Lamentation pour une nation

Photo: Illustration: Christian Tiffet

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

L’élection du 7 avril ne fut pas une défaite passagère dans la longue marche du souverainisme québécois. Une défaite que l’on pourrait associer à quelques maladresses stratégiques. Ce fut la confirmation de l’impossibilité du souverainisme. Le souverainisme n’est pas mort, mais il s’affirme impossible. Telle serait l’analyse que porterait George Grant (1918-1988), ce philosophe politique canadien auteur de Lament for a Nation (1965).

 

George Grant était un penseur politique conservateur qui voyait dans l’individualisme et la technologie modernes un puissant moteur conduisant vers « l’État universel homogène ». Il avait cru un moment que l’expérience historique canadienne, s’appuyant sur la double tradition, britannique d’une société d’ordre et canadienne-française catholique, pourrait atténuer le procès de délitation moderne de la nation.

 

L’Amérique états-unienne était pour Grant le prototype de cet État universel homogénéisant. Au risque de tomber dans l’insignifiance, le Canada se devait de ne pas répondre aux sirènes du continentalisme. Or, la défaite du gouvernement Diefenbaker et l’élection des libéraux en 1963 confirmaient l’impossibilité de cette voie.

 

L’élection de John Diefenbaker (1957) avait été pour plusieurs, pensait Grant, l’ultime tentative de définir au nord des États-Unis une nation différente du continentalisme américain. Sa tentative de bloquer l’intégration canadienne à l’espace militaire américain (la crise des missiles) causa sa défaite.

 

Cette défaite n’était pas due à quelques maladresses conjoncturelles, elle était due à l’impossibilité du projet canadien. « L’impossibilité du conservatisme, à notre époque, signifie l’impossibilité du Canada. »

 

Grant n’était pas totalement opposé à l’émergence du souverainisme québécois, qu’il voyait naître au milieu des années 1960. Il percevait dans le nationalisme économique d’un René Lévesque quelque chose de plus réaliste pour maintenir le Canada français que le libéralisme des libéraux fédéraux.

 

Certes, il aurait préféré que ce nationalisme se combine avec celui du Canada anglais dans un projet de binationalité. Mais cela était dorénavant impossible, le Canada anglais avait définitivement rompu tout lien avec sa tradition politique.

 

Le maintien d’une intention nationale était nécessairement lié, croyait-il, à un interventionnisme étatique. C’était un red tory.

 

C’est d’ailleurs un tel lien entre la vieille intention nationale canadienne-française et l’édification de l’État québécois qui marqua le succès du souverainisme québécois. Une tradition s’encastrait avec la montée de l’État-providence.

 

Le souverainisme fut, au tournant des années 1970, une grande coalition sous hégémonie sociale-démocrate, rassemblant une vaste majorité des élites de la société civile franco-québécoise. On croyait avoir conjuré le sort, la construction d’une tradition nationale était encore chose possible dans la haute modernité.

 

Le déclin du Parti québécois

 

Le premier référendum fut un premier avis. Le peuple ne suivait pas. Le deuxième fut encore plus troublant malgré un Oui à 49,5 %. C’est qu’il avait fallu, pour atteindre ce score, édulcorer l’enjeu et s’adjoindre des personnages (Lucien Bouchard, Mario Dumont) soupçonnés de molles passions à l’égard de la souveraineté.

 

Le Parti québécois, porteur de la souveraineté, se mit dès lors à décliner. Le charisme d’un Lucien Bouchard n’y fit rien, sa victoire, en 1998, à 43 % — moins que les libéraux —, annonçait l’impossibilité de la souveraineté. Le Parti québécois ne revint jamais à ce score. En 2012, face à un Parti libéral de fin de régime, embourbé dans une crise sociale, soupçonné de corruption, il ne réalisa que 31 %. Lundi dernier, il chutait à 25 %.

 

On peut énumérer plusieurs causes à l’impossibilité du souverainisme. Le désir d’un État souverain chez les Québécois arrivait trop tard. Déjà, en 1980, au moment du premier référendum, l’État-providence entrait en crise et l’atmosphère n’était plus à l’édification de nouvelles structures étatiques. Les années 1980 furent en Occident des années d’hyper-individualisation (déliaison) qui éloignaient les citoyens des solidarités fortes, préférant, comme l’a rappelé Daniel Jacques, des « humanités passagères » (Boréal, 1991). Cela fut particulièrement vrai sur la question de l’immigration et de la communauté anglophone québécoise. La culture de convergence qui aurait été nécessaire à l’adhésion de ces groupes au projet souverainiste ne pouvait plus être imposée, comme elle le fut historiquement dans les vieux États-nations.

