Une vie dont vous êtes le héros

«L’identité est l’identité du personnage [et] c’est à l’échelle d’une vie que le soi cherche son identité.» — Paul Ricoeur
Photo: Illustration: Christian Tiffet «L’identité est l’identité du personnage [et] c’est à l’échelle d’une vie que le soi cherche son identité.» — Paul Ricoeur

Une publicité d’Apple pour son iPhone 5S a passablement fait jaser en décembre dernier. On y voit un adolescent qui consacre tout son temps (et toute son attention) à son appareil.

 

Dans les premiers plans, il est montré comme étant « hors du monde », isolé par son iPhone, tandis que les autres membres de sa famille vaquent à diverses occupations.

 

Mais le segment final est le théâtre (le mot n’est pas trop fort !) d’un renversement : loin de perdre son temps, l’adolescent l’a plutôt consacré à la confection d’un montage d’événements familiaux importants. Il diffuse le fruit de son oeuvre sur un écran de télévision, et ceux-là mêmes qui le considéraient comme un être à part versent maintenant des larmes de bonheur en comprenant enfin ses véritables motifs.

 

Cette publicité laisse entendre que l’usage constant des nouvelles technologies accentue les liens entre les gens plutôt que de les rompre. Ce point de vue est bien sûr très discutable, et on y reviendra plus loin.

 

La publicité soutient en outre que la technologie n’est pas seulement l’outil d’un divertissement, mais aussi le support d’un travail identitaire. Grâce à son iPhone, l’adolescent transforme après tout les membres de sa famille (dont lui-même) en personnages, et les événements du passé en scènes de film.

 

Identité virtuelle et identité narrative

 

La pensée du philosophe Paul Ricoeur (1913-2005) peut être mise à profit pour mieux comprendre ce qui se joue ici. Son livre Soi-même comme un autre (1990) est particulièrement pertinent puisqu’on y trouve l’approfondissement d’une notion ébauchée quelques années plus tôt par son auteur : l’identité narrative.

 

Ricoeur comprend l’identité personnelle à partir de la narration et du récit. La notion d’identité narrative suppose que, pour établir notre identité, nous devons ordonner les aventures que nous avons vécues — comme un auteur compose une intrigue avec ses personnages et ses péripéties (l’identité est « l’identité du personnage », insiste Ricoeur, et « c’est à l’échelle d’une vie que le soi cherche son identité »).

 

De l’intrigue que devient notre vie lorsque nous nous la racontons, nous sommes au moins en partie l’auteur, et pleinement le personnage principal.

 

Cette mise en intrigue fait se succéder une série d’événements qui, à première vue, ne vont pas très bien ensemble, ou qui sont en tout cas très différents les uns des autres (accidents, rencontres inattendues, deuils, etc.).

 

Afin de nous comprendre, nous devons toutefois insister sur les continuités et sur les ruptures ayant marqué notre existence.

 

La comparaison entre la construction de l’identité narrative et la création de personnages fictifs a évidemment ses limites. Nous ne sommes pas entièrement maîtres de l’intrigue de notre vie à la manière d’un auteur qui crée un personnage et détermine toute sa trajectoire, ou comme un dieu avec ses créatures.

 

Le livre, le film ou l’émission commencent et finissent d’après les voeux de leur auteur, tandis que la fin de nos propres aventures se situe dans un futur que nous ne pouvons prévoir dans le détail.À cet effet, Ricoeur rappelle que la construction de notre identité narrative va dans deux directions.

 

La construction est rétrospective dans la mesure où, pour faire de notre vie celle d’un personnage, nous revenons sur des événements passés en les ordonnant. La publicité d’Apple abordée ici est un exemple parfait de mise en intrigue rétrospective puisque l’adolescent se sert d’événements révolus dans un nouveau montage.

 

Mais la construction de l’identité narrative peut aussi être prospective et préparer le terrain pour des aventures à venir. C’est même cet aspect qui semble le plus crucial en ce qui a trait à la construction de ce que nous pourrions appeler des identités virtuelles ou numériques sur Internet.

