Une charte des valeurs québécoises libérerait-elle la femme de ses corsets?

La philosophe Éliette Abécassis : « En “ libérant la femme ”, le féminisme l’a enfermée dans une multiplicité de rôles qui sont incompatibles les uns avec les autres, et même contradictoires : travailler et s’occuper des enfants, gagner de l’argent et être épouse, faire le ménage et être séduisante le soir, être enceinte et être mince. Les femmes occupent tous les rôles. »
Photo: © Frédéric Chiche La philosophe Éliette Abécassis : « En “ libérant la femme ”, le féminisme l’a enfermée dans une multiplicité de rôles qui sont incompatibles les uns avec les autres, et même contradictoires : travailler et s’occuper des enfants, gagner de l’argent et être épouse, faire le ménage et être séduisante le soir, être enceinte et être mince. Les femmes occupent tous les rôles. »

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

«Hommes et femmes, tous égaux. Les femmes québécoises de toutes origines et de toutes croyances doivent bénéficier des mêmes droits, du même respect et des mêmes chances de réussite que les hommes. Cette valeur essentielle doit toujours nous guider. »

 

C’est ainsi que le « gouvernement propose d’établir qu’un accommodement religieux ne puisse être accordé que s’il respecte l’égalité entre les femmes et les hommes ». Voilà l’affirmation d’une des valeurs mentionnées sur le site de la charte des valeurs québécoises.

 

D’autre part, parmi les cinq propositions de modification de la charte, il est écrit « d’encadrer le port des signes religieux ostentatoires ».

 

C’est donc dire que ce projet est soucieux de l’égalité et que, pour cette raison, certains employés de l’État devraient enlever tout signe susceptible d’être interprété comme un symbole de domination.

 

Cette proposition, dans son essence même, soulève donc le problème d’une possible inégalité hommes-femmes dans la mesure où le port du voile, par exemple, serait porté par soumission à l’homme davantage que par foi religieuse.

 

Sommes-nous encore une fois confrontés à l’une des nombreuses facettes de ce qu’Éliette Abécassis appelle le « corset invisible » de la femme ?

 

Éliette Abécassis est cette philosophe juive française qui a écrit notamment plusieurs romans ainsi que des essais, dont Le corset invisible (Albin Michel), paru en 2007, en collaboration avec Caroline Bongrand et qui pose la question suivante : « Est-ce que la femme connaît aujourd’hui une vie meilleure ? » Abécassis fait le constat suivant : « La libération de la femme ne l’a pas libérée, elle l’a au contraire esclavagisée. »

 

Mais comment Abécassis en arrive-t-elle à cette conclusion ? Dès les toutes premières pages de cet essai, la philosophe écrit ceci : « Le corset, avec l’avènement du féminisme, a disparu de nos armoires. Aujourd’hui, notre ventre et nos mouvements sont libres, et nous pouvons respirer. Mais notre corps et notre esprit sont enfermés, comprimés, atrophiés dans un corset plus insidieux que celui des siècles précédents, parce qu’il ne se voit pas. […]

 

«Aujourd’hui, le corps de la femme est en fait contrôlé par l’épuisement à la tâche, les régimes et les nouvelles normes de beauté. Son esprit, soi-disant affranchi de la domination masculine, se trouve sous l’emprise de la société dans son ensemble, qui semble conspirer contre elle. »

 

La femme se soumet à toutes sortes d’impératifs extérieurs à elle. Et, pour Abécassis, non seulement elle s’y soumet, mais elle en est la principale complice. Or, en ce qui a trait à la religion, il est difficile, voire impossible, de sonder une conscience afin de découvrir en toute bonne foi d’où vient l’impératif.

 

Vient-il des propres convictions de la personne, de ses croyances, de sa foi, ou est-il imposé de l’extérieur, par sa culture ou la reconnaissance implicite d’une relation inégale (différente) entre l’homme et la femme ? D’où la difficulté d’en connaître le véritable motif.