 

Au sein de la nouvelle hégémonie pluraliste, la construction d’une culture nationale devint suspecte. Respectueux des valeurs contemporaines, le projet souverainiste ne réussit jamais à traverser les frontières de la nation franco-québécoise.

 

Au cours de ces mêmes années, les grandes divisions partisanes gauche-droite, souverainisme-fédéralisme, s’estompèrent pour laisser place à une exigence de représentation de la pluralité, voire au refus d’être représenté. Le paysage politique québécois s’enrichit de nouveaux partis politiques, rendant plus complexe et moins lisible l’offre politique.

 

L’exigence plurielle de la représentation rend dorénavant impossible l’idée d’une grande politique (comme le furent à l’époque précédente la social-démocratie et le souverainisme). La revendication d’une représentation proportionnelle que les nouvelles forces progressistes mettent en avant accentuerait encore davantage ce processus.

 

Dans la société plurielle, chacun veut être représenté tout en conservant sa particularité, ce qui interdit justement aux coalitions d’être porteuses d’une grande politique.

 

Devant ces forces puissantes, deux stratégies furent déployées pour contrer l’épuisement du souverainisme. La première, à la suite de la défaite référendaire de 1995, fut l’ouverture tous azimuts à la pluralité. Le nationalisme civique d’André Boisclair se voulait inclusif, écologiste, féministe, pacifiste, solidaire. L’échec fut patent, le parti se trouva, à l’élection de 2007, en troisième position avec 28 % des suffrages. On lui reprochera d’avoir scié la branche sur laquelle le parti était assis.

 

La deuxième tentative fut le retour du « nous » de Pauline Marois. Il s’agissait de ramener la question identitaire au coeur du débat de façon à raffermir les bases du souverainisme. Une fois élu, le gouvernement Marois proposa, dans ce sens, un resserrement de la loi 101, un retour au cours d’histoire nationale et la charte de la laïcité ou des valeurs québécoises.

 

En février, au moment de déclencher les élections, la plupart des analystes et des souverainistes étaient convaincus que la stratégie identitaire avait fonctionné. Le Parti québécois semblait renaître de ses cendres, un gouvernement majoritaire était à portée de main.

 

La charte des valeurs, élément phare du renouveau identitaire, recevait un appui majoritaire de la population. On promit une consultation sur l’avenir du Québec qui remettrait sur ses rails le souverainisme.

 

L’effervescence était forte dans le camp souverainiste. La mise en scène préparée par Yves Desgagnés, lors du lancement de la campagne à Drummondville, avait toutes les allures du retour du souverainisme comme grande politique.

 

L’arrivée de Pierre Karl Péladeau monta encore d’un cran l’excitation. Les vieux chefs souverainistes s’unirent alors dans un geste solennel pour protéger sa candidature contre les attaques gauchistes. Les chroniqueurs prosouverainistes jubilaient. Tout redevenait possible.

 

Mais il fallut vite déchanter. La réaction populaire à l’affirmation de Péladeau selon laquelle il voulait « faire du Québec un pays » confirma l’impossibilité du souverainisme. La population était devenue allergique aux affirmations ostentatoires dans l’espace politique.

 

Car même les souverainistes vivent dorénavant leur croyance, un peu à la manière des catholiques modernes, comme une foi qui n’implique aucune pratique publique particulière. Les sondages indiquèrent rapidement que le gain identitaire de la méthode Marois s’effondrait comme un vulgaire château de cartes.

 

On vit alors une chose étrange : le parti indépendantiste se défendre de vouloir organiser un référendum et Québec solidaire, qui s’était constitué à gauche justement pour sortir de l’obsession référendaire, dire qu’il en promettait un.

 

L’axe national

 

C’est bien la question référendaire, ou plutôt le refus du souverainisme, qui explique les résultats de l’élection de lundi dernier. Le chef du Parti libéral ne présente pas un charisme particulier et son parti devait normalement continuer à purger son purgatoire, dû notamment à la crise de la collusion.

 

L’axe gauche-droite qui tente difficilement depuis quelques élections de se substituer à l’axe souverainiste-fédéraliste ne s’est pas imposé. Les caquistes ont eu moins de votes que lors de la précédente élection, et Québec solidaire a très faiblement augmenté les siens. Si l’offre électorale s’est diversifiée au Québec, l’électorat continue à voter sur l’axe national, et cela, pour confirmer l’impossibilité du souverainisme.

 

On ne peut pas dire que c’est parce qu’on n’a pas assez parlé de souveraineté. Lorsque la radio grinche, monter le son ne règle pas le problème. C’est ce qui fut fait, et le grinchement devint simplement plus audible.

