Le Devoir de philo - La banalité du mal s'incarne-t-elle dans la corruption?

Eichmann « n’était pas stupide, il était inconscient — ce qui n’est pas du tout la même chose — et seule son inconscience lui a permis de devenir un des principaux criminels de son époque ». [Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal, Ed Gallimard, 1966, p. 314]

 

La sortie du film Hannah Arendt sur sa couverture du procès d’Eichmann à Jérusalem nous invite fortement à repenser sa thèse de la « banalité du mal » dans le contexte actuel. Cette dernière nous dit qu’« il est dans la nature même du totalitarisme, et peut-être de la bureaucratie, de transformer les hommes en fonctionnaires, en “rouages” administratifs, et ainsi de les déshumaniser. Le phénomène politique, connu sous le nom de bureaucratie, c’est le règne de personne. [p. 463] »

 

On a pu constater chez Alexandre Duplessis, Michael Applebaum, ou encore l’ancien ministre français du Budget Jérôme Cahuzac une froideur et un déni des accusations, comme si ces derniers ne pouvaient reconnaître leurs torts.

 

Comment la philosophe allemande renommée aurait-elle perçu la découverte d’un nouvel accusé de corruption, qu’il soit entrepreneur, avocat ou maire ? Loin de vouloir comparer les actions d’Eichmann à celles de ces individus, une réflexion plus large sur le système qui a mené une de nos institutions gouvernementales, Revenu Québec, à déposer 928 chefs d’accusation contre l’entrepreneur Tony Accurso et ses entreprises est nécessaire. Selon Arendt, si la corruption est répandue, celle-ci pourrait très bien ne guère provoquer de crise de conscience chez un individu, même si celui-ci est initialement peu porté vers cela.

 

Quels sont les éléments favorisant cela ? Qui serait déclaré complice par Hannah Arendt ?

 

Surspécialisation du travail

 

La segmentation du travail des cols blancs, comme le décrit très bien le philosophe Matthew B. Crawford dans son Éloge du carburateur, engage ces derniers dans une « routinisation » et conduit à une faible valorisation des tâches effectuées [cf. Josée Blanchette, La revanche des manuels]. C’est comme si l’ouvrier de Charlie Chaplin, vissant des boulons toute la journée [cf. Les temps modernes], se retrouvait aujourd’hui devant son ordinateur avec une souris dans la main à la place de la clé de vis. Et cela, malgré de longues études universitaires, parfois dans un domaine différent de celui de l’emploi exercé — car nous avons dorénavant besoin d’un ingénieur dans le département de la qualité du service pour nous assurer que le producteur en amont ne puisse profiter du manque de connaissances scientifiques de l’employé responsable afin de défendre la qualité du produit. Or, ce n’est guère un diplôme en communication qui va apporter cette connaissance-là. 

 

Un tel contexte, où chacun doit répondre à des objectifs précis, ne favorise pas l’utilisation de « l’intelligence » de l’employé. Comme Crawford l’écrit, l'impératif de flexibilité exclut qu'on s'attarde sur une tâche spécifique suffisamment longtemps pour acquérir une réelle compétence [p. 63]. Pour reprendre une expression de Gilles Gagné, professeur de sociologie à l’UQAM, nous formons une chaîne non plus tant de main d'œuvre, mais de « cerveaux d’œuvre ».

 

Négation des impacts collatéraux 

 

Si un individu atteint une situation professionnelle où sa marge de liberté et de créativité est plus grande, et où son pouvoir décisionnel est par conséquent plus fort, il lui sera fort facile de légitimer son action par sa participation à une cause, qu’elle soit sociale ou écologique.

 

La conférence de Gregory Boyce, le président et chef de la direction de la plus importante entreprise productrice de charbon de la planète, l’entreprise américaine Peabody, qui s’est tenue lors de la deuxième journée du Congrès mondial de l’énergie à Montréal en 2010 devant plusieurs centaines de délégués, l’atteste. M. Boyce n’a pas hésité à défendre ce combustible ultrapolluant en légitimant l’urgence de répondre au manque d’accès à l’électricité dans le monde, car, pour le citer, « l'accès à l'électricité permet aux gens de vivre mieux et plus longtemps ». Jusqu’à quel point peut-on condamner cet homme d’affaires d’affirmer cela ? Même si nous savons que la crise environnementale est bien plus qu’il ne l’affirme, bien plus qu’« une éventuelle crise environnementale prédite par des modèles informatiques ».
 

Quels problèmes sont prioritaires, et qui peut définir une telle priorité ? Dans le cas de Gregory Boyce, sa position influence ses priorités : en nous souciant de l’environnement, « nous nous sommes concentrés sur le mauvais enjeu ».  Mais qui d’entre nous n’accorde pas de priorités en fonction de la position qu’il détient, ou de ses conditions de vie ?

