Le Devoir de philo - Vivre avec la mort

Gaétan Soucy (1958-2013) se concevait d’abord comme un écrivain, mais le métier et la vocation d’enseignant de la philosophie, loin d’être un simple gagne-pain, lui importait au plus haut point, bien qu’il lui fût parfois difficile, surtout en raison d’une hétéronomie croissante entre le contenu et la « gestion » de l’enseignement.
Photo: Martine Doyon Gaétan Soucy (1958-2013) se concevait d’abord comme un écrivain, mais le métier et la vocation d’enseignant de la philosophie, loin d’être un simple gagne-pain, lui importait au plus haut point, bien qu’il lui fût parfois difficile, surtout en raison d’une hétéronomie croissante entre le contenu et la « gestion » de l’enseignement.

Depuis son décès cet été, on en a entendu beaucoup à propos de Gaétan Soucy, l’é crivain. Mais peut-être trop peu au sujet de Gaétan Soucy, le philosophe. C’est à ce Gaétan-là que j’aimerais rendre hommage et faire honneur ici, en mon nom et avec une pensée pour mes collègues et amis du département de philosophie du Collège Édouard-Montpetit, où il enseignait depuis le début des années 90.

 

Je pense aussi à tous ses étudiants, récents ou plus anciens, qui ont pu, comme nous, être surpris ou consternés par son départ si matinal.

 

Gaétan se concevait d’abord comme un écrivain, mais le métier et la vocation d’enseignant de la philosophie, loin d’être un simple gagne-pain, lui importait au plus haut point, bien qu’il lui fût parfois difficile (qui s’en étonnera ?), surtout en raison d’une hétéronomie croissante entre le contenu et la « gestion » de l’enseignement. Il mettait un soin authentique à chercher à comprendre, année après année, qui, au juste, étaient ses étudiants.

 

Et l’oeil averti lira dans ses romans, outre les références explicites à Wittgenstein ou Spinoza, les traces d’un débat réel, vivant, avec des thèses de Descartes, Sartre ou Heidegger, témoignant d’une lecture soutenue des classiques de notre tradition, dont il avait une connaissance aiguë. Gaétan ne cessait d’exhorter les philosophes à lire de la « littérature », comme il exigeait de tout écrivain se prenant au sérieux de fréquenter les philosophes.

 

Honorer Gaétan Soucy (1958-2013), mélange d’enfance et de sagesse, du mieux que nous le pouvons, ce serait devenir meilleurs que nous ne le sommes. Ce que les Grecs, que nous enseignons dès le premier cours de philosophie, ont appelé vertu, ou excellence, et qui désigne rien de moins que l’aspiration à devenir le meilleur être humain possible, des points de vue éthique et politique.

 

Amitié, mort, philosophie

 

Nous nous voyions régulièrement, nous nous écrivions beaucoup. Nous enseignions ensemble. Haddock et Tintin, corde à corde, grimpant l’Everest de l’être, disions-nous. Des moments plus psychédéliques de L’étoile mystérieuse ou de Rackham le Rouge, il pouvait abondamment parler, tant il connaissait l’univers d’Hergé comme s’il l’eût fréquenté depuis toujours. Vol 714 pour Sydney et Tintin et les Picaros étaient de trop, disait-il avec sérieux.

 

Avec quelle admiration, quel respect, quel sourire il m’avait confié son exemplaire des Absences du capitaine Cook, de son grand ami l’écrivain Éric Chevillard, son compagnon de chasse avec qui il aimait tant aller en forêt bûcher du bois ! Il ne lui avait jamais même serré la main en personne… (Je ne le lui ai pas encore ren du.) Mais cette amitié et leur correspondance étaient bien réelles. Et l’amitié, la plus haute possibilité éthique de l’humain, était vécue chez lui dans tout le sérieux de sa noblesse.

 

Un jour, sortant de quelques semaines d’accablement, je trouvai L’angoisse du héron renversé sur mon bureau, ouvert à la page de la dédicace qu’il m’avait faite pour son édition française. Posée dans ma bibliothèque, une pierre, offerte pour mes 33 ans, sur laquelle il m’a écrit d’une main dont nous connaissons l’exécution : « On ne connaît que par présence, et tout être se referme sur sa tom be. » (L’angoisse du héron.)