 

À travers la stratégie identitaire, le souverainisme était revenu à l’avant-plan. La précampagne électorale était une précampagne référendaire. Il ne faut pas se demander pourquoi Philippe Couillard a fait peur aux électeurs avec un référendum appréhendé, mais pourquoi la population l’a cru. L’élection a porté sur cet enjeu et les résultats furent catastrophiques pour le parti souverainiste.

 

Grant dirait de l’élection du 7 avril, comme il l’avait dit de la défaite de Diefenbaker, qu’elle fut la dernière grande tentative du souverainisme.

 

Au-delà de la lamentation comme politique

 

George Grant rappelait que sa lamentation ne contenait « aucune proposition pratique ». « Se lamenter, disait-il, c’est crier sa douleur, à la mort d’un objet aimé. » Et le souverainisme fut assurément pour le Québec un grand cycle historique.

 

Il a rassemblé au cours des 50 dernières années le rêve politique des forces vives du Québec francophone. L’impossibilité du souverainisme est due à l’impossibilité d’une grande politique dans l’époque contemporaine.

 

C’est le souverainisme, toutefois, qui s’affirme impossible, les Québécois n’ont pas, comme le disait Grant pour le Canada anglais, abdiqué leur identité nationale. La question de la charte, peu importe ce qu’on en pense, confirme l’appétit de ces derniers pour les enjeux touchant leur identité nationale.

 

L’idée de faire société en français est une vieille intention qui a pris au cours de l’histoire des routes différentes. La question nationale, la question du Québec, reste et restera une question importante, l’avenir de la nation française d’Amérique sera toujours problématique.

 

À la différence de ce que Grant laisse entendre, nos contemporains ne désespèrent pas de toute politique dans l’impossibilité d’une grande politique.

 

C’est pourquoi, en attendant un nouveau cycle, il faudra s’accrocher à des espérances plus sobres, j’oserai dire plus molles, plus en affinité avec la culture politique de notre époque. Prendre un nouveau chemin, autonomiste, qui ne renvoie plus à l’article 1 du parti souverainiste.

 

Il y a un au-delà de la lamentation. C’est ce à quoi nous convie cette élection ; l’impossibilité du souverainisme ne doit pas devenir l’impossibilité de la nation.

4 commentaires
  • Pierre Bernier - Abonné 12 avril 2014 11 h 02

    Reste pourtant... ?

    Que le « rapport à l’État est au cœur de la construction d’une nation » !

  • Mario Jodoin - Abonné 12 avril 2014 16 h 16

    Euh...

    «Québec solidaire, qui s’était constitué à gauche justement pour sortir de l’obsession référendaire»

    J'ai lu bien des choses étranges sur la formation de QS, mais jamais celle-là! QS serait à gauche pour «sortir de l’obsession référendaire»? En fait, QS est à gauche parce qu'il a été formé par des gauchistes! Et, comme son programme prévoit un référendum (sur le résultat des travaux de l'assemblée constituante qu'il formerait une fois au pourvoir), comment peut-on dire qu'il voulair sortir de l'obsession référendaire?

    À moins que je ne comprenne rien à cette phrase, je me demande comment l'auteur a pu écrire un tel non-sens...

  • Claude Girard - Inscrit 12 avril 2014 17 h 11

    Impossibilité du souverainisme

    «L'impossibilité du souverainisme ne doit pas devenir l'impossibilité de la nation.» Sans aucun doute, le meilleur et le plus intéressant des textes sur l'après 7 avril de cette édition du Devoir dont celui de Marco Fortier, trop versé dans le «human», est sans contredit le moins utile à la réflexion. Donc, le libéralisme américain, l'individualisme et le multiculturalisme contre la nation. Soit! Mais comme le dit Pierre Bernier, cela ne règle en rien le rapport à l'État et qui le contrôle. Remplacer le souverainisme identitaire et culturel par le souverainisme politique. Cela aurait dû être le cas depuis longtemps. Les boomers se meurent et les jeunes ne veulent plus rien savoir du PQ. Mais je ne croie pas que ce soit la fin de l'Histoire.

  • Corriveau Louise - Abonnée 13 avril 2014 11 h 29

    Un texte majeur !

    Merci à Joseph Yvon Thériault pour une réflexion qui se fonde sur l'histoire et les conditions contemporaines de la politique québécoise. J'ajouterais que l'exigence plurielle, c'est comme l'eau pour le poisson, ou, comme on disait à une autre époque, comme l'idéologie dominante. Il est difficile d'imaginer la vie hors de l'eau.