Les sophistes et la démocratie

Patrick Daneau: «[Les sophistes sont accusés] de détourner les jeunes Athéniens de l’éducation traditionnelle par laquelle un individu de bonne famille est confié à un sage. Mais voilà, cette éducation des sages, des philosophes, est longue. À titre d’exemples, Platon a fréquenté Socrate pendant plus de huit ans et Aristote, élève de Platon, a suivi son maître pendant vingt ans. Rien de cela chez les sophistes: en quelques semaines, un jeune politicien est formé, prêt à affronter l’assemblée du peuple et à défendre tout et son contraire. »
Photo: Renaud Philippe - Le Devoir Patrick Daneau: «[Les sophistes sont accusés] de détourner les jeunes Athéniens de l’éducation traditionnelle par laquelle un individu de bonne famille est confié à un sage. Mais voilà, cette éducation des sages, des philosophes, est longue. À titre d’exemples, Platon a fréquenté Socrate pendant plus de huit ans et Aristote, élève de Platon, a suivi son maître pendant vingt ans. Rien de cela chez les sophistes: en quelques semaines, un jeune politicien est formé, prêt à affronter l’assemblée du peuple et à défendre tout et son contraire. »

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

«Maîtres chez nous ! » « Yes we can ! » « On se don­ne Legault ! » C’est reparti. La saison des élections est arrivée et, avec elle, les formules et boniments publicitaires. Sur les poteaux des quartiers de nos villes, le long des autoroutes ou plantés dans les champs de nos campagnes, les écriteaux affichent fièrement la bouille des candidats et le slogan de la formation qu’ils représentent. Rien de nouveau, direz-vous. Et vous aurez raison !

Car la politique des formules et des slogans est plus ancienne qu’il n’y paraît. Plus ancienne que la Révolution française, que l’invention de l’imprimerie et que la boussole. Plus ancienne même que Jules César ! Mais quand est-elle apparue ?

C’est à Athènes, au Ve siècle avant J.-C., que des individus au statut ambigu et à la réputation contestée ont pour la première fois conçu que l’image pouvait se marchander, la politique se vendre et la parole publique se monnayer. Ces individus furent appelés sophistes, et nos faiseurs d’image et spécialistes de la communication politique d’aujourd’hui sont leurs lointains descendants.

Un lieu de prédilection

« On a peine à imaginer à quel point cette cité a pu être riche et puissante », m’a un jour affirmé un archéologue, alors que je visitais l’agora d’Athè­nes avec mes élèves. Au Ve siècle avant J.-C., la jeune démocratie, après avoir vaincu l’Empire perse et s’être assuré l’hégémonie sur la mer Égée et sur une bonne partie de la Méditerranée, est une cité richissime et puissante.

Elle a fondé un empire militaire et commercial qui s’é­tend de l’Italie du Sud jusqu’à la Turquie. Et, con­trairement à d’autres cités, elle est ouverte sur le mon­de et n’a aucun scrupule à y accueillir les étrangers. 

Parmi ceux-ci, des commerçants d’un nouveau gen­re font leur apparition : ils ne vendent ni le vin, ni le blé, ni l’or. Ils vendent leur savoir et gagnent de l’argent, beaucoup d’argent.

Pourquoi s’enrichissent-ils ? Parce que les sophistes répondent à un besoin, à une demande, dirait-on aujourd’hui avec notre vocabulaire économique. Cette demande, c’est celle de la rhétorique, l’art de convaincre. Et tout naturellement, la jeune démocratie athénienne devient leur lieu de prédilection.

Il faut comprendre qu’à cette époque, la société athénienne, riche et toute-puissante, a donné naissance à une classe de citoyens instruits et aisés pour qui la carrière politique s’avère le meilleur moyen d’acquérir une grande renommée.

Or, en démocratie, il n’y a qu’une façon d’accéder au pouvoir : par la persuasion. Et pour persuader, il faut utiliser habilement la parole. Il faut donc apprendre l’art de parler devant les assemblées. Cet art, ce sont les sophistes qui l’enseignent. C’est pourquoi les portes de la cité leur sont tou­tes grandes ouvertes.

L’helléniste française Jacqueline de Romilly : « Pour les Athéniens du Ve siècle avant J.-C., être habile à parler ou savoir bien parler était un mérite essentiel à acquérir : l’individu, en ce temps-là, pouvait se faire entendre directement et toutes les grandes décisions résultaient de débats publics ; la parole était un moyen d’action privilégié. Rien d’étonnant donc à ce que cet art d’être orateur, cette rhétorique, ait été parmi les premiers buts revendiqués par l’enseignement des sophistes. »

On l’aura compris, les sophistes sont des spécialistes de la communication publique. Leurs compétences se déclinent de multiples façons. Certains agissent à titre d’ambassadeur pour le compte des cités grecques : ils négocient des con­trats ou bien participent à la rédaction des constitutions, des accords commerciaux ou des traités de paix.

D’autres sont des logographes : ils rédigent des plaidoiries pour les citoyens traînés devant les tribunaux. Ils sont à cet égard l’équivalent de nos avocats modernes. Enfin, nombre d’entre eux enseignent la rhétorique et, contre rémunération, forment de futurs politiciens.

Et l’activité est lucrative ! Les plus doués s’enrichissent et acquièrent une fortune plus qu’honorable. Citons le sophiste Hippias, dans le dialogue platonicien du même nom : « Si tu voyais seulement l’argent que j’ai amassé, moi, tu serais étonné. […] Revenant dans ma patrie en portant cet argent, je le donnai à mon père pour que celui-ci et tous les autres de la cité soient étonnés et frappés de stupeur. Je ne suis pas loin de penser que j’ai gagné plus d’argent que toute autre paire de sophistes. »

Deux visions de l’éducation

Nul n’a mieux décrit l’activité des sophistes que Platon. Et aucun n’a critiqué et détesté les sophistes autant que Platon. Pas moins de sept dialogues platoniciens traitent directement de l’influence, à ses yeux néfaste, des sophistes.