 

C’est que nous nous étions rencontrés au département de philosophie du Collège Édouard-Montpetit il y a six ans. Et à l’arrêt d’autobus, je l’avais questionné à propos de cette même phrase, laquelle m’avait arrêté, saisi, et avant même de faire sa rencontre. Que reste-t-il donc de nous lorsque la tombe se referme ?

 

On se souvient de l’une des questions inaugurales de la philosophie, qu’on peut retrouver, entre autres lieux, dans l’un des dialogues les plus lus de Platon, le Phédon, dont le sujet est l’âme et ses raisons. Il est net, et même si c’est un pari, le pari de la philosophie, qu’une vie passée sans le souci constant et sans relâche de justifier sa façon de vivre ne vaut pas la peine d’être vécue.

 

Nous en avions longuement discuté alors, ensemble, avec les lignes qui ouvrent de manière flamboyante L’acquittement : « La catastrophe essentielle qui fonde la réalité du monde, c’est la mort inéluctable de ceux qu’on aime. À qui prétendrait croire à l’irréalité des choses, il suffirait de rappeler la réalité du deuil. »

 

Cette ouverture se trouve également sous la photo de lui, sévère, timide, superbe, dans le « corridor des écrivains » de notre collège, com me pour tenir en éveil tous les étudiants d’Édouard - de même, peut-être, que les professeurs qui, comme tout le monde, peuvent parfois se laisser endormir par le train-train. De la mort, « le maître absolu » (Hegel), nous avions donc parlé dès la première heure. Nous n’avons pas perdu de temps.

 

Un rire ! Quel rire ! Bataille y eût reconnu un frère. Et comme il connaissait la douleur du monde ! Nous lisions Heidegger, Hegel ou Blanchot ; il connaissait pour en avoir pâti Freud, Lévinas ou Deleuze, et comme il avait le don de m’entraîner chez Rimbaud, Kafka ou Beckett ! Il les citait volontiers, sans se formaliser.

 

Vivre des lettres, c’est dire avec franchise et sans détour, comme il le répétait année après année à ses étudiants, qu’on ne lit pas pour s’échapper de la réalité mais pour être enfin dans le réel, qu’une quotidienneté bruyante, distrayante, empêche d’entendre. Il citait les philosophes plus librement, tandis que les poètes, qui avaient depuis toujours écrit sur son âme, lui revenaient à l’esprit à la virgule près.

  

L’homme, le langage

 

Il y a dans chacun de ses livres un petit sceau discret, délicat, « Bibliothèque de Gaétan Soucy », et au-dessous, « Montréal » et une date griffonnés de sa graphie si soignée, androgyne. La « différence sexuelle » n’était pas pour lui qu’un exercice de « fiction » - pensons à La petite fille qui aimait trop les allumettes (Boréal, 1998).

 

L’être humain est l’animal capable, par le langage, de « surmonter », en quelque sorte - mais jusqu’à quel point ? - sa particularité et la différence sexuelle dans laquelle reste retenu le monde animal.

 

Pour Gaétan, de la puissance de la fiction il fallait donc parler au-delà des lieux communs et des caricatures. On dira certainement de lui, et on aura raison, qu’il avait l’imagination débordante, mais la fiction comme le réel renvoyaient avant tout à l’expérience incertaine, puissante, humaine, du langage.

 

L’énigmatique complicité de la mémoire et de l’imagination productive tient la philosophie en haleine depuis sa naissance. Plutôt que de départager le réel de la fiction, comme l’opinion courante tend à le faire, Gaétan s’intriguait de leur source commune, le pouvoir qu’eut toujours l’homme de raconter, de se raconter. Le banquet de Platon, avec ses mythes et Diotime, n’est-il pas aussi le texte le plus beau, le plus vrai, sur l’amour ?