 

Mais pourquoi la femme se serait imposé un tel corset ? se demande-t-on. La philosophe nous explique que tout découle du fait suivant : « Le féminisme s’est construit contre l’homme tout en le prenant comme modèle. »

 

En prenant l’homme comme modèle, en voulant faire comme l’homme puisque cela semblait être le moyen d’obtenir l’égalité, la femme s’est prise dans un piège, celui de jouer les deux rôles en même temps, d’homme et de femme.

 

Porter deux chapeaux

 

Il est évident que le travail est un excellent moyen de s’épanouir. Il permet de sortir de la routine familiale, de socialiser, de se réaliser et d’obtenir une autonomie financière. Le travail est un possible, en termes sartriens, qui doit être envisageable pour tous ceux qui le désirent, peu importent le sexe, la race, la religion.

 

Le problème, c’est que la femme, lorsqu’elle choisit de travailler à l’extérieur de la maison, ne délaissera pas pour autant les tâches qui lui incombent parce que mère, ou du seul fait d’être femme.

 

Tradition ? Pression sociale ? Culpabilité ? Sens du devoir exacerbé ? Allez-y voir…

 

Mais le constat est le suivant : porter deux chapeaux, c’est trop. « Le féminisme a exigé que la femme obtienne les mêmes droits que l’homme, mais il ne l’a pas pour autant débarrassée de ses devoirs de femme et de mère. La femme se retrouve donc à subir une double charge, avoir un double emploi, tenir un double rôle, avec le défi de réussir sa vie professionnelle.

 

« Ainsi, comme on l’a vu, loin d’avoir libéré la femme, le féminisme l’a projetée dans une double aliénation, celle du foyer et celle de la compétition professionnelle. » À la fin de cet essai, Abécassis tire les conclusions suivantes : « En “libérant la femme”, le féminisme l’a enfermée dans une multiplicité de rôles qui sont incompatibles les uns avec les autres, et même contradictoires : travailler et s’occuper des enfants, gagner de l’argent et être épouse, faire le ménage et être séduisante le soir, être enceinte et être mince. Les femmes occupent tous les rôles. »

 

L’écrivaine Nelly Arcan soulèvera, en continuité avec la philosophe, le problème de la « burka de chair » (Seuil, 2011).

 

Pour Arcan, la pression subie par la femme se situe principalement au niveau du corps : obsession de la beauté, de la minceur, de la jeunesse. Une obsession créée par la peur du vieillissement qui conduit certaines femmes à une sorte d’acharnement esthétique.

 

Nancy Huston, dans sa préface à Burka de chair, explique ainsi le concept : « Dans certaines régions du monde, on recouvre les filles d’un voile quand elles deviennent nubiles, et le problème est réglé. Chez nous, il ne se règle jamais. Les femmes occidentales se recouvrent, écrit Nelly Arcan, d’une “burka de chair”. » D’une façon ou d’une autre, la femme se retrouve corsetée… et voilée.

 

Force est donc de constater que la femme d’aujourd’hui porte un corset de plus en plus serré : exigences professionnelles, exigences d’ordre esthétique, de mère, d’épouse ou de conjointe…

 

Le poids des exigences religieuses

 

Comme le soulève Martha C. Nussbaum dans Les religions face à l’intolérance (Climats, 2013), les opposants à la burka manquent de cohérence et devraient également contester toutes les pratiques réificatrices au sujet de la femme. Et on peut certes y ajouter le poids des exigences religieuses.

 

Croire, c’est aussi faire des concessions : porter le hidjab peut en être une pour témoigner de sa foi. Dès lors, comment décréter lequel de ces corsets est le plus serré, et pour qui ?

 

Dire oui à cette proposition de charte, est-ce un pas de plus pour l’égalité de la femme ou, au contraire, un recul ? Parce que le fait de se prononcer en faveur de la charte pourrait avoir comme conséquence d’empêcher une femme d’obtenir l’autonomie financière.

