Le remède à la déliquescence de la démocratie municipale

Le mot d’ordre du philosophe et militant écologiste américain Murray Bookchin (1921-2006), « démocratiser la république et radicaliser la démocratie », consiste à étendre la capacité des citoyens à gérer ensemble les affaires de la communauté par la participation et la délibération publique. Loin de prôner l’autosuffisance locale, il s’agit d’articuler l’interdépendance régionale par le biais d’une confédération des municipalités libres.
Photo: Janet Biehl 1999 Le mot d’ordre du philosophe et militant écologiste américain Murray Bookchin (1921-2006), « démocratiser la république et radicaliser la démocratie », consiste à étendre la capacité des citoyens à gérer ensemble les affaires de la communauté par la participation et la délibération publique. Loin de prôner l’autosuffisance locale, il s’agit d’articuler l’interdépendance régionale par le biais d’une confédération des municipalités libres.

Le 3 novembre 2013, les citoyens ont été conviés à se rendre aux urnes pour élire 8000 candidats dans plus de 1100 municipalités du Québec. Or, des centaines de maires et de conseillers municipaux ont été élus sans opposition, avec un taux de participation de 50 %.

 

Cela est particulièrement inquiétant compte tenu des nombreux scandales de corruption, de collusion et de gangstérisme révélés par l’Unité permanente anticorruption et la commission Charbonneau. Les règnes ininterrompus, les réseaux d’influence, l’absence de perspectives politiques contribuent directement à une crise de confiance et de légitimité des institutions municipales.

 

Paradoxalement, la lutte contre le cynisme et la corruption ne semble pas mener à l’engagement citoyen et à la critique des rapports de pouvoir, mais à un discours prônant la transparence, l’intégrité, la compétence gestionnaire et toute la rhétorique administrative dominante. La solution semble être de dépolitiser les enjeux locaux en concevant les villes comme des entreprises qui doivent être bien gérées.

 

Les partis politiques sont dénigrés au profit de campagnes marketing axées sur des personnalités fortes, la notoriété éclipsant les débats d’idées : Équipe Labeaume, Équipe Denis Coderre, Groupe Mélanie Joly, Coalition Marcel Côté, etc.

 

Devant cet appauvrissement de la sphère démocratique, le philosophe et militant écologiste américain Murray Bookchin (1921-2006) aurait prôné une critique sociale radicale et proposé un projet politique concret : le municipalisme libertaire. Cette perspective entend remplacer le capitalisme et l’État-nation par des institutions de démocratie directe et de coopération enracinées dans le champ politique municipal.

 

L’écologie sociale

 

Le mot d’ordre de Bookchin, « démocratiser la république et radicaliser la démocratie », consiste à étendre la capacité des citoyens à gérer ensemble les affaires de la communauté par la participation et la délibération publique. Loin de prôner l’autosuffisance locale, il s’agit d’articuler l’interdépendance régionale par le biais d’une confédération des municipalités libres.

 

En quoi cette pensée politique peut-elle nous éclairer après des élections municipales à l’aune d’une crise écologique, économique et démocratique sans précédent ?

 

Bookchin est d’abord connu à titre de théoricien de l’écologie sociale. Cette philosophie considère que la crise écologique découle de diverses formes de hiérarchie et d’oppression, que ce soit en termes de classe, de sexe, d’ethnicité, etc. Autrement dit, la domination de l’humain sur la nature trouve ses racines dans la domination de l’humain sur l’humain.

 

C’est pourquoi la construction d’une société écologique suppose la remise en question des structures qui favorisent la concentration du pouvoir économique et politique, comme l’économie de marché et le gouvernement représentatif.

 

L’écologie sociale se distingue ainsi de l’environnementalisme, qui vise à surmonter les problèmes écologiques par l’amélioration de la gouvernance, le progrès technique et une croissance économique « verte » qui maintiennent le mode de production actuel. Les deux réponses possibles à la crise écologique se présentent comme suit : capitalisme vert ou écosocialisme libertaire.

