Le Devoir de philo - Peut-on vraiment dialoguer sur Twitter?

Le philosophe et physicien David Bohm (1917-1992) soutenait qu’un vrai dialogue représente un travail de co-construction qui ne peut déboucher sur la victoire d’une partie sur l’autre. On y « joue » ensemble plutôt que l’un contre l’autre.
Photo: Illustration Tiffet Le philosophe et physicien David Bohm (1917-1992) soutenait qu’un vrai dialogue représente un travail de co-construction qui ne peut déboucher sur la victoire d’une partie sur l’autre. On y « joue » ensemble plutôt que l’un contre l’autre.

C’est un lieu commun de dire que nous vivons à l’ère des communications. Ce fait semble suffisamment avé ré pour que le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie ait souhaité changer l’intitulé du programme de cégep « Arts et lettres » pour « Culture et communication », afin de le rendre plus attrayant. L’affaire avait donné lieu à une polémique, si bien qu’il s’agira finalement du programme « Arts, lettres et communication ».

 

Selon le sociologue Roberto Miguelez, le dialogue est la forme de communication la plus exigeante qui soit. Certes, sur les réseaux sociaux, plus précisément sur Twitter qui est l’objet de ce texte, on peut s’informer, s’invectiver, draguer, réseauter, s’affirmer, s’afficher et même partager des photos de chats ou des conseils entre foodies…

 

Mais peut-on dialoguer ? La question est d’autant plus intéressante en cette période de débats souvent houleux portant sur la Charte des valeurs québécoises. Beaucoup de paroles échangées, beaucoup de gazouillis écrits sur le sujet, mais y a-t-il pour autant du dialogue ? Cela reste à voir.

 

Essayons de répondre à cette question, qui mérite qu’on s’y pen che à partir de l’ouvrage intitulé On dialogue, du philosophe et physicien David Bohm. En effet, « les données NETendances 2012 révèlent que la grande majorité des internautes (78,1 %, soit 64,2 % des adultes) du Québec utilise les médias sociaux, et ce, de manière régulière. […] Par ailleurs, 10,1 % des internautes utilisent Twitter, et ce, 5 heures par semaine en moyenne. »

 

Cette plateforme de microblogues fonctionnant à coups de 140 caractères est moins répandue que Facebook, mais elle est en ascension et fort présente dans les médias traditionnels.

 

Vilipendé par certains, dont Lucien Bouchard et Richard Martineau en duo ridiculisant « le gars en bobette dans son sous-sol », un mode de vie pour d’autres, dont on peut littéralement suivre le quotidien en direct sur leur fil, analysé par des spécialistes et instrumentalisé à des fins partisanes, Twitter est un lieu où les grands comme les (parfois très) petits esprits se rencontrent.

 

Le simple échange

 

Pour Bohm, dans un dialogue il ne s’agit pas simplement de mettre des idées en commun (« make common »), mais de faire quelque chose de nouveau en commun (« make in common »). Ce n’est pas parce qu’on échange, à l’oral ou à l’écrit, qu’on dialogue. Bohm utilise une image pour expliquer la différence entre un simple échange, qu’il appelle discussion, et un dialogue.

 

Une discussion, dit-il, est comme une partie de ping-pong. On se renvoie la balle, on essaie de gagner. On ne travaille pas en équipe, on est plutôt engagé dans une dynamique « disputative ». Il n’y a pas de volonté d’intercompréhension, mais un esprit de compétition. Les échanges disputatifs pleuvent sur la Toile, souvent à grands coups de sophismes assénés comme autant de coups de gueule parfois amusants, souvent désolants.

 

L’exemple ultime de ces échanges de balles sur la twittosphère est sans conteste le duel sur Twitter (communément appelé tweet fight), dont on ressort avec honneur et avec des abonnés de plus, une revanche à prendre, l’ego en bouillie ou l’impression mutuelle d’avoir dominé le match.

 

Pas de perdant

 

Au contraire, dans la perspective de Bohm, un dialogue constitue plutôt un travail de co-construction. Il ne peut y avoir de perdant si on joue ensemble plutôt que l’un contre l’autre. Un dialogue, insiste-t-il, doit s’inscrire dans une logique de « gagnant-gagnant ». Dans un dialogue, « notre objectif est de vraiment communiquer en vérité et avec cohérence, si l’on veut appeler cela un objectif » (ibid., p.19).

 

Mais pour cela, il faut sortir d’une logique argumentative. Une écoute au sens plein du terme est nécessaire, soit la volonté de comprendre ce que l’autre personne veut dire, ce qu’elle vit, ce qu’elle pense.

 

Si on essaie plutôt, dès qu’on a entendu ses arguments, de trouver une faille dans son raisonnement ou sa conception de la vie bonne, le dialogue est impossible. Cet exercice d’écoute et de réception des propos d’autrui est exigeant, même dans un face à face. Imaginez par écrans, et parfois même par avatars interposés…

 

Des conditions

 

Pour parvenir à dialoguer, Bohm met en avant un certain nombre de conditions, dont la disposition des personnes participantes. « Une notion de base du dialogue est de s’asseoir en cercle. Cette disposition géométrique ne favorise personne et permet une communication directe. » (Bohm, 1996, p. 17)

 

Ainsi, personne n’est favorisé et tout le monde a accès à chacun des autres. La Toile, me semble-t-il, limite l’accès direct aux autres puisqu’on ne les voit pas parler, mais permet cependant cette égalité de « position » puisque personne ne se trouve « en avant », soit en position d’autorité.

