YOLO : le carpe diem des temps modernes?

Épicure, dans une illustration de Tiffet.
Photo: Épicure, dans une illustration de Tiffet.

YOLO. C’est en écrivant ces quatre lettres au tableau que j’ai amorcé mon cours de « Philosophie et rationalité » l’automne dernier. Je n’avais pas encore terminé de le faire que des éclats de rire se sont fait entendre (mais aussi quelques « Oh non, pas ça ! »).

 

Popularisée par le rappeur et chanteur canadien Drake en 2011, dans sa chanson The Motto (« La devise »), l’expression YOLO fait fureur chez beaucoup de jeunes, quoiqu’elle en rebute pas mal d’autres qui en sont déjà au stade de l’overdose. Mais une chose est sûre : une large majorité la connaît et elle ne laisse pas indifférent.

 

On la retrouve sous diverses formes : à l’oral (sous forme d’interjection), à l’écrit (sur les réseaux sociaux tels que YouTube, Facebook et Twitter), imprimée sur des vêtements et des casquettes (c’est donc également une opération marketing plutôt juteuse : l’an dernier, Drake a demandé des redevances à deux magasins qui utilisent « son » expression).

 

L’acteur américain Zac Efron se l’est même fait tatouer sur la main et d’autres quidams ont suivi son exemple ! Mais au fait, ça veut dire quoi, YOLO ?


Faisons n’importe quoi !

 

YOLO est l’acronyme de la phrase anglaise « You only live once ». Traduction : « On ne vit qu’une fois. » Lorsque j’ai demandé à mes étudiants d’expliquer le sens de cette expression, des réponses telles que « il faut oser prendre des risques », « on doit profiter de la vie sans penser aux conséquences », « il faut se faire plaisir ! », mais aussi « faire n’importe quoi », ont été lancées.

 

Après discussion, nous en sommes venus à la conclusion que YOLO, dans son acception courante, servait surtout de justification passe-partout aux choix faits et aux comportements adoptés au quotidien : « Je me suis saoulé la veille d’un examen, YOLO ! »; « J’ai roulé à 200 km/heure sur l’autoroute, YOLO ! ». On ne vit qu’une fois : autant en profiter et faire tout ce qu’on désire sans penser aux conséquences de nos actions (même si elles sont négatives). Bref, faisons n’importe quoi !

 

Impossible, dès lors, de ne pas faire le lien avec les fameux et populaires cascadeurs de l’émission Jackass diffusée depuis plusieurs années sur la chaîne de télévision MTV. Un jackass, en anglais, c’est quelqu’un de stupide, un idiot.

---

Ces « héros des temps modernes », sous l’apparence de l’improvisation, n’hésitent pas, entre autres, à dévaler des pentes dans des chariots d’épicerie jusqu’à l’inévitable chute bruyante et douloureuse, à s’envoyer des balles de tennis dans les parties génitales (avec ralenti !), à se taser mutuellement pour « voir ce que ça fait » et à manger des omelettes au vomi (!) pour satisfaire le malin plaisir du téléspectateur-voyeur.

 

Ces élans de témérité à forte teneur masochiste peuvent faire rire, il n’empêche qu’ils envoient un message : on ne vit qu’une fois, « donc on s’en fout ! ». Faisons les pires âneries et advienne que pourra !

 

Il n’est donc pas surprenant de constater que, malgré l’avertissement diffusé au début de l’émission (demandant que personne ne reproduise les cascades effectuées — ou supervisées — par des professionnels), on assiste depuis quelques années à une recrudescence de vidéos postées sur YouTube par des jackass en herbe (le plus souvent, des jeunes), dans lesquelles ils se livrent à leurs prouesses.

 

Par exemple : faire du skateboard sur le toit d’une maison avant de s’écraser violemment au sol ou encore se frapper à coups de poisson (le fish slap). L’objectif ? S’amuser, se sentir exister, reconnu (en obtenant le plus possible de « J’aime » sur Facebook — ils se comptent parfois par millions), et surfer sur la vague de cet effet de mode.

 

C’est alors que quelques étudiants dans la classe se sont manifestés pour nuancer cette interprétation. Il y aurait, disent-ils, une autre manière d’interpréter l’expression YOLO… Une interprétation plus mature, moins stupide, plus positive.

 

Un effet de mode ?

 

« YOLO, pour moi, ça veut dire que la vie est fragile : il faut profiter de chaque instant et être prudent, car à tout moment on peut mourir ! », a lancé une étudiante. Le lien avec une autre expression, celle-là remontant à la philosophie gréco-latine, venait d’être fait : carpe diem (quam minimum credula postero). Cette locution latine, attribuée au poète romain Horace (65 – 8 av. J.-C.) dans ses Odes, signifie littéralement: « Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain. »

 

Directement inspiré de l’épicurisme (et dans une certaine mesure du stoïcisme), le carpe diem nous renvoie brutalement à notre condition d’être mortel — condition que nous oublions le plus souvent (pour le bien de notre santé mentale : la conscience permanente de notre mort serait une véritable torture pour l’esprit !).

