Le Devoir de philo - Albert Camus aurait-il défilé contre le «mariage pour tous»?

Albert Camus<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Albert Camus

Au printemps 2012 la population québécoise a manifesté en masse pour protester contre l’augmentation projetée des droits de scolarité universitaires, et au printemps 2013 c’est la population française qui a fait de même, dans des proportions équivalentes, pour marquer son opposition au projet de loi ouvrant le mariage et l’adoption aux couples homosexuels. Dans les deux cas, les réformes proposées étaient pourtant qualifiées de légitimes, nécessaires et progressistes par les gouvernements en place. Ainsi, pour Michelle Courchesne, comme un diplôme universitaire était avant tout un investissement personnel, et les comptes, déficitaires, il fallait se rapprocher du modèle américain. De même, pour Christiane Taubira, en vertu de la stricte égalité des droits et de l’existence de fait des familles homoparentales, il fallait légaliser l’évolution des moeurs. Alors, les cousins de la Belle Province seraient-ils tous devenus « gratteux », comme des « séraphins », et les « maudits Français », des homophobes ou plus exactement des « misogais » ?

Il aurait été tentant de poser cette question à Albert Camus, dont on fête cette année le centenaire de la naissance, lui qui a développé une philosophie fondée sur la prise de conscience de l’absurdité de la condition humaine, mais aussi sur la révolte. Certes, il ne s’est jamais directement exprimé sur ces questions « de société », mais il me semble qu’il aurait contesté à la réforme dite du « mariage pour tous » tant sa légitimité que son caractère nécessaire et progressiste, et ce, pour des raisons tant philosophiques que personnelles (il était orphelin de père).

Progressiste ? La réforme crée certes des droits nouveaux pour les couples homosexuels, mais où est le progrès ? Mettre sur le même pied la procréation, l’adoption et, demain, l’engendrement avec un tiers donneur, c’est imposer à certains enfants l’injustice de ne pas être des « enfants comme les autres », car orphelin de père ou de mère. Si chacun s’accorde sur le fait que tout le mouvement des démocraties depuis le XVIIIe siècle au moins a consisté à attribuer le statut de sujet de droit à des êtres qui en étaient injustement privés auparavant (noirs, femmes…), n’est-il pas temps de s’intéresser aux enfants (les générations futures) ? Ne sont-ils pas eux aussi une minorité injustement privée de droits, et le premier d’entre eux n’est-il pas celui d’avoir une filiation structurante ? Au moment où l’on commence à s’intéresser aux orphelins résultant de l’accouchement sous X et du don de sperme anonyme (cf. le film Starbuck), on en crée une nouvelle catégorie en légalisant l’adoption plénière par des couples de même sexe. Faut-il ne traiter cela que sur le mode du « il en verra bien d’autres ! », sous prétexte que l’enfant a de fortes capacités d’adaptation, et qu’il s’agit du « sens de l’histoire » ?

Dans L’homme révolté, Camus dénonce l’« historisme », à savoir l’état d’esprit de celui qui dit oui à l’Histoire, et voit en elle la figure même de l’Absolu et de la Loi. Pour sa part, il refuse de faire de l’histoire, et donc du « progrès », un absolu. Il ne se résout pas à un monde où les « repères » deviennent des « buts », où on remplace l’« au-delà » par le « plus tard », et où les valeurs ne valent que lorsqu’elles ont triomphé. En cela, il est nietzschéen, car se mettre au service de l’histoire, c’est ne plus croire à la vie, c’est la subordonner à des valeurs de manière à échapper au caractère difficilement supportable de la réalité, c’est se cacher le monde à l’aide de l’arrière-monde dans lequel ces valeurs sont fondées, c’est justifier l’état de fait, dans la mesure où les maux du présent sont, dans une perspective hégélienne et donc marxiste, avant tout des moyens qui préparent un bien ultérieur : c’est donc être nihiliste. Dans son Avec Camus, Jean Daniel raconte d’ailleurs la colère de son ami un jour où il lui avait fait valoir que l’indépendance de l’Algérie était inéluctable. Quoi, avait protesté Camus, vous dites « inéluctable » ? Comment ce mot, inéluctable, peut-il même franchir les lèvres d’un journaliste, ou d’un intellectuel, épris de vérité ? Et la tâche de la pensée ne commence-t-elle pas, précisément, avec l’effort pour opposer à la prétendue inéluctabilité des choses la sainte liberté des hommes ? Le 13 janvier 2013, les manifestants scandaient sur le Champ-de-Mars : « Je sais d’où je viens, mais je me demande où on va. »