 

Dans de telles constructions, il semble en effet moins important de raconter minutieusement des événements vécus dans un passé reculé que de partager ce qui se vit, dans l’ici et le maintenant de la communauté numérique.

 

La confection et la tenue d’une page de profil — sur un site de rencontre, Facebook, Twitter, Instagram, Flickr, etc. — le montrent bien. Ce profil est rarement la pure transposition de ce que nous sommes dans la vie de tous les jours ou de ce que nous avons vécu dans un passé récent.

 

En choisissant soigneusement ce qu’on aime ou déteste, ce qu’on commente ou rediffuse (partages ou retweets) et ce qu’on donne à voir de son allure physique grâce à des photographies ou à des images empruntées ailleurs, on offre aux autres une représentation de soi dans laquelle entrent un mélange de réalité et de fiction ainsi qu’une certaine part de créativité.

 

Le présent et le futur regorgent de possibilités puisque tout reste encore à faire. Voilà pourquoi notre identité narrative est constamment tendue « entre fabulation et expérience vive », selon Ricoeur.


Le recours à la fiction

 

Mettre en intrigue les événements de notre vie, ce n’est pas seulement faire le montage d’éléments préexistants, c’est aussi réimaginer ce que nous percevons et vivons pour devenir le personnage que nous souhaitons être.

 

Les livres que nous lisons et les films que nous visionnons fournissent des modèles d’histoires et il se peut que, pour que la nôtre soit satisfaisante, nous transformions son contenu en nous inspirant de tels modèles (parmi bien d’autres).

 

Quitte à mentir un peu.

 

L’écart entre une personne et son identité virtuelle est parfois la source de plaisanteries. Pensons, par exemple, au désarroi ressenti par celui ou celle qui s’aperçoit que la personne contactée sur un site de rencontre ne correspond pas à ce qu’elle a dit et montré d’elle-même sur sa page de profil.

 

Le recours à la fiction peut cependant être utile. Qui plus est, il ne se cantonne pas exclusivement aux identités construites sur Internet : il concerne aussi les identités construites dans la vie quotidienne.

 

À titre d’exemple, je peux, lors d’une entrevue d’embauche, projeter une grande assurance alors que je ne l’éprouve pas du tout. Ce n’est qu’une fiction. Mais à supposer qu’un tel jeu de rôle m’aide ultimement à décrocher l’emploi convoité, il ajoutera un chapitre intéressant aux aventures du personnage que j’entends devenir.

 

De telles considérations renouent avec les réflexions de sociologues comme Erving Goffman (1922-1982) qui estiment que la vie sociale est le lieu de nombreuses mises en scène ; l’acteur social doit bien moduler sa prestation afin d’être convaincant et de continuer à jouer son rôle.

 

Ces analyses sociologiques, à leur tour, sont en partie liées à la célèbre métaphore comparant la vie à un théâtre. « All the world’s a stage », écrit Shakespeare dans As You Like It.

 

Afin de raconter l’événement vécu au moment où il se déroule, les consommateurs disposent d’une multitude d’outils qui sont autant de médiations, pour reprendre un autre concept cher à Ricoeur : des intermédiaires entre leur vécu et ce qu’ils en feront ensuite.

 

On considère parfois la culture actuelle comme une culture de l’immédiat, mais il faudrait plutôt parler d’une culture de l’instantané (qui est un des sens du mot « immédiat »), ou d’une culture médiate. Les principales médiations sont des écrans (téléphones cellulaires, tablettes et ordinateurs, caméras numériques, lecteurs mp3, etc.). Leur prolifération tend à poser problème, ou du moins à soulever de sérieuses interrogations.

 

Il n’est pas rare qu’on se plaigne de cette omniprésence, que ce soit dans les salles de classe ou pendant un souper de famille.

 

Loin de s’avérer des fenêtres vers d’autres mondes (comme le prétendent Apple et ses concurrents), les médiations sont parfois des obstacles à une perception plus directe du monde environnant ; des obstacles à une participation plus immédiate, justement !

 

On remarque une très forte préoccupation pour le présent dans la culture actuelle, mais c’est un présent dont le moindre détail — un décor, une mimique, une blague — peut être le prétexte d’une captation.

