Le Devoir de philo - Le chômage, entre malchance et responsabilité personnelle

Il est injuste qu’une personne voulant travailler soit sanctionnée financièrement pour avoir été désavan tagée dans la loterie sociale et la compétition pour cette ressource enviée que constitue un emploi.
Photo: Jacques Grenier - Archives Le Devoir Il est injuste qu’une personne voulant travailler soit sanctionnée financièrement pour avoir été désavan tagée dans la loterie sociale et la compétition pour cette ressource enviée que constitue un emploi.

Fin février, Le Devoir rapportait les critiques lancées par l’opposition à la ministre des Ressour ces humaines, Diane Finley, sommée de s’expliquer sur les « quotas de prestations d’assurance-emploi à éliminer » (Le Devoir, 26 février 2013). Con frontée aux preuves de cette accusation, alors qu’elle avait commencé par nier les faits, la ministre a préféré parler « d’objectifs de rendement » plutôt que de « quotas ».

Pour l’opposition, les ter mes ne changent rien à la réalité et il faut reconnaître que, d’un point de vue philosophique, il en va de même. En effet, quel que soit le terme utilisé, la question qui se pose est la suivante : si les allocations de chômage ont pour mission de compenser une privation involontaire d’emploi (ce qu’affirme le gouvernement du Canada sur son site Internet), leur octroi peut-il être soumis à des « exigences de rendement » ?


Le regretté philosophe états-unien Ronald Dworkin, décédé quelques jours avant que n’éclate ce débat, peut nous aider à répondre à cette question. Sa philosophie libérale-égalitaire, en effet, a toujours cherché à concilier les exigences de responsabilité collective pour les plus démunis et de responsabilité individuelle des citoyens.


Pour être légitime, disait Dworkin, un gouvernement doit traiter ses citoyens com me des égaux, c’est-à-dire leur témoigner un égal respect et une égale attention.


Égal respect des différents idéaux de vie, ou « conceptions de la vie bonne », au sujet de la qualité desquels l’État n’a pas à se prononcer. Et égale attention aux possibilités qu’ont les citoyens d’accéder aux ressources permettant de mener à bