Concours «Philosopher» - L’humaine indignation

Une manifestation contre la hausse des droits de scolarité en août 2012, à Montréal.
Photo: Pedro Ruiz - Archives Le Devoir Une manifestation contre la hausse des droits de scolarité en août 2012, à Montréal.
Indignation. Si l’on en croit les journaux, voilà le leitmotiv du début de la décennie. « Qualité originelle de l’âme », selon Hume, l’indignation est d’abord le « sentiment que nous éprouvons face au déni de dignité dont souffre injustement un homme ».1 Il s’agirait ainsi d’une réaction spontanée exprimant l’aspiration à un modèle de justice, à un devoir être.

Seulement, l’indignation peut-elle soulager notre désarroi hypermoderne ? L’humanité, cette qualité de l’âme que Platon reconnaît justement dans la manifestation du pathos de l’indignation, se trouve contrariée en Occident par le triomphe de la société industrio-commerciale décrite par Gilles Lypovetsky et Sébastien Charles2 où prime la raison instrumentale. 

Notre humanité tend à être refoulée par ces « malaises de la modernité » détaillés par Charles Taylor et qui riment avec atomisation, normalisation, déresponsabilisation et aliénation3. En tant qu’égide de la dignité humaine, l’indignation combat le système qui rejette l’humanité et s’oppose à la résignation qui la menace. L’indignation peut-elle sauver l’humanité en s’opposant au désengagement collectif ?

Notre modernité tardive a déjà fait l’objet d’innombrables ouvrages et articles. La radicalisation des fondements héritée des Lumières — démocratie, satisfaction individuelle, libre marché et technoscience — engendrerait maintenant les dérapages d’une société de masse axée sur une utilité qui se mesure en argent, en productivité et en plaisirs, où la sensibilité est quadrillée et où l’individu est opprimé par l’exposition à un monde vaste et changeant qui lui échappe. 

Au XIXe siècle, déjà, Tocqueville appréhendait la tendance de la démocratie à générer la médiocrité, là où Nietzsche voyait l’asservissement de « moutons » à une « morale de troupeau ». 

La fin des grands récits

Lyotard diagnostique la fin des « grands récits » et Postman, l’abrutissement par les médias de masse. Repli sur soi, désaffection de la res publica. La prééminence d’un utilitarisme pragmatique et borné précipite le « désenchantement du monde » craint par Weber. S’ensuit la perte d’un équilibre hérité de la révolution romantique qui tend à étouffer la dimension morale de l’individu.4 

La personne est menacée en tant qu’agent moral libre. Une réification insidieuse lui nie la liberté de définir son essence. L’individu, impuissant, délaisse sa responsabilité de « législateur du bien » (Sartre). Ainsi, il ne s’occupe plus d’idéaux, de justice au-delà de soi. La mauvaise foi fait vaciller l’humanité, comme la pose l’éthique kantienne, c’est-à-dire une finalité qui peut se manifester en chacun.5

Ici se dévoile toute la portée de l’indignation. Si la menace qui guette l’humanité est l’abdication morale et son insertion insidieuse dans une mécanique sociale, alors la manifestation de l’indignation nous révèle que cette menace n’est pas encore entièrement réalisée puisque l’indignation est justement « l’éclosion de la conscience morale ».6 

Une grande part d’i­déal

Celui qui ne s’indigne pas ne s’émeut plus et ne cherche pas à améliorer la réalité. Un mon­de huxléien de résignation généralisée se verrait réfuté par l’indignation, force spontanée et authentique. Tous les exemples contemporains d’indignation, et ils sont nombreux, con­tiennent une grande part d’i­déal et expriment le refus de l’aliénation politique, économique et sociale. 

Bref, l’indignation est preuve d’humanité : la faculté de porter des idéaux vit toujours et, contrairement à la bête, l’humain possède la capacité morale d’a­gir au-delà de soi. L’indignation té­moi­gne de la con­viction d’avoir des devoirs significatifs à remplir et un rôle original à jouer, et de la croyance en une morale qui nous transcende.