 

Si les étudiants pouvaient parfois s’inquiéter de ce que leur demandait leur professeur, c’est entre autres parce qu’il exigeait d’eux l’humilité de penser et d’arriver à dire. Il cherchait à les provoquer à la grande liberté d’écrire par eux-mêmes.

 

Gaétan était fort. L’on prend quelquefois les mélancoliques pour des faibles, et c’est une erreur grossière. Gaétan savait que pour être homme, il fallait affronter l’homme, l’homme en son entier, la souffrance que nous subissons, mais avant tout, peut-être, le mal que nous pouvons commettre, que nous faisons, que nous nous faisons à nous-mêmes, que nous nous faisons les uns aux autres. Laisser venir la douleur et la séduire, l’épouser, la porter pour la dompter, en sortir renouvelé et meilleur. Il savait, et il le disait souvent, que l’homme est cet être qui peut et doit faire sens de sa souffrance.

 

Gaétan lisait avec sérieux l’Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique de Kant, au sujet duquel il pouvait dire, formule curieuse, surprenante, que « notre époque semble vivre une certaine fatigue de l’impératif catégorique ».

 

C’est un texte à partir duquel, et j’en dirais autant de son examen du Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, de Rousseau, il cherchait à déconstruire les discours vides à propos de prétendus progrès récents de l’humanité, mais sans pour autant évacuer toute issue pour l’homme. Le lecteur de Kafka et de Beckett était ici en lutte…

  

La transcendance

 

Même si ce n’était pas un grand helléniste, la force d’évocation avec laquelle il parlait de s’arracher aux illusions et aux apparences de savoir, à l’obscurité de la caverne, était incomparable, bien au-delà des singeries craintives des doxographes. Gaétan avait, et c’est en notre époque déconcertant, précieux, le sens de la transcendance.

 

Si sa présentation de la rhétorique, en lisant le Gorgias, notamment, était si parlante, c’est que Gaétan éprouvait réellement la puissance d’évocation des poètes et des génies de la langue, et celle, non moins délirante pour lui, des orfèvres du concept.

 

Il enseignait depuis des années la dialectique du maître et de l’esclave, de Hegel. Des lignes compactes, touffues, du philosophe souabe dont Gaétan affectionnait également le commentaire de Kojève, il pressait des méditations sur le pouvoir, la domination, le travail, le langage, l’aliénation ou la torture, en une approche tonique, sans notes la plupart du temps (ce qui offusquait parfois certains de ses collègues), méditations souvent ponctuées d’une attention à la dernière « actualité ».

 

C’est ce qu’on appelle, en philosophie, la « concrétisation de l’universel », suivant Aristote ou Hegel (ou, plus récemment, Gadamer, qu’il n’avait que peu lu). Gaétan avait le don, comme l’ont de rares professeurs, de rendre la philosophie charnelle - je ne dirai pas « accessible », comme on aime trop à le dire ces temps-ci, car la pensée des grands exige qu’on s’y hisse.

 

Sa défense de l’enseignement de la philosophie au collège était radicale, intransigeante. Même s’il pouvait s’épancher, il était si discret, si pudique ! Gaétan était capable de très grande joie. Mais dernièrement… Que dire ? Que dire de ce que les collègues et amis percevaient depuis quelque temps ?

 

La bonté même, Gaétan veillait sans relâche sur ceux qu’il aimait. Il était tissé de cette fibre-là. Il faut écouter son murmure, voir son empreinte sur ce que nous voyons, et ne cesser de nous demander comment nous voyons. Devenir meilleurs.


Peter Odabachian - Professeur au département de philosophie du Collège Édouard-Montpeti

 

4 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 7 septembre 2013 10 h 57

    C'est en compagnie de mes limitées connaissances en...