 

Ce destin auquel on ne peut échapper, et sur lequel notre volonté n’exerce aucune emprise, génère chez nous une angoisse (c’est la peur de l’inconnu : «Qu’est-ce que la mort ? La fin de tout ? Un passage vers autre chose ? Quelle serait cette autre chose ?») et, en même temps, nous force à faire preuve d’autoréflexivité : si le temps m’est compté, que faire de ma vie ? Comment bien vivre ?

 

Le carpe diem apparaît dès lors comme un outil théoriquement très efficace pour réorienter nos pensées et notre énergie : plutôt que d’angoisser face à ma future néantisation, je ferais mieux de remplir du mieux que je peux chaque seconde de mon existence : « Tandis que nous parlons, le temps jaloux aura fui », écrivait Horace. Mais comment utiliser ce temps de vie précieux ?

 

Une philosophie pratique

 

J’ai écrit que le carpe diem est un outil théoriquement très efficace. Combien sommes-nous à vivre dans la projection perpétuelle, jusqu’à en oublier de profiter pleinement de l’instant présent ? « Plus tard, je ferai ceci ou cela : les futures vacances, les futurs projets, etc. »

 

Combien sommes-nous à toujours repousser la réalisation de nos désirs et de nos ambitions vers un hypothétique et lointain avenir ? Dans une société qui valorise la vitesse et l’urgence, il semble que beaucoup d’entre nous parvenions à nous persuader que maintenant n’est jamais le bon moment : « Je souhaite retourner étudier, mais je n’ai pas le temps… Ce n’est pas le bon moment. » Le bon moment existe-t-il vraiment ? N’aurons-nous pas toujours quelques raisons de justifier le report ad finitum de nos projets ?

 

Appliquer le carpe diem au quotidien, c’est tenter de nous délivrer de cette tendance à reporter à un lendemain plus qu’incertain ! On entend parfois dire : quand on veut, on peut. Mais j’ai beau me projeter et faire des plans, ma volonté n’a aucune emprise sur les hasards de la vie : il se pourrait qu’en sortant de chez moi, ce matin, je me fasse heurter par une voiture ou que la foudre s’abatte sur moi ! Alors, cessons de penser à plus tard et concentrons nos forces sur le hic et nunc (« ici et maintenant »).

 

Loin de constituer une solution miracle aux maux de l’existence humaine, essayer de « cueillir [ou saisir] le jour » — c’est-à-dire tenter de profiter de chaque instant de notre existence et accepter la nécessité de notre finitude — est bien plutôt un combat de tous les instants d’où nous ne sortons que rarement vainqueurs. Les véritables épicuriens existent-ils ? Épicure et Horace l’étaient-ils véritablement eux-mêmes ?

 

Y a-t-il vraiment une personne sur terre qui soit capable de ne jamais angoisser quant à l’inévitabilité de sa propre disparition ? C’est possible, mais il est fort probable que ces personnes sont minoritaires.

 

On peut également penser à l’empereur-philosophe romain Marc-Aurèle (120 – 180) qui, dans ses Pensées pour moi-même, brandit à chaque page le bouclier stoïcien afin de repousser les assauts de sentiments considérés comme étant dangereux (la colère, la peur, l’angoisse, etc.) parce que perturbateurs de la recherche de la sagesse.

 

La plupart de ceux, dont je fais partie, qui s’efforcent de suivre cette philosophie pratique dans leur existence quotidienne savent combien il est ardu de réellement s’y conformer, tandis qu’il est beaucoup plus facile de simplement le dire. La simplicité théorique du carpe diem n’a d’égal que sa complexité pratique !


Le bonheur de l’existence

 

Mais ce n’est pas tout. Un autre élément de la philosophie d’Épicure reprise par Horace dans son expression carpe diem, et loin de la caricature qu’en fait inconsciemment le sens commun (ne dit-on pas — à tort — du gourmand amateur de bonne bouffe qu’il est un épicurien ?), réside dans la modération.

 

Si le bonheur (défini comme l’accumulation de certains plaisirs) est le but ultime de l’existence et qu’il faut donc orienter nos actions vers celui-ci, cette quête doit impérativement être faite de façon modérée.

 

Cette nuance, bien que d’apparence superficielle, change pourtant tout. Le plaisir doit être recherché au quotidien (dans l’activité philosophique, les relations amicales, et ce qu’on appelle communément « les petits plaisirs de la vie »), mais il faut impérativement en jouir dans la modération, c’est-à-dire éviter tout excès.

 

On est ici très loin du YOLO tel qu’initialement interprété ! « Du pain d’orge et de l’eau procurent le plus vif plaisir à celui qui les porte à sa bouche après en avoir senti la privation », disait Épicure.

 

Nul besoin d’explication savante ici : c’est la frugalité qui l’emporte, loin des plats gras, copieux et de la gourmandise. L’épicurien véritable doit satisfaire ses besoins essentiels, tels que manger et boire, et doit dans le même temps éviter de succomber à tout autre plaisir non nécessaire et non naturel (par exemple, posséder le dernier gadget électronique à la mode). En cette ère de surconsommation, cela donne à penser.

 

On ne vit qu’une fois et le temps passe vite, alors carpe diem. Ou YOLO… si l’on y greffe le principe de modération.

---
 

Édouard Nasri est professeur au Département de philosophie du Cégep Limoilou

À voir en vidéo