Le Devoir de philo - Jacques Villeneuve : Prométhée exilé

Notre frère Jacques ignore deux choses : que la liberté a pour corollaire la responsabilité ; que ni le talent ni l’argent ne confèrent d’autorité à une opinion.
Photo: Jacques Nadeau -Le Devoir Notre frère Jacques ignore deux choses : que la liberté a pour corollaire la responsabilité ; que ni le talent ni l’argent ne confèrent d’autorité à une opinion.

Jacques Villeneuve en deux temps…

«Jacques», le fils du héros québécois de la F1 Gilles Villeneuve, a de la suite dans les idées. Après ses propos controversés sur la grève étudiante il y a de cela un an,
il a récemment plié bagage pour s’installer en Andorre : «Je ne me sentais plus chez moi au Québec» a-t-il confié récemment.

Bien que sa terre d’exil soit un paradis fiscal, son départ ne serait pas «une
question d’impôts.» Ce seraient plutôt «les problèmes sociaux, la colère des étudiants,
les habitudes des assistés» qui l’auraient chassé.

Un tel climat d’instabilité «fait en sorte qu’on hésite à investir au Québec.» Les lois, selon lui, y bloquent tout et y fâchent les gens. «Et c’est à ce moment que les riches changent de pays», notamment pour s’installer là où il coûte «moins cher» [sic] de vivre.

Comme le demandait Christian Rioux dans ces pages le 14 décembre («Prends l’oseille et tire-toi ! » ) : «Que valent en effet ces remontrances de la part d’un ‘citoyen’ qui, après avoir usé du plus précieux de ses droits, celui de critiquer publiquement ses semblables, oublie ses devoirs et se pousse comme un lâche ?»

Nous ne saurions mieux dire. Nous nous contenterons simplement de montrer que la critique de cet arrivisme ne date pas d’hier. Nous l’ancrerons ici dans le mythe de Prométhée tel qu’exposé par Platon dans son Protagoras.

…Prométhée en trois mouvements


Zeus charge Épiméthée et Prométhée de distribuer les qualités naturelles à tous les êtres vivants, sur le point de voir le jour. Le premier s’occupe de la distribution et dote généreusement toutes les espèces des caractéristiques dont elles ont besoin pour survivre – toutes les espèces… sauf l’homme.

Anticipant sa vulnérabilité, Prométhée subtilise aux dieux les arts et le feu pour en doter son protégé. Riche de ces techniques, l’homme peut bricoler tout ce dont il a besoin pour faire face aux nécessités de la vie. Ses outils le laissent cependant vulnérable : incapable d’être juste avec ses semblables, il n’arrive pas à se fédérer avec eux pour résister aux bêtes sauvages. Zeus sauve la donne en envoyant Hermès offrir à l’homme l’art que Prométhée, dans son empressement, n’avait pas réussi à lui subtiliser : la politique. Le messager inculque ainsi la dikè et l’aidos – le sens de la justice et celui de l’honneur – à tous les citoyens pour les attacher par des liens d’amitié indénouables.

(In)suffisances techniques


Prométhée est ici un personnage ambigu : animé d’un réel souci de justice, il s’embourbe lui-même, avec l’homme qu’il chérit, dans l’injustice. Nul doute, sans son secours, son rejeton était condamné à une mort rapide. Avec son bric-à-brac divin, l’homme peut répondre à ses besoins les plus criants.

C’est toutefois là un cadeau de Grec : dans la prospérité, Prométhée a caché malgré lui l’asociabilité. Fier de ses talents, ébloui par son feu et assourdi par le tapage de sa forge, le technicien n’entend pas plus les autres qu’il ne s’entend avec eux. Il s’en sépare donc, en «mauvais ami et mauvais patriote» (Xénophon, Économique, VI).
En trompant ses pairs olympiens, Prométhée condamnait déjà l’homme aux effets trompeurs de la technique : la libération de la nature l’aliène au travail ; l’anarchie le libère d’un maître pour le mettre au service de besoins tyranniques ; la suffisance de l’artisan se bute à l’insuffisance de son art.

Le temps d’une paix

Plein d’orgueil, le technicien manque de sens civique. Or, a posteriori, c’est bien cette capacité de vivre ensemble qui se révèle essentielle. La communauté nous permet non seulement de vivre humainement, mais également de nous définir en tant qu’hommes.
La politique est pour l’homme un moment de paix. Là où le don des techniques, opéré dans la précipitation, est hasardeux, celui de la politique attend le dialogue – la question d’Hermès et la réponse de Zeus – pour établir son ordre.