    ...«philo» et ces messages laissés par tous ces auteurs cités que je me permets un commentaire. Mercis Monsieur Odabachian pour ces éloges adressés à «grand» décédé. Je retiens, en particulier, ce passage de votre «papier» que je cite: «...que pour être un homme, il fallait (un choix de liberté assumée?) affronter l'homme...etc». Merci Monsieur Soucy pour cette fort agréable invitation à m'asseoir avec mon humanité. Celle dite de tous les jours et l'autre. Celle qu'avec affection et tendresse, j'appelle «La Grande». Celle de pouvoir prendre le risque d'aimer avec tous...je souris...les risques que cet exercice comporte. Oui, ce risque d'aimer à partir de mon humanité, conscient et acceptant à l'avance, que cet amour sera marqué par des imperfections dont d'autres et moi souffriront. Toutes ces souffrances du «mal aimé», du mal aimer, du mal s'aimer. Reflets éloquents d'une humanité en devenir.
    Possible d'en arriver à aimer conjointement et solidairement ces deux inséparables compagnes que sont vie et mort? Inéluctables destinations pour cette humanité en devenir.
    Vie et mort: il y a tant à y dire, à y écrire.
    Mercis Monsieur Soucy pour tous ces généreux partages de beautés vous habitant. Mercis pour le très beau guerrier que vous avez été et pour cette quête de l'absolu qui vous a caractérisé.
    Mes respects à vous et à votre ami, l'auteur de ce «papier» du jour.
    Gaston Bourdages,
    Simple citoyen - ex-bagnard - conférencier - écrivain publié.
    Saint-Mathieu de Rioux, Qc.
    hhtp://www.unpublic.gastonbourdages.om

  • Matthieu Jean - Inscrit 7 septembre 2013 11 h 29

    Monsieur Odabachian ,

    C'est tout à votre honneur d'avoir perçu l'homme, l'essence de cet habile enseignant. Je comprends votre intention de vouloir illustrer son génie et l'empreinte qu'il a laissé dans le coeur de ceux qui l'ont connus. Votre intention est d'exalter et le géant et la philosophie.

    Je crois cependant que vous auriez pu éviter d'y insérer l'éloge de votre propre savoir en coupant de moitié cet étalage ostentatoire de concepts et d'auteurs qui fusent de toutes parts et qui vont dans toutes les directions. À mon avis, des lignes certainement trop compactes et touffues, pour employer votre propre expression.

    Dites-moi : Quel était donc ce philosophe impopulaire et oublié qui opposait l'humilité à la pédanterie?

  • François Doyon - Inscrit 10 septembre 2013 11 h 40

    Déprimant

    Ce texte est un flot de connaissances livresque, mais un désert d'émotions sincères. Gaëtan Soucy méritait mieux.

  • K R - Inscrit 10 septembre 2013 20 h 03

    Mes très chers professeurs.

    J'ai eu la chance d'avoir eu à la fois M. Odabachian et M. Soucy au CEGEP Edouard Monpetit. Ce que monsieur Peter nous apprenait, c'était, avec Gadamer, de s'affranchir du bavardage et de cette croissance du monologue dans l'espace de notre pensée et de nos discours. Je ne suis donc pas fidèle à mon professeur en écrivant ici, dans ce 2000 caractères maximums, afin de le défendre contre des commentaires absurdes, mais je le fais quand même, un peu à cause du respect que j'ai pour ces deux professeurs, qui ont, disons le, changé ma vie.

    Si vous preniez le temps de lire le très beau texte de M. Odabachian, qui est un hommage au philosophe Gaetan Soucy, alors vous pourriez peut-être apprécier son contenu. Ici, dans cette article, Monsieur Odabachian ne parle pas de n'importe quoi. En effet, les philosophes qu'il nomme, sont ceux que M. Soucy enseignait. Je crois que c'est très clair dans le texte, mais voilà, vous avez une confirmation d'un ancien étudiant : il ne s'agit aucunement de pédantrie, mais d'un hommage au professeur de philosophie qu'était M. Soucy. Quoi de mieux afin d'honorer quelqu'un que de parler du métier qu'il faisait, et ce métier, messieurs, était de nous parler des philosophes, de Rousseau, de Kant, d'Hegel. Il y a quand même un peu plus que du name dropping, non? Si seulement vous connaissiez M. Odabachian en plus... l'humilité d'un Gadamer.
    Ceci étant dit, je retourne au monde de la philosophie, et je cesse ce "bourdonnement des divans", comme monsieur Peter nous le suggerait.