Cependant, mê­me en admettant des prémisses qui posent sans nuance l’hypermodernité comme ennemi de l’humanité, il peut sembler hasardeux de proposer l’indignation comme garantie de la capacité morale qui caractérise l’être humain. 

L’indignation n’a-t-elle pas souvent comme finalité la défense d’intérêts égoïstes ? Si les étudiants manifestent contre l’augmentation des droits de scolarité, les Grecs contre l’austérité, les travailleurs contre la fermeture de l’usine, n’est-ce pas là une réaction qui vise à préserver son propre bien ? Et l’indignation ne s’appuie-t-elle pas, parfois, sur des présomptions idéologiques ? 

Pensons aux parents qui s’indignent de découvrir leur enfant homosexuel, ou à l’islamiste qui s’insurge de voir une femme se découvrir en public, ou encore à l’opposition populaire au plan « socialiste » d’assurance maladie d’Obama. L’indignation semble pouvoir tout aussi bien défendre des intérêts étroits ou réactionnaires que promouvoir de grands idéaux. 

Où est l’idéal de justice de celui qui s’indigne de ce que son pain est menacé — ne s’agit-il pas plutôt d’un réflexe de conservation ? Et proclamer l’abjection de ceux qui n’adhèrent pas à ma doctrine, n’est-ce pas nier la liberté morale de chacun ? On reconnaît que l’indignation est une réaction face à ce qui est perçu comme devant être autrement, tout en affirmant qu’elle ne suppose pas nécessairement l’existence d’idéaux objectifs.

Il faut départager l’indignation « véritable » de la réaction égoïste qui ne renvoie pas à une idée de justice. Il existe une différence qualitative entre refuser de payer pour s’éduquer et dénoncer une vision marchande de l’éducation, ou entre la colère de perdre son emploi et le tollé que suscite la relocalisation d’une entreprise qui cherche à se dégager de ses obligations après avoir bénéficié de généreux avantages fiscaux. 

Nous retrouvons d’ailleurs chez Adam Smith cette division de la sympathie entre celle de la victime pour elle-même et celle du témoin pour autrui, ce que saint Augustin qualifiait déjà de « compassion de la raison ».7 L’indignation est liée à la défense d’intérêts, mais seulement en tant qu’expression d’une volonté de justice d’abord tournée vers autrui, liée à des principes universels. 

Quant à l’indignation strictement idéologique, ou « bien-pensante », elle est une « posture moralisante dérivée », par opposition à l’indignation véritable, « disposition morale originelle ».8 Outre ces critiques mettant en doute la valeur de l’indignation, d’autres, sans doute plus répandues, en contestent l’efficacité. 

Deux opinions

Une première opinion, qu’on pourrait associer à la vision marxiste du progrès, affirme qu’une impulsion philosophi­que ne peut apporter de changements concrets au fonctionnement de la société car ce sont les pressions économi­ques qui sont les moteurs du changement : les « rapports de production » dictent les transformations auxquelles s’adaptent ensuite l’organisation sociale et ultimement l’idéologie d’une société. 

En d’autres mots, les valeurs qui ont cours dépendent des fondements économiques, et seul un changement infrastructurel peut modifier la superstructure. Donc, l’indignation devrait découler d’une nécessité matérielle élémentaire pour participer au changement effectif. L’indignation reflétant des considérations éthiques serait en soi futile. 

Ainsi, le bouillonnement d’indignation auquel nous assistons actuellement serait le fait d’une crise de l’économie réelle procédant des abus et dérives du néolibéralisme financier, voire de la gabegie étatique, banquière et boursière. Bref, l’indignation ne serait qu’un moyen détourné de réclamer sa subsistance.

Une deuxième opinion considère l’indignation comme une « facilité » qui sert à rehausser celui qui la manifeste et qui ne condamne jamais que les autres.9 Après tout, « s’indigner » ne requiert pas de complément d’objet direct et ne sous-tend aucune action. Il est facile aujourd’hui de critiquer impunément tout et rien, de se proclamer partisan de telle ou telle cause : dans un environnement où toute opinion mérite respect, on peut se donner individuellement bonne conscience. Signons des pétitions, gazouillons, professons les « révolutions Facebook ». 