 

Le « développement urbain durable » est-il compatible avec les préceptes de l’écologie sociale ? D’une part, Bookchin appuierait fortement la promotion des transports collectifs et actifs, la protection des espaces verts, l’agriculture urbaine et l’amélioration de la qualité de vie des quartiers qui favorisent l’émergence d’espaces publics de proximité.

 

D’autre part, le philosophe aurait déploré l’absence de politiques concernant la gratuité des transports collectifs, les conseils de quartier décisionnels ou les budgets participatifs. Le manque de réflexion critique sur les dérives du néolibéralisme, la logique managériale, la montée des inégalités économiques et la justice sociale témoigne du capitalisme vert sous-jacent au programme d’urbanisme durable.

 

L’adepte de l’écologie sociale serait d’ailleurs complètement opposé à la mentalité gestionnaire, au populisme et à l’autoritarisme de certains maires, qui non seulement négligent les problématiques environnementales et récusent la nécessité d’un changement social, mais réduisent les citoyens à de simples « payeurs de taxes ».

 

Janet Biehl, qui fut proche collaboratrice de Bookchin et une militante dans le parti municipaliste des Burlington Greens, trace un portrait éloquent de la figure paternaliste de plusieurs candidats à la mairie. « Dans les sociétés de masse actuelles, les citoyens sont réduits au statut d’“électeurs” et de “contribuables”. Loin d’augmenter leur maîtrise, l’État et le système capitaliste les infantilisent. Se concevant comme pater familias, l’État gère la vie civique à leur place, ostensiblement pour leur bien, mais il perpétue ainsi leur dépendance et leur subordination. […]

 

« La passivité même des citoyens, le peu d’importance qu’ils accordent aux processus de l’État les rendent plus vulnérables à la manipulation, que ce soit par les fortes personnalités ou par de puissantes institutions. » (Le municipalisme libertaire. La politique de l’écologie sociale, Écosociété, Montréal, 2013.)

 

Devant cette situation critique, le municipalisme libertaire propose de décentraliser le pouvoir et de démocratiser la ville afin de retrouver le « champ politique », trop longtemps associé à « l’art de gouverner » (statecraft).

 

L’origine de la citoyenneté

 

Pour Bookchin, il est essentiel de distinguer le « champ social » correspondant au domaine privé (qui inclut la production et la vie économique), le champ politique comme espace public de délibération et de décision collective, et l’État en tant qu’appareil de contrainte formé par des politiciens professionnels, la bureaucratie, la police et l’armée. « La raison pour laquelle la confusion entre la politique et l’étatisme persiste aussi fortement aujourd’hui est peut-être que nous avons perdu la source historique et l’arène principale de toute politique authentique : la cité. »

 

Si la citoyenneté est aujourd’hui attachée à l’État-nation et à la représentation politique, son origine remonte à la polis d’Athènes au Ve siècle avant notre ère, berceau de la démocratie directe.

 

Bookchin rappelle que cette citoyenneté active est intimement liée à la paideia, c’est-à-dire la culture intentionnelle des qualités civiques et morales nécessaires à l’exercice politique. « L’unité nucléaire de cette politique n’est pas le bureaucrate impersonnel, le politicien professionnel, le fonctionnaire de parti ou même le résident urbain dans toute la splendeur de son anonymat. C’est le citoyen.

 

« Un terme qui incarne les idées classiques de philia, d’autonomie, de rationalité et par-dessus tout d’engagement civique. Le citoyen insaisissable qui s’est manifesté historiquement dans les assemblées de Grèce, les communes médiévales d’Europe, les conseils de ville de la Nouvelle-Angleterre et les sections révolutionnaires de Paris, doit être ramené au premier plan de la théorie politique. »

 

L’archéologie de la démocratie municipale montre que celle-ci ne s’est pas limitée au monde révolu de l’Antiquité, mais a traversé les époques jusqu’à nos jours sous la forme d’associations civiques, de sphères publiques locales ou de comités de quartier.