Nécessaire ? La réforme pose la nécessité de régulariser des situations bricolées ou incertaines, sous prétexte que le droit doit coïncider avec le fait. Ce faisant, elle fait abstraction de la seule chose qui, sur le plan anthropologique, « ne peut pas ne pas être », à savoir la bipolarité de l’être humain. Selon les cosmogonies antiques, nous sommes issus d’une masse incréée, inorganisée, mais contenant en elle les germes possibles de la vie (les Égyptiens la nomment « Noun »; les Grecs, « Chaos »; et les Hébreux, « tohu-bohu »), et la création du monde a résulté d’une série de séparations ou différenciations successives et bipolaires (chaud/froid, haut/bas, dur/mou, sec/humide…). Dans une perspective toute nietzschéenne, Camus aurait dénoncé le fait de vouloir le bien sans le mal, la lumière sans les ténèbres, alors qu’il faut au contraire accueillir avec une ferveur égale les termes contradictoires dont la lutte est au coeur de la vie elle-même, à savoir les polarités opposées que sont le bien et le mal, la vie et la mort, la création et la destruction, le masculin et le féminin… Contrairement à ce que l’on veut bien laisser croire, le débat sur le « mariage pour tous » n’est pas un débat sur l’homosexualité, qui ne dépend pas de nous, mais un débat sur le refus de l’altérité, de la bipolarité, et de la différence des sexes, qui lui, dépend de nous. Le 24 mars 2013, les manifestants scandaient sur l’avenue de la Grande Armée : « Un père, une mère, c’est élémentaire. »

Légitime ? Pour pouvoir invoquer la légitimité, il faut, comme Antigone face à Créon, se référer à un principe supérieur, universel, car résultant du droit naturel ou rationnel. Quel est donc ce principe valable dans l’espace et dans le temps qui aurait échappé aux anthropologues et aux historiens, mais pas à nos gouvernants ? L’amour ? Chacun comprend que la référence à ce principe contient en germe la levée de l’interdiction de la polygamie, de l’inceste et de la pédophilie. La liberté ? Chacun sait qu’elle ne peut exister sans renoncement, et qu’elle ne commence à se déployer que quand des limites sont perçues et intégrées. L’égalité ? Chacun perçoit qu’elle n’a de sens qu’entre personnes ayant des capacités équivalentes. Le droit à l’enfant, « juste pour avoir les mêmes droits que les autres », et « parce qu’il est interdit d’interdire », ce n’est pas la recherche de l’égalité, mais celle de la volonté de volonté, la volonté de puissance définalisée, déobjectivée, qui ne veut, comme toute volonté instrumentale, que sa propre intensification.

C’est là où Camus diffère de Nietzsche. En effet, dans L’homme révolté, il lui objecte que : « l’affirmation sans restrictions », « l’adhésion totale à une nécessité totale », aboutit à « une divinisation de la fatalité » au point que la révolte « disparaît dans la soumission absolue de l’individu au devenir ». Dans Les justes, au travers d’un groupe de révolutionnaires socialistes projetant d’assassiner le grand-duc Serge dans le Moscou nihiliste du début du XXe siècle, il pose la question de la légitimité. L’un des protagonistes admettant ne pas avoir pu jeter sa bombe en raison de la présence d’enfants, Camus écrit le dialogue suivant : STEPAN : « Quand nous nous déciderons à oublier les enfants, ce jour-là, nous serons les maîtres du monde et la révolution triomphera. » DORA : « Ce jour-là, la révolution sera haïe de l’humanité entière. » STEPAN : « Qu’importe si nous l’aimons assez fort pour l’imposer à l’humanité entière et la sauver d’elle-même et de son esclavage. » Au travers de l’impératif catégorique que constitue le respect de la vie des enfants, Camus fixe les limites de la cause illimitée en dénonçant la démesure du terroriste, qui, parce qu’il projette sa Révolution dans l’absolu, détruit à la fois ce qu’il y a d’humain en lui, et chez les autres. Pour lui, la seule condition de la révolte de l’homme est sa propre limite, à savoir le droit d’autrui et la dignité commune aux hommes. Le 26 mai 2013, les manifestants scandaient sur l’esplanade des Invalides : « François, ta loi, on n’en veut pas. »