 

Une «burka de chair»

 

Ainsi, au moment où la charte souhaite « encadrer le port des signes ostentatoires », nous devons également nous demander, comme société qui prône la liberté et l’égalité, ce qu’il en est de ce corset invisible, voire de cette « burka de chair » portée comme une croix par les femmes d’aujourd’hui ?

 

N’y a-t-il pas là des signes ostentatoires tout aussi dommageables pour la femme et sur lesquels nous n’intervenons pas ?

 

La perspective d’Abécassis nous aide à mieux cerner les enjeux de ce débat : le voile demeure un symbole d’inégalité entre les hommes et les femmes, mais il ne faudrait pas pour autant oublier toutes les autres facettes à propos de la condition féminine, inhérentes à notre société.


Natacha Giroux - Ph. D, professeure de philosophie au cégep de Trois-Rivières, l’auteure a notamment publié,  en collaboration avec Laurent Giroux, Du bonheur. Étude de l’éthique à Nicomaque d’Aristote (ERPI, 2003) et De la prudence. Étude du Charmide de Platon (ERPI, 2002).

14 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 8 mars 2014 07 h 39

    L'auto-flagellation occidentale


    Peut-être que dans les sociétés occidentales, les femmes portent deux chapeaux et que beaucoup reste encore à faire pour avoir une certaine égalité homme-femme. Mais il n'en demeure pas moins que nos philosophes font preuve d'un certain angélisme puisque les situations décrites, soit par mesdames Giroux, Abécassis, Nussbaum et les autres, sont des situations proprement occidentales et que ces femmes se sont affranchies et émancipées de façon spectaculaire si on les compare à leurs sœurs des sociétés orientales.

    Facile de philosopher quand on possède les mêmes droits que les hommes, mais dans plusieurs sociétés, et ceci, dans plus de 70% de la population mondiale, la femme ne peut revendiquer aucune liberté. Parlons-en de la femme objet puisqu'elle ne porte non seulement une burka de chair, mais aussi une de tissu. On pourrait décrire des millions d'exemples qui pourraient nous faire hérisser les cheveux sur la tête en cette journée mondiale de la femme. Et reléguer le rôle de la religion comme étant bénin dans la situation précaire de la majorité des femmes du monde relègue d'un angélisme et d'auto-flagellation occidentale très typique de plusieurs philosophes contemporains, homme ou femme.

    • Nicolas Bouchard - Abonné 9 mars 2014 16 h 21

      Le but de la philosophie est justement de ne pas se limiter à décrire la réalité telle que nous la vivons. Elle nous permet de nous éloigner de notre vie quotidienne et de la regarder tel un observateur neutre.

      Le « reproche » que vous faites à ces philosophes me donne l’impression que vous ne comprenez peut-être pas l’utilité de la philosophie comme discipline académique. Le fait que 70% des femmes ne peuvent se vanter d’être aussi chanceuses que les femmes occidentales ne devrait jamais vouloir dire qu’on ne peut se questionner sur l’égalité homme-femme dans nos sociétés.

      Comme tout valeur et idéal, l’égalité des genres est parfait sur papier et parfaitement imparfaite dans la réalité. La charte des valeurs aidera l’égalité homme-femme peu importe quelle forme cette dernière prendra. Rien n’empêche qu’elle continuera à évoluer avec les générations.

      Nicolas B.

    • Cyril Dionne - Abonné 9 mars 2014 17 h 46

      Je suis d'accord avec vous que la charte laïque est un pas essentiel pour l'égalité homme-femme et que cet idéal sociétal continuera à évoluer avec les générations.

      Quant à la philosophie académique, il n'y aucune neutralité puisqu'en observant les phénomènes sociaux, vous participez directement aux changements qui s'ensuivent (principe d'Heisenburg). Pour faire court, vous en changez la réalité, et cela, pour le meilleur comme pour le pire.

  • René Bolduc - Abonné 8 mars 2014 07 h 39

    Payer cher de sa chair

    Ce n’est pas en premier lieu à des symboles de domination sur la femme que le projet de charte s’en prend, mais à des symboles religieux au sein de la fonction publique. Que des femmes soient davantage visées est accidentel et non essentiel.