 

Autre exemple : si je considère le travail des enfants comme immoral considérant qu’un enfant doit avant tout être éduqué, comment vais-je procéder pour faire évoluer cette réalité ? En surveillant les entreprises qui les emploient ? Les conditions socio-économiques des pays qui favorisent le travail des enfants ? L’éducation aux parents ? Le système d’éducation des enfants ? L'ennui est que toutes ces réponses sont bonnes. « Ennui », car il n’est point difficile de justifier son action (par exemple, faire travailler des enfants) en se disant que le « vrai problème » prend racine dans le système d’éducation du pays en question.

 

Dans un article intitulé Wall Street: crimes économiques contre l’humanité, Shoshana Zuboff, professeure retraitée de la Harvard Business School, avait défendu la position selon laquelle la négation des conséquences des actions des responsables de la crise traduit une actuelle « banalisation du mal » et un « narcissisme institutionnalisé ».

 

La pensée à court terme

 

La capacité que nous avons collectivement de reporter la faute sur les individus qui sont à des niveaux différents de responsabilité dans la pyramide sociétale est intéressante à analyser. Dans le champ économique, par exemple, il a été démontré que le producteur doit agir selon la fameuse loi de l’offre et de la demande s’il souhaite que son commerce soit rentable. Or, Émile Durkheim et plusieurs économistes l’ont démontré, celle-ci n’a rien d’une loi économique naturelle. De l’autre côté, le consommateur consomme selon ses besoins et ses capacités économiques. Ici aussi, le besoin de rentabilité économique nuit à notre devoir de penser, entre autres à l’impact du produit sur notre santé, sur notre planète, sur notre vie, voire sur notre bonheur. Les comportements compulsifs ou les différentes dépendances ne représentent que la forme extrême de notre faible capacité à entrevoir les conséquences de nos actes.

 

En outre, ceci est d’autant plus pernicieux que les consommateurs ont le pouvoir collectif et, donc, la responsabilité collective de contrôler la demande et ainsi, par suite logique économique, l’offre; l’atteste la présence de la société civile (les mouvements associatifs), qui tente de sensibiliser à cette responsabilité et de promouvoir certains comportements jugés plus sains. Le modèle de l’économie sociale ou le mouvement de la décroissance va également dans ce sens. 

 

Ainsi, les intérêts respectifs souvent divergents d’un nombre grandissant d’acteurs économiques, politiques et sociaux tendent indubitablement à nuire aux projets collectifs. Un gouvernement au pouvoir, quel qu’il soit, semble avoir une marge de manœuvre plus réduite que jamais. Bien sûr, ce sont les bienfaits d’une plus grande démocratie que quelques individus au pouvoir ne puissent décider arbitrairement du sort d’une collectivité; mais une telle situation nuit autant aux idées du dictateur qu’à celles de l’idéaliste. Les normes étant floues, une telle société multiplie donc les occasions propices au développement de la corruption. La fin justifie les moyens. 

 

Comprendre pour soigner

 

Comme l’écrit Hannah Arendt, « la triste vérité est que la plus grande part du mal est faite par des gens qui ne se sont jamais décidés à être bons ou mauvais ». Or, nous avons la chance, dans de nombreux pays, d’avoir chacun cette possibilité de nous exprimer. Comme dirait Durkheim, l’autorité de la conscience morale n’est guère excessive et laisse libre cours à « l’originalité individuelle ». Dans les pays où les droits de liberté d’expression et d’association sont réprimés, la question se pose, bien sûr.
 

Cela étant, la position sociale de certains individus implique que les décisions qu’ils auront à prendre auront une portée plus grande.
 

De fait, la conduite de nos maires, avocats et entrepreneurs est déterminante avant tout pour l’éthos d’une société. Si elle est corrompue — nous l’avons compris —, elle mène à un certain cynisme. Pourquoi ? Parce que cette corruption, même si elle n’est pas nouvelle, nous montre aujourd’hui plus que jamais les travers de notre système politique et économique, dont il est difficile de se départir.
 

En parlant d’Eichmann, Arendt écrit qu’« il était impossible de communiquer avec lui, non parce qu’il mentait, mais parce qu’il s’entourait de mécanismes de défense extrêmement efficaces contre les mots d’autrui, la présence d’autrui et, partant, contre la réalité même » (Eichmann à Jérusalem, p. 61). Nous pouvons indéniablement constater cette attitude chez plus d’un des accusés de corruption. À l’inverse, Edward Snowden, cet informaticien américain, ancien employé de la CIA et de la NSA, semble avoir agi en fonction d’une telle éthique. Et voyez ce qui lui en coûte.


 

Fabien Torres, professeur de sociologie au Collège Lionel-Groulx


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