Dans Le premier homme, Albert Camus raconte son enfance de pied-noir algérien et la recherche de son père. En 1905, à 20 ans, ce dernier a participé avec le 1er zouave aux opérations de « maintien de l’ordre » visant à pacifier la frontière algéro-marocaine. C’est là qu’il a découvert un jour un de ses camarades non seulement tué et égorgé, mais avec son sexe dans la bouche. Révulsé, car pour lui, rien ne peut rendre raison d’un tel acte, il a rejeté toute tentative d’explication, et prononcé cette phrase définitive : « Un homme, ça s’empêche. » Selon Alain Finkielkraut, toute l’oeuvre de Camus peut être lue comme l’interminable commentaire de cette formule laconique. Pour lui, ce qui fait l’humanité de l’homme, ce n’est pas la liberté, c’est l’empêchement, l’inhibition, l’impossibilité, scellée par la honte, de faire ce que l’on veut, d’aller jusqu’au bout de son fantasme, de déchaîner ses pulsions. De la même façon, dans la mesure où un enfant peut être élevé, et bien élevé, par un couple homosexuel, une majorité aurait pu s’accorder sur la possibilité d’un mariage pour les personnes de même sexe, mais tant l’adoption plénière aujourd’hui que la PMA et la GPA demain nous engagent sur la voie de l’autoengendrement. En ce sens, la réforme est caractéristique tout à la fois de l’individualisme forcené et de la peur de l’autre, de l’orgueil et de l’arrogance, du refus de l’altérité et de la complémentarité qui caractérisent notre époque. Les refuser, en France comme au Québec, c’est, avec Camus, refuser l’absence de limites, l’hybris, la démesure.

Jérôme Courcier, banquier, licencié en philosophie (Université Paris X Nanterre)

18 commentaires
  • François Doyon - Inscrit 27 juin 2013 11 h 58

    Un devoir de nécromancie raté

    Il faudrait arrêter de faire dire n'importe quoi à un auteur sur un sujet sur lequel il n'a jamais parlé.

    • Sylvain Auclair - Abonné 27 juin 2013 14 h 16

      Ça va disqualifier la plupart des religions si on vous écoute.

    • Robert Éthier - Abonné 27 juin 2013 22 h 54

      @Sylvain Auclair

      Désolé, je ne vois pas le lien entre vos propos et la critique effectué par François Doyon.

  • David Boudreau - Inscrit 27 juin 2013 12 h 38

    "L’amour ? Chacun comprend que la référence à ce principe contient en germe la levée de l’interdiction de la polygamie, de l’inceste et de la pédophilie."
    Amalgame d'une grossièreté sans nom pour quelqu'un qui se prétend philosophe.
    Ainsi, nous devrions exclure l'amour comme principe qui légitime l'union par le mariage. Espérons nous le retour au mariage de raison? Cela pourrait-il nous prémunir de l'inceste et de la pédophilie? J'en doute.

  • Dominique Goubau - Abonnée 27 juin 2013 12 h 40

    Pauvre Camus!

    Il doit se retourner dans la tombe en vous lisant! «L'amour? Chacun comprend que la référence à ce principe contient en germe la levée de l’interdiction de la polygamie, de l’inceste et de la pédophilie», dites-vous?. Vous oubliez la zoophilie (argument entendu en France cet hiver)! Rassurez-vous, après dix de mariage pour tous au Canada, les statistiques ne révèlent aucune augmentation ni de l'inceste, ni de la pédophilie, ni de la zoophilie.

  • Guy Lafond - Inscrit 27 juin 2013 12 h 55

    Si une autre guerre de grande ampleur se déclenchait


    Question pour vous, Mme Mineau:

    Aussi progressiste que nous sommes, et si je vous suis bien, devrions-nous songer à envoyer de plus en plus de femmes et d'homosexuels au front pour guerroyer "un ennemi" tandis que davantage d'hommes resteraient à la maison pour s'occuper des enfants? (sans préjudice)

    • Marie-Élaine Mineau - Inscrit 27 juin 2013 14 h 44

      Quel est le lien avec mon commentaire? Mon propos est quel le texte de M. Courcier repose sur des procédés invalides et au moins un (je ne suis pas allée plus loin) pseudo-argument.

      Bref, je ne comprends toujours pas votre intervention, ni ce que vous essayez de me faire dire, mais j'ajouterai ceci: historiquement et encore aujourd'hui, c'est l'armée elle-même qui résiste et peine à intégrer les femmes et les homosexuels.

    • Sylvain Auclair - Abonné 27 juin 2013 15 h 05

      Mais c'est ce qu'on fait, non? Les femmes et les homosexuels ont désormais le droit d'entrer dans l'armée.

  • Valérie Cayouette-Guilloteau - Inscrit 27 juin 2013 14 h 16

    Un paralogisme fondamental.

    M. Courcier, vous utilisez abusivement le nom de Albert Camus afin d'appuyer vos propres opinions, sans suffisamment indiquer à quels concepts de son oeuvre (et non de sa biographie) vous vous référez et pourquoi de tels liens vous apparaissent justifiés. Votre texte est bien écrit mais repose essentiellement sur un sophisme de l'appel à l'autorité.

    • Max Windisch - Inscrit 27 juin 2013 22 h 10

      Votre commentaire me semble assez injuste, puisque citer Camus était la règle du jeu établie par Le Devoir (voir l'encadré en entête)...