    Avec le voile, il ne s’agit non pas tant d’une soumission à l’homme qu’à son Dieu. L’inégalité provient surtout, selon moi, de ce que l’homme n’est pas tenu de se voiler de la même manière. Il n’a pas à se soumettre aux mêmes exigences d’humilité. Ce serait faire preuve d’un angélisme exagéré que de n’y voir aucune atteinte à l’égalité homme-femme.

    Par ailleurs, madame Giroux ignore-t-elle délibérément que certaines femmes ont payé cher et de leur chair le fait de refuser de porter le voile? Cela doit quand même suffire à nous faire réfléchir sur la question quand on défend les droits de porter ce voile tout en sachant que certaines ont dû payer de leur vie leur refus de le porter. Il n'y a pas de comparable avec la soi-disant burka de chair.

    Tout cet article ressemble au sophisme de la double faute : on ne devrait pas se permettre de critiquer la domination de la femme d’un côté, parce que la libération de la femme reste encore à faire de l’autre. Bref, « ne critique pas ma faute puisque toi aussi tu la commets ». Or, ces deux types de burka ne sont pas comparables, les pressions pour les porter ne sont pas les mêmes. Dans un cas, on retrouve des assises religieuses et pas dans l’autre. Dans un cas, on peut bien plus facilement s'en libérer.

    • Jean-Pierre Audet - Abonné 8 mars 2014 15 h 43

      Je suis d'accord avec M. Dionne. Et aussi avec une autre intervenante qui décrit autant Abécassis que Giroux comme des élèves de secondaire peu averties des réalités occidentales et orientales. Quelle pauvre analyse en effet à publier en cette journée des femmes!

  • France Marcotte - Abonnée 8 mars 2014 07 h 50

    Se poser en s'opposant?

    C'est certainement vrai que les femmes sont pour plusieurs encore empêtrées dans des rôles contradictoires, enserrées dans de pauvres corsets invisibles et des angoisses existentielles, il y a encore tant à faire, mais de là à en rendre le féminisme responsable...

    Nos féministes de mères ont cassé des moules, des gangues millénaires, elles ont été des casseuses de pierre.
    Pour moi elles sont les dernières à accuser de ne pas avoir fait plus, de ne pas avoir une note parfaite. À peine cent ans de féminisme, c'est court pour tant d'ouvrage.

    Regarder en avant et compléter l'oeuvre de ces femmes admirables est difficile et exigeant, de plus en plus difficile peut-être.
    Ce n'est pas une raison pour se défiler en s'attardant dans le rétroviseur.

    Je souhaiterais qu'à défaut de recevoir des autres douceur et encouragements, les femmes s'en offrent beaucoup entre elles, contre vents et marées toujours montantes.

    «Qu'on ne touche pas un cheveux de mes soeurs», serait une jolie devise, pas vrai?

  • Claude Smith - Abonné 8 mars 2014 08 h 56

    Il y a tout de même..

    Je suis d'accord que la présente charte sur la laïcité n'es qu'une réponse partielle à la problématique dont vous faites allusion dans votre article.

    Dans notre société québécoise, nous avons tout de même adopté des mesures visant à atténuer le fardeau de la femme dans son double rôle. Les garderies et les congés parentaux en sont deux exemples. De plus, il faut noter une amélioration au niveau du partage des tâches dans la famille.

    Claude Smith

  • Marie-France Breton - Inscrite 8 mars 2014 09 h 46

    contradiction..

    Mme Abécassis a fait des études en philosophie, elle écrit et se fait éditer en gardant son nom(qui je l'espère n'est pas celui de son mari). Peut-on ici parler de perte à sortir de la sphère privée pour faire partie de la vie publique?
    Et en quoi être autonome financièrement est en contradiction avec être une épouse?

    Je ne comprends pas pourquoi elle noircit à ce point le pouvoir qu'ont acquis les femmes sur leur propre vie...