 

Le passé paraît évacué dans un tel rapport au monde qui mise tout sur l’événement : au moment où il se déroule, mais aussi au moment où il sera diffusé sur Internet, quelle que soit la tribune choisie (Facebook, Twitter, Instagram, etc.), ou dans des messages personnels.

 

Les écrans transforment ainsi les gens en spectateurs et le monde qui les entoure en un spectacle perpétuel dont chaque composante peut être enregistrée et « cadrée », puis redéployée dans l’univers numérique.


Vivre pour raconter

 

Lorsqu’on navigue dans les eaux du cyberespace en étant guidé par la notion ricoeurienne d’identité narrative, Internet prend toutes les allures d’un vaste recueil de récits enchâssés les uns dans les autres. Peut-être y a-t-il lieu d’y voir la tribune de choix de bien des gens, aujourd’hui, pour éprouver le plaisir de raconter des histoires.

 

Des histoires que les internautes se racontent en les racontant aux autres, afin d’esquisser les contours d’une identité sollicitée de toutes parts et appelée à se transformer au gré d’aventures encore indéterminées. Ces histoires se ressemblent souvent sur le plan des lieux et des trajectoires et elles s’influencent mutuellement.

 

À ce titre, l’attention des conteurs du monde numérique se concentre essentiellement sur eux-mêmes, faisant souvent l’économie de tout ce qui incarne l’autre (à l’exception du cercle des amis privilégiés).

 

À défaut de clore le débat une fois pour toutes, le titre du livre de Ricoeur, Soi-même comme un autre, offre d’ailleurs, là-dessus, une piste de réflexion : dans les histoires racontées sur Internet, l’autre se rencontre d’abord et surtout en soi-même.

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Philippe St-Germain est professeur de philosophie au collège Ahuntsic

5 commentaires
  • France Labelle - Inscrite 8 février 2014 07 h 19

    Les langues humaines, forces et faiblesses

    «Ricoeur comprend l’identité personnelle à partir de la narration et du récit. La notion d’identité narrative suppose que, pour établir notre identité, nous devons ordonner les aventures que nous avons vécues — comme un auteur compose une intrigue avec ses personnages et ses péripéties»
    De la nécessité de mettre de la cohérence dans sa mémoire (pour établir notre identité), vous passez, en vous appuyant sur Ricoeur, à la fabulation. C'est la thèse de la littérature au centre de tout dont Allan Sokal s'est bien moqué. Ce n'est qu'un autre versant du courant anti-rationnel de droite.

  • Alex Chiasson - Inscrit 8 février 2014 07 h 44

    Excellent article

    J'ai bien aimé vos pensées... Merci et continuez votre bon travail!

  • Marc-André Lamontagne - Abonné 8 février 2014 10 h 11

    rêve

    J’ai fait un drôle de rêve cette nuit. Je rêvais que j’étais dans un rêve de Poutine. Il m'ordonnait d’effacer pour l'ensemble des livres de philosophies, des livres de littératures, des livres de poésie, des livres d’histoire; etc. la question : Qui suis-je? Et la remplacer par une question : Qui est moi?


    Marc-André

  • France Marcotte - Abonnée 8 février 2014 11 h 14

    La passion de l'autre

    Si c'est vraiment l'autre dans son intégralité et sa complexité qu'il m'intéresse de connaître, et pas d'inventer mon identité pour l'autre et la sienne pour moi, cette technologie ne m'est pas d'une grande utilité.

    L'autre, il faut du temps pour l'observer et s'oublier pour s'y intéresser.

    Même en sa présence j'ai du mal à le voir. Je dois faire l'effort de faire abstraction de moi-même. J'ai tout ce qu'il me faut sur place. La difficulté est de vraiment le vouloir.

  • François Doyon - Inscrit 8 février 2014 14 h 32

    Se montrer socialement désirable

    D'un point de vue plus scientifique, les messages publiés sur Facebook semblent être un moyen de se dépeindre comme quelqu'un de socialement désirable:

    http://www.nouvelles.umontreal.ca/recherche/scienc