus de joie dans la vie que de peine dans la mort.

 

Épicure préférerait donc l’expression « vivre dans la dignité » à « mourir dans la dignité ». Un discours qui se concentre sur le droit de mourir a, pour les vivants, des effets morbides. Il commence déjà à défaire les liens psychosociaux qui rendent la vie plaisante.

 

Un droit et une obligation

 

Comme l’écrivait Lucrèce, lointain disciple d’Épicure : « Par la peur du trépas combien de coeurs blessés / prennent en noir dégoût la vie et la lumière, / jusqu’à porter sur eux une main meurtrière ! / Combien n’ont pas su voir dans cette aveugle peur / la source de tous maux, l’écueil de la pudeur, / ce qui rompt les liens d’amitié, ce qui brise / les noeuds mêmes du sang dans nos heures de crise ! » (De la nature, III, 84-90).

 

Si l’euthanasie devient un droit, sa dispense devient une obligation. La crainte qu’une telle injonction divise les consciences, les familles et les équipes soignantes est non seulement fondée, mais déjà démoralisante pour toutes celles-ci — autant que l’est la perspective d’un acharnement thérapeutique contre-nature, également à éviter.

 

Certes, on se doit d’écouter ces « coeurs blessés » qui demandent à mourir (« Le suicide assisté a-t-il un visage ? », Le Devoir, 7 avril 2014). Mais que devrait-on leur promettre : l’assurance qu’ils pourront mettre un terme à leurs jours s’ils le souhaitent ou que quelqu’un souhaite qu’ils vivent pleinement jusqu’au dernier jour ?

 

« Nous n’avons pas tant à nous servir des services que nous rendent nos amis, que de l’assurance que nous avons ces services » (Sentences vaticanes, 34). Ne gâchons pas la vie des Québécois en leur inoculant le souci de la mort, apaisons-la plutôt en leur garantissant, à vie, des soins palliatifs. Moins que d’« aide médicale à mourir », nous avons besoin d’« aide amicale à vivre ».


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4 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 26 mai 2014 10 h 50

    Une note D, à tendance E

    Philosophiquement, si comme prof je corrigeais votre article, je vous donnerais une note de passage, D. Trop d'affirmations sans fondements suffisants.

    Dès le départ vous affirmez que «La fin de vie inquiète les Québécois». Le Québec ne s'en inquiète pas, il s'en occupe, et fort bien même; les 4 dernières années en témoignent. Plus exact serait d'affirmer que l'arrivée des Soins personnalisés et appropriés de fin de vie et de sa nouvelle philosophie davantage centrée sur chaque personne en fin de vie, sur ses valeurs, sur sa dignité, sur son intégrité, son identité, sa conscience et sa liberté de choix inquiète davantage le RQSP.

    «On dit souvent qu’il y a consensus». Très souvent, on dit qu'il y a un très large consensus. Les mots ont du poids, spécialement en philo. Plus de 80% …

    «Les deux options sont difficilement conciliables.» Au contraire. Lisez les rapports officiels des gouvernements belges et hollandais. Les soins palliatifs incluant parfois l'euthanasie sous conditions prouvent le contraire, et cela depuis plus de 10 années.

    «Épicure préférerait donc l’expression « vivre dans la dignité » à « mourir dans la dignité ». Un discours qui se concentre sur le droit de mourir a, pour les vivants, des effets morbides. Il commence déjà à défaire les liens psychosociaux qui rendent la vie plaisante.» Prouvez cela. Qui tiens ce discours et s'y concentre ? La Commission a rapidement changé son nom en 2010 en remplaçant Droit par Question: Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité. Le discours du Rapport Mourir dans la dignité et du projet de loi est centré sur la personne en fin de vie, sur ses choix de vivre sa fin de vie selon ses valeurs et sa liberté de choix, dont celle sur les lieux et les personnes qui les accompagneront. Un discours rassurant, loin de l’inquiétude.

    Certain, vous ne serez pas de mes accompagnateurs, lors de ma fin de vie. Votre discours me semble trop celui des dominants. Et votre photo, inquiétante.

    • Dominique Paquette - Inscrite 26 mai 2014 20 h 29

      Vous devriez vous aussi appuyer mieux vos affirmations. "Loin de l'inquiétude", vous dites? Comment pouvez-vous affirmer une telle chose? Changer le nom d'une Commission pour que ça paraisse mieux, ça n'a rien de rassurant, sauf pour ceux qui prennent les apparences pour la réalité et qui ont des raisonnements à courte vue. Et les "dominants" me semblent plutôt du côté de ceux qui appuient le projet, non? Car il s'agit bien d'un consensus! Aussi,votre dernière remarque au sujet de la photo n'est pas appuyée non plus, et m'apparaît plutôt mesquine.

  • Dominique Paquette - Inscrite 26 mai 2014 20 h 19

    Vivre ensemble dans la dignité

    Quel bel article, rassérénant, apaisant. Enfin, une lecture philosophique de cet enjeu du "mourir dans la dignité". Tout à fait d'accord avec vous, je pense qu'il faut miser sur le vivre dans la dignité plutôt. Ce projet de loi me fait frissonner d'horreur depuis qu'on en parle, il a un effet délétère sur notre société dont les liens sont fragilisés. Mais oui, il fait consensus, à mon grand désespoir. Et plusieurs semblent penser qu'on manque de compassion quand on est contre! Je ne me suis jamais sentie aussi en désaccord avec un consensus! Comme si en 2014, on avait trouvé LA réponse à des années de questionnement et de recherches afin d'alléger les souffrances des agonies! Quelle présomption! Merci pour votre article, je le garde comme lecture de chevet, il fait du bien à l'âme et aide à vivre...dans la dignité!

  • Nathalie Andrews - Inscrite 27 mai 2014 03 h 38

    Brrr...

    Le texte de Louis Dugal me fait froid dans le dos. J'admire le formidable travail qui a été réalisé par la Commission, mais aussi l'intelligence et l'humanité des citoyens ou des responsables d'associations qui y ont participé.

    Il peut malheureusement arriver un moment ou "vivre" est seulement "survivre". Alors, OUI, je préfère avoir le choix de mourir dans la dignité si telle est ma volonté !

    N.Andrews