Mais que leur reproche-t-il ? Essentiellement de corrompre la politique en faisant croire aux jeunes ambitieux qu’il est possible d’acquérir la sagesse politique en peu de temps. Également de détourner les jeunes Athéniens de l’éducation traditionnelle par laquelle un individu de bonne famille est confié à un sage.

Mais voilà, cette éducation des sages, des philosophes, est longue. À titre d’exemples, Platon a fréquenté Socrate pendant plus de huit ans et Aristote, élève de Platon, a suivi son maître pendant vingt ans.

En quoi consiste cette lon­gue et pénible éducation que Socrate compare aux douleurs de l’accouchement ? Elle vise à forger l’âme du jeune homme par la fréquentation des poètes et des citoyens honorables de la cité. Accompagné de son maître sage et érudit, il s’initie à la vie intellectuelle et toute son éducation est tournée vers la recherche du beau, du bien et du vrai.

Rien de tout cela avec les sophistes : en quelques semaines, voilà qu’un jeune politicien est formé, prêt à affronter l’assemblée du peuple et à défendre tout et son contraire. Le sophis­te Hippias avise ses jeunes élèves « qu’aucun être humain n’aura le pouvoir de les réfuter ».

Ce lucratif commerce de la connaissance heurte de front l’éducation traditionnelle offerte à la jeunesse fortunée de la cité qui, jusqu’alors, était instruite par les sages. 

La fréquentation des sophistes n’a qu’un but : permettre à leurs auditeurs d’affronter toutes les questions et par conséquent de faire une brillante carrière politique, laquelle procure les honneurs, le pouvoir, la renommée et la fortune.

Ainsi, tout l’art des sophis­tes consiste à former des individus capables de persuader, de convaincre, d’user adroitement de la parole et de capter l’attention des foules.

Récapitulons : dans la cité démocratique d’Athènes, au Ve siècle avant J.-C., deux visions de l’éducation et de la politique s’affrontent : d’un côté, l’éducation traditionnelle assurée par les sages, tournée vers la recherche de la vérité. De l’autre, celle des sophis­tes, brève et onéreuse, dont le seul but est l’obtention des honneurs et du succès politique.

Un legs ambigu

On l’a vu, les sophistes ne font pas l’unanimité. Aristote remarquait que tous les régimes peuvent se corrompre : la monarchie peut se transformer en tyrannie (le pouvoir d’un seul individu autocratique) et l’aristocratie peut se métamorphoser en oligarchie (le contrôle de l’État par un petit nombre mal intentionné).

Quelle est la forme corrompue de la démocratie, selon Aristote ? La démagogie, c’est-à-dire le pouvoir des grands parleurs, des rhéteurs et des sophistes, lesquels flattent le peuple et orientent, grâce à l’usage de la rhétorique, la politique.

Beaucoup plus tard, en 1790, le philosophe et parlementaire britannique Edmund Burke (1729-1797) s’inquiétait de la disparition des idéaux de l’Ancien Régime et anticipait avec inquiétude la nouvelle démocratie naissante.

Dans ses brillantes Réflexions sur la révolution de France, il remarquait que « le temps des chevaliers est révolu. Celui des sophistes, des économistes et des calculateurs lui a succédé ». N’y a-t-il pas une leçon à en tirer ? Il semble qu’à partir du moment où naît une démocratie, les spécialistes de la communication publi­que et les faiseurs d’image font leur apparition. 

L’activité des sophistes serait-elle intimement liée à cette forme politique unique qu’est la démocratie ? Cette dernière peut-elle se passer d’eux ?

Sans doute a-t-on exagéré les vertus de l’éducation des sages. Sans doute a-t-on amplifié la bassesse des sophistes. Néanmoins, je persiste à croi­re que la vie politique de nos démocraties est prise en otage par les faiseurs d’image et leurs slogans laconiques. La rhétorique et les énoncés vides m’irritent. 

J’ai peine à prendre au sérieux un politicien, par ailleurs instruit et intelligent, lorsqu’il affirme « s’occuper des vraies affaires ». Ne pouvait-on trouver mieux ? N’aurait-il pas gagné à s’entourer de sages au lieu des sophistes habituels ? À mes yeux, tout cela sonne faux.

Le philosophe Michel de Montaigne utilisait une jolie formule pour peindre les sophistes : « C’est un cordonnier qui sait vendre de gros souliers à de petits pieds. » Et Montaigne de poursuivre : « On lui eut fait donner le fouet à Spar­te, de faire un art pipeur et mensonger. »

La campagne électorale 

Dans quelques jours, bien enfoncés dans nos fauteuils, nous assisterons au traditionnel débat des chefs, moment fort de toute campagne électorale en régime démocratique. Il y a fort à parier que les maîtres des principales formations auront été formés par nos sophistes modernes.

Nous aurons droit, à n’en pas douter, à des attaques calculées, à des slogans répétés et à des formules lapidaires. Je fais le vœu bien naïf que nos politiciens fassent fi des con­seils de ces sophistes et qu’a­vant de se présenter devant nous, dans le silence de la réflexion, ils écoutent leur voix intérieure et parlent avec sincérité dans les mots qui sont les leurs. Mais je crains d’être déçu.


L'auteur est professeur de philosophie au cégep Garneau de Québec

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