La concorde (koinonia) donne du temps : non plus un temps inquiet et impatient, mais un temps d’arrêt nécessaire à toute activité pleinement humaine. Cet espace-temps propre à l’homme, ce temps libre (scholè) propice à la réflexion et au dialogue, est sacré : donné par Zeus, il est concrètement un donné de la vie humaine, c’est-à-dire sa condition nécessaire. Noblesse oblige La communauté n’est pas l’œuvre de techniciens, mais de citoyens. Ce n’est ni le travail, ni le salaire, ni la voiture qui définissent l’Athénien, le Spartiate ou le Milésien, mais plutôt ses responsabilités sociales.

La cité des hommes, contrairement à celle des dieux, a moins besoin, pour garder ses lois, de pouvoir (Kratos) et de violence (Bia) que d’ethos. C’est le mode de vie de chacun, la manière de se sentir lié aux autres par la justice (dikè) et l’honneur (aidos) qui assure la prospérité.

La justice, dans une société, consiste à «rendre à chacun le sien» ; le citoyen juste saura donc autant prendre que rendre ce qui lui est donné. En d’autres mots, nos pères nous ont laissé la cité en héritage ; il est normal que la charge nous en revienne. La contrainte de la nécessité a donc pour corollaire l’autocontrainte de l’honneur. Pour que chaque citoyen prenne sa place dans la cité, il faut qu’il en soit fier. En la jugeant ainsi digne d’estime, il s’y attachera en même temps qu’à ses concitoyens.


Se lier d’amitié


Ce qui lie une communauté, ce qui y rattache chaque citoyen, est un sentiment. «La cité, ce sont des citoyens unis par des liens personnels d’amitié (philia) et exerçant par cette koinonia leurs activités » (Jean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs). Le vivre-ensemble n’est pas un art comme les autres : il ne produit rien, il ordonne. Les lois règlent et commandent le partage des activités économiques et de leur produit entre les concitoyens. L’économie – la loi (nomos) de la maisonnée (oïkos) – est naturellement subordonnée à l’intérêt général.

L’agora apparaît donc comme le lieu où chacun met en commun ce qu’il a de plus précieux – son temps. Chacun y prend le temps de discuter avec ses pairs et donne du temps aux institutions publiques. C’est à ce prix, non monétaire, que se paie la liberté. On peut bien délier les cordons de sa bourse pour se délier de ses solidarités citoyennes. Le cosmopolitisme des riches ne date pas d’hier. Les sophistes les plus prospères vivaient ainsi, en itinérants, voguant d’une cité à l’autre, comparant leurs lois, et vendant leurs services aux politiques les plus ambitieux (et offrants).

Mais cette attitude est hypocrite – elle relève plutôt d’un cosmo-apolitisme. Rien n’y attache l’individu à ses «concitoyens du monde». Chacun y est plutôt atomisé dans la relativité des intérêts, des discours et des lois. Seuls ceux que la Fortune a déjà arbitrairement dotés ont l’impression de pouvoir utiliser leur fortune pour y échapper.

Double ignorance

Socrate enjoignait sévèrement à ses concitoyens de tourmenter ses enfants s’ils les voyaient «rechercher les richesses ou toute autre chose avant la vertu. Et s’ils se croient quelque chose, quoi qu’ils ne soient rien, faites-leur honte, comme je vous faisais honte, de négliger leur devoir et de se croire quelque chose quand ils sont sans mérite» (Platon, Apologie de Socrate, 41e).

Le fils d’un Berthelais (de Berthier) «pète plus haut que le trou», éhontément ? Rappelons lui qu’il vit, intellectuellement autant que politiquement, au-dessus de ses moyens. Pas besoin de savoir grand-chose pour détecter le gouffre qui existe entre les habiletés techniques et la pensée critique du pilote. Socrate avait déjà flairé la supercherie chez les artisans athéniens :

«Car, si moi, j’avais conscience que je ne savais à peu près rien, j’étais sûr de trouver en eux du moins des gens qui savent beaucoup de belles choses. En cela, je ne fus pas déçu. [Toutefois,] parce qu’ils faisaient bien leur métier, chacun d’eux se croyait très entendu même dans les choses les plus importantes, et cette illusion éclipsait leur savoir professionnel» (Platon, Apologie de Socrate, 22d-e).