Il y a lieu d’être sceptique face à cette nouvelle forme de propagande sociale. De même, il est facile de nous indigner le matin en lisant le journal et de nous sentir un moment meilleur que ces gens qui agissent injustement. Si elle remplace toute confrontation au réel et nous sert d’exutoire moral, cette indignation superficielle n’est-elle pas délétère ? 

Par ailleurs, le sentiment d’indignation, par définition spontané, ne suppose pas la réflexion et peut donc faciliter l’exploitation de nos bons sentiments (comme l’a montré le récent documentaire L’Industrie du ruban rose10).

Ces deux critiques font de l’indignation un sentiment superfétatoire. Évidemment, il est impossible de ne pas se demander si le mouvement Occupy, par exemple, ne représente qu’une effervescence qui s’évanouira, comme s’est évanouie l’indignation de 1968. On pourra toujours dire qu’une réforme de la distribution économique était devenue une nécessité historique, ou que l’indignation aura été un défouloir, avant que l’ordre des choses ne se rétablisse.

Ces critiques sont le reflet d’un point de vue hypermoderne qui met l’accent sur le résultat concret (l’efficacité), qui est pénétré d’une idée scientifique de déterminisme et accepte l’explication pragmatique des sciences sociales. Ils oublient aussi que le pouvoir est toujours fondamentalement issu du collectif : il « correspond à l’habilité humaine non seulement à agir mais à agir de concert ».11

Une réaction spontanée

Dans nos démocraties représentatives modernes, l’indignation est une réaction spontanée qui dynamise le discours public, conscientise de larges pans de la population et appelle aux urnes. Lorsqu’elle est partagée, elle exerce une pression réelle qui dirige, infléchit, renouvelle les gouvernements (potestas in populo, comme l’énonça Cicéron). Gaz de schiste, F-35, enquête sur les appels frauduleux — ces indignations qui s’accumulent et se propagent au pays nous amènent à nous informer et, surtout, à nous réunir. 

Tout ce « bruit » d’interventions naïves, peu muries, est l’expression du « goût de la liberté » dont Tocqueville appréhendait le déclin et fait contrepoids à la menace insidieuse du « despotisme doux » de l’État bureaucratique, voire à la tyrannie d’une minorité sur une majorité silencieuse. L’indignation deviendrait la « marque d’une génération de jeunes entrés en politique », introduisant un «relèvement de la démocratie»12.

La « cage de fer »

Dans la même lignée, John Stuart Mill, en développant la notion que l’homme est un être de progrès, suggère que l’humanité s’accomplit par la poursuite des intérêts propres, par l’émancipation de l’individualité, laquelle est nécessaire pour tirer avantage de sa liberté. L’indignation serait la manifestation de cette individualité que Mill pose comme condition du progrès puisqu’elle provoque le débat (« marché des idées »).13

Mai 68 n’aura peut-être pas apporté de changement direct et durable : l’indignation d’alors aura quand même servi à rappeler qu’il existe différentes manières de vivre et à provoquer le débat. L’indignation face au gouvernement Harper n’a-t-elle pas réveillé un peu la gauche et la conscience politique des Canadiens dans leur ensemble ?

L’indignation est un refus de se résigner à la « cage de fer » du développement technoscientifique et technocratique moderne, d’abdiquer devant le « Prométhée déchaîné ». Elle peut servir, en somme, de combustion spontanée à un embrasement social, expression d’humanité qui cherche à vaincre un monde subordonné à la raison instrumentale et à la logique économique néolibérale. 

L’indignation est donc une condition nécessaire, bien que non suffisante, à la sauvegarde de l’engagement qu’est l’humanité. En « principe générateur de toute philosophie véritable »14, l’indignation répond à l’« urgence d’une autre pensée »15.

1. Jean-François Mattéi, De l’indignation, Paris, La Table ronde, 2005, p. 14.
2. Sébastien Charles et Gilles Lypovetysky, Les temps hypermodernes, Paris, Grasset, 2004.
3. Charles Taylor, Grandeur et misère de la modernité, Montréal, Bellarmin, 1992.
4. Isaiah Berlin, Le sens des réalités, Paris, éd. des Syrtes, 2003, pp. 215 à 247.
5. « L’humanité est [la] dignité » qui est « cause et effet du mouvement par lequel l’homme devient sujet moral », et qui le « distingue de toutes les autres créatures ». Deschamps, J., « Dignité », dans Notions philosophiques, sous la direction d’André Jacob, Encyclopédie philosophique universelle, tome I, Paris, 1998, p. 660.
6. Mattéi, op. cit., p. 21.
7. Ibid., p. 101.
8. Citation de Spinoza reprise de ibid., p. 26.
9. Cette idée est éloquemment exprimée par le philosophe Luc Ferry, notamment dans un article paru dans Le Figaro, « Nous avons besoin de tout, sauf d’indignation!», http://bit.ly/1b50bzo
10. Entretien avec la cinéaste Léa Pool : onf.ca/selection/industrie-du-ruban-rose.
11. Hannah Arendt, The Human Condition, Chicago : Chicago University Press, 1969, p. 44.
12. Sylvie Koller, « Espagne : les mains fragiles des Indignés », article paru dans Études, Paris, février 2012, p. 173.
13. « Lorsque la controverse évit[e] les sujets les plus propres à enflammer l’enthousiasme […], jamais ne fut donné l’élan […] vers quelque chose qui approche de la dignité des êtres pensants. » MILL, Sur la Liberté, traduction d’Olivier Gaiffe (2007-2008)
14. Mattéi, op. cit., p. 35.
15. Hessel, Stéphane et Edgar Morin, Le chemin de l’espérance, Paris, Fayard, 2011, p. 25.

Antoine Bressani Au moment de soumettre son texte au concours, l’auteur était étudiant au collège Jean-de-Brébeuf, à Montréal. Il poursuit actuellement ses études à l’Université McGill.
4 commentaires
  • Marc Lacroix - Abonné 30 novembre 2013 07 h 11

    Une petite perle !

    M. Bressani, dans votre texte vous faites preuve d'une grande lucidité. Vous ne vous contentez pas de décrire le phénomène de "l'indignation" en terme simplement binaire, vous examinez ce phénomène sous toutes ses coutures. Il faut bien l'admettre, l'indignation peut aussi se révéler égoïste et bassement utilitaire, mais vous faites ressortir cet aspect peu reluisant sans aucune complaisance. Votre conclusion ne repose pas simplement sur un parti pris, mais sur un examen sérieux; voici un excellent travail !

  • Daniel Clapin-Pépin - Abonné 30 novembre 2013 09 h 28

    Bravo à Antoine Bressani


    Bravo et un gros Merci à Antoine Bressani pour m'avoir permis de goûter à sa savoureuse & délicieuse "salade de fruits" philosophiques !

  • Marc Rainville - Abonné 30 novembre 2013 12 h 04

    Indigné, à juste titre.

    La donnée de base de l'économie actuelle, c'est la rencontre des fluxs de capitaux de TOUTES provenances. Les barons de l'économie légale ne dinent peut-être pas encore à la table des contrebandiers mais leur argent dort sur les mêmes plages fiscales que celles utilisées par les malfrats.

  • France Marcotte - Abonnée 1 décembre 2013 07 h 27

    L'étudiant appliqué

    Ce travail d'étudiant est très émouvant parce qu'on sent la volonté d'être honnête, d'être à la hauteur de ses sources qu'on respecte et pour qui on a mis l'effort nécessaire de comprendre.

    Le présent est complexe et l'étudiant le démontre patiemment en reconnaissant aussi la valeur du rôle de ceux qui agissent spontanément dans la mêlée.