 

Malheureusement, ces expériences démocratiques ont été malmenées par les pressions conjointes de la centralisation politique, l’industrialisation, l’étalement urbain et la marchandisation de la société.

 

Une objection souvent évoquée à l’endroit du municipalisme libertaire consiste d’ailleurs à montrer l’impossibilité pratique de la démocratie directe à l’intérieur d’une société moderne et complexe. Cela signifie-t-il que nous sommes condamnés à la réduction de la vie économique au marché et du champ politique au jeu des politiciens gestionnaires ?

 

Un lieu de résistance

 

Or, la cité représente un lieu de résistance qui perdure comme mémoire des luttes passées, une potentialité qui n’a pas encore été complètement oblitérée et qu’il s’agit de ranimer. Comme le rappelle Janet Biehl : « La municipalité, en fait, continue à hanter l’État comme siège irrépressible d’autogestion politique. Ainsi, quel que soit le degré d’érosion qu’aient causé l’État, l’urbanisation et le capitalisme, une vie politique municipale affirmée persiste à l’état latent comme perspective d’avenir et promesse d’émancipation humaine. »

 

La démocratie participative en vogue aujourd’hui doit donc être radicalisée, dépasser le rôle purement consultatif qui la subordonne à la domination économique et étatique, pour devenir un lieu de pouvoir citoyen réel. Loin de représenter un voeu pieux, cette exigence appelle une véritable stratégie politique à l’échelle municipale.

 

Contrairement à plusieurs anarchistes qui rejettent toute forme de participation électorale, le municipalisme libertaire préconise de bâtir un mouvement visant à prendre le pouvoir des conseils municipaux pour les décentraliser aussitôt vers des assemblées de quartier.

 

Pragmatique et partisan des institutions, Bookchin aurait sans doute critiqué le purisme des assemblées populaires autonomes de quartier, qui récusent toute alliance avec les partis, syndicats et groupes communautaires, et refusent d’investir le champ politique pour se concentrer sur les luttes sociales et microlocales.

 

« Aucune société ne peut exister sans structures institutionnelles, nous dit Bookchin. À cet égard, je diverge de l’opinion libertaire qui veut un minimum de restriction. Comme je l’ai déjà dit, là où il y a un minimum de structure, là se retrouve un maximum d’arbitraire. […] La question est de savoir quelle sorte d’organisation on préconise. »

 

Adepte de la démocratie radicale, Bookchin aurait certainement montré les limites du principe de « gouvernement ouvert » basé sur l’accès aux données de la Ville et la consultation citoyenne.

 

Ce mythe de la transparence administrative maintient la division entre gouvernants et gouvernés et ne favorise pas une réelle délibération collective qui suppose la prise de parole, le dialogue et la capacité de s’engager en vue du bien commun. « Plutôt que céder le pouvoir de décision à des experts, des professionnels, des représentants ou des bureaucrates, l’écologie sociale prévoit une participation directe de tout le monde dans l’autogestion de leurs affaires communales. »

 

Un mouvement de gauche 

 

À la suite des élections municipales de novembre 2013, Bookchin inviterait les citoyens de l’ensemble du Québec à remettre en question la société de marché et le culte de la démocratie représentative, sans pour autant prôner l’abstentionnisme et l’abandon du champ politique municipal.

 

Le militant écologiste et libertaire appuierait sans doute l’idée de mettre sur pied un mouvement de gauche dans une foule de municipalités québécoises, afin de décentraliser et de démocratiser le pouvoir comme moyen de lutter contre la corruption et les inégalités sociales.

 

Il ne s’agit pas d’attendre une éventuelle rupture avec l’ordre capitaliste par la conquête du pouvoir d’État, mais de participer dès maintenant à l’élaboration d’un écosocialisme « par le bas », qui proviendrait de la base. « Les révolutionnaires doivent cesser de croire que les institutions révolutionnaires pourraient se former après la révolution, ni même au cours d’une insurrection. À la place, les révolutionnaires doivent commencer à créer des institutions révolutionnaires dès à présent. »


Jonathan Durand Folco - Doctorant en philosophie Université Laval

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