Notre frère Jacques ignore deux choses : que la liberté a pour corollaire la responsabilité ; que ni le talent ni l’argent ne confèrent d’autorité à une opinion. Seul le sens civique, qui ne s’acquiert qu’à long terme, par l’engagement actif et affectif dans une communauté, permet l’usage libre et public de la raison.

Rendre son dû à une société, c’est plus qu’y payer – temporairement – des impôts. Il faut du temps pour s’attacher à nos concitoyens : on peut douter que les saucettes «glamour» de Villeneuve dans la métropole lui en laissent suffisamment pour en perdre à jaser de choses et d’autres avec les « assistés », les étudiants et les « fainéants » qui paralysent la place publique. Le vacarme des bars et des bolides enterrerait la
conversation.

Un exil contradictoire


Que le temps que notre Prométhée motorisé a passé à Montréal ne l’ait pas attaché plus qu’il faut à ses concitoyens du Québec, on ne peut d’ailleurs pas l’en blâmer – sa vie internationale explique ses sentiments. Mais il relève de l’injustice et de la duperie de critiquer des lois auxquelles l’honneur et l’amitié ne l’attachent pas.

Accordé : les lois ne sont pas parfaites. Le Québec non plus. Socrate, comme tous
ceux que fuit Villeneuve, l’ont appris à leurs dépens. Il y a beaucoup à dire et à faire à ce sujet. Mais le fuyard ne fait rien – et ce qu’il dit s’en trouve nul et non avenu.

La fuite, dans une Olympe fiscale qui plus est, n’est pas un remède mais un symptôme de l’injustice. L’exode – j’allais dire des cerveaux! – des riches aggrave les problèmes qu’ils fuient : mendicité, inégalités sociales, sécurité publique, etc. L’évasion (fiscale ou littérale) n’est pas une solution, mais un facteur de dissolution pour la société.

Socrate prend tout le temps qu’il faut pour en convaincre son ami Criton : s’évader d’une communauté en quête de lois justes contredit de l’idée même de justice. S’évader, c’est renier la justice et l’honneur qui nous attachent aux autres et laisser retomber sur eux nos obligations citoyennes.

Les rats qui quittent le navire pendant que les matelots colmatent les brèches devraient au moins avoir l’obligeance de ne pas couiner trop fort. L’exil nous acquitte peut-être de certaines obligations, mais il nous condamne au mutisme, sous peine de se contredire soi-même.

Louis Dugal
Professeur de philosophie au Collège de Rosemont



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21 commentaires
  • Josette Allard - Inscrite 5 juin 2013 03 h 14

    Empreint d'intelligence

    Quelle merveilleuse leçon de savoir vivre.

  • Jacques Boulanger - Inscrit 5 juin 2013 05 h 57

    Le plus grand

    Aussi imbécile qu'heureux. Le summum, quoi. À côté, Gérard Depardieu, c'est de la piquette.

  • Marcel Bernier - Inscrit 5 juin 2013 07 h 35

    On s'en tappe!

    Galganov et Newtown, même combat!

  • Richard Laroche - Inscrit 5 juin 2013 09 h 18

    Triste départ de Jacques Villeneuve.

    Nous venons de perdre un personnage historique dont le Québec se souviendra toujours comme un grand artiste de la chanson.

  • Jean Lapointe - Abonné 5 juin 2013 09 h 27

    C'est pas fameux comme exemple à suivre

    «L’exil nous acquitte peut-être de certaines obligations, mais il nous condamne au mutisme, sous peine de se contredire soi-même.»

    S'il s'était tu, nous pourrions tous faire de même et n'en rien dire sans pour autant souligner les problèmes que cet exil soulève mais, en s'exprimant comme il l' a fait et en faisant ce qu'il a fait, ne se pose-t-il pas en exemple à suivre à cause de sa notoriété?

    Et est-ce que ce n'est pas regrettable de ce point de vue?

    Le mal est fait. Nous n'y pouvons plus grand'chose.

    Mais les médias n'ont-ils pas une part de responsabilité dans tout cela?

    Pourquoi accordent-ils tant d'importance aux propos de Jacques Villeneuve?

    Ne devraient-ils pas plutôt les taire s'ils se sentaient un peu plus responsables?

    • Dominic Lamontagne - Inscrit 5 juin 2013 13 h 00

      Vous être millionnaire, feriez-vous la même chose ???

      Je pense que c'est la seule question que tous les québécois doivent se poser....

      "take the money and run"