 

En principe, un dialogue ne devrait avoir ni leader ni agenda. Ces conditions se retrouvent également sur Twitter. Un autre élément important est de ne pas tomber dans le mélodrame. Bien que les émotions puissent parfois être présentes dans un dialogue, il faut garder en tête qu’il ne s’agit pas d’une thérapie de groupe.

 

Il ne faut pas laisser l’émotion prendre toute la place. Il s’agit d’un véritable défi, surtout que la compréhension d’un gazouillis, comme d’un courriel, peut porter à confusion. Sans le visage, ni le non-verbal, ni le ton de la voix de la personne avec qui on échange, c’est souvent la susceptibilité qui guide notre interprétation - ce qui peut mener à des malentendus supplémentaires.

 

De plus, pour instaurer un véritable dialogue, le philosophe affirme qu’il faut se rencontrer sur une longue période de temps. Il suggère des rencontres sur une période d’un à deux ans. Cette constance dans le temps peut être facilitée par les réseaux sociaux puisque les déplacements ne sont pas nécessaires.

 

Mais ce n’est pas tout ! Pour aspirer à un véritable dialogue, il faut réussir à mettre de côté nos présupposés (« assumptions »). Bohm constate que certains de nos présupposés (conception de la vie bonne, valeurs, croyances religieuses ou autres) font partie intégrante de notre identité. Le réflexe est alors de vouloir les défendre à tout prix.

 

Il en résulte que, lors d’un échange, l’émotion dépasse souvent la raison. Cela nous maintient dans une logique disputative plutôt que dans le dialogue. D’ailleurs, si un véritable dialogue implique de mettre de côté nos présupposés, il peut même nous aider à les comprendre et à les relativiser.

 

Autrement dit, dialoguer implique de considérer nos présupposés pour ce qu’ils sont et non pour des vérités. Prenez la peine (ou le plaisir) de lire sur la Toile des échanges entre des gens de la gauche et de la droite, des souverainistes et des fédéralistes, des péquistes et des solidaires, des pro et des anti-Charte, et vous admettrez que Bohm aurait beaucoup de pain sur la planche pour leur faire reconnaître cela…

 

Les opinions émises sont souvent polarisées, figées, défendues bec et ongles. Du coup, les échanges sont généralement stériles, alimentant davantage la hargne que la réflexion.

 

Des difficultés

 

Bohm met en avant d’autres obstacles au dialogue, notamment le fait que certaines personnes éprouvent une grande facilité à communiquer et que cela les met rapidement en position dominante. Avoir un sens de la formule efficace, à l’oral comme à l’écrit, remplace parfois la profondeur de l’argument. Et le dialogue, qui est quête de vérité, se dissout alors dans la rhétorique. La peur « de ne pas être à la hauteur » dans une telle dynamique peut parfois décourager des personnes à prendre part au dialogue, privant l’échange d’une participation plus complète.

 

Certes, cette crainte de s’exposer peut être atténuée par l’utilisation d’un avatar ou d’un pseudonyme. Cependant, dans la perspective de Bohm, un dialogue implique de pouvoir s’adresser directement à une personne… On peut donc supposer que, pour le philosophe, l’avatar et le pseudonyme, qui sont d’ailleurs les meilleurs habits du troll, constituent des barrières au dialogue.

 

En effet, si le duel sur Twitter représente le parfait contre-exemple du dialogue, le troll est la preuve que dialoguer nécessite une volonté mutuelle d’intercompréhension. Or, le troll, qui se retrouve plus souvent en ligne qu’en face à face, a plutôt pour ambition de provoquer ou de se défouler.

 

À l’instar de la créature malfaisante de la mythologie scandinave, il fait souvent preuve d’hostilité, voire d’agressivité. Certaines personnalités publiques en ont témoigné : les insultes fréquentes et virulentes en ligne n’ont pas d’équivalent de vive voix.

 

Les 140 caractères

 

Une des caractéristiques de Twitter est qu’il oblige à développer un esprit de synthèse puisqu’on s’y exprime avec un maximum de 140 caractères par gazouillis. Est-il possible de dialoguer en 140 caractères ? Il est légitime de penser que Bohm serait sceptique devant cette contrainte supplémentaire.

 

Dans les groupes de dialogue qu’il a lancés, le temps était défini pour l’ensemble de la séance, mais celui accordé à chaque personne participante n’était pas limité. Cela pourrait donc constituer pour lui un degré de difficulté inutile, qui s’ajouterait à tant d’autres obstacles au dialogue qu’elle ne pourrait qu’alourdir un processus déjà exigeant.

 

La vérité et la cohérence

 

Bref, selon la pensée de Bohm, peut-on dialoguer sur Twitter ? Globalement, ce n’est pas impossible, mais c’est rare. Un moment de grâce, pourrait-on dire. L’égalité qu’il favorise constitue certes un avantage. Nous avons vu cependant que les écueils n’en sont pas moins présents.

 

Et n’oublions pas que le dialogue, par définition, est ardu. Mais rien n’est impossible aux hommes et aux femmes de bonne volonté… aussi virtuelle soit-elle ! Au-delà des conditions facilitantes, il est impératif d’avoir ce désir de comprendre l’autre et non de vouloir le convaincre, démolir son argumentaire ou attaquer sa conception de la vie bonne.

 

Bohm précise que notre vision du dialogue s’enrichit de sa pratique, qui bénéficie à son tour d’une compréhension de ce qu’est le dialogue. Toujours, il importe de rechercher la vérité et la cohérence. Ce n’est qu’ainsi que l’on peut construire ensemble et développer une conscience commune.

 

Au plaisir d’échanger ou, mieux encore, de dialoguer avec vous sur cette question…


Chantal Bertrand - Chargée de cours à l’UQAM et à l’UQTR et doctorante à l’Université de Sherbrooke en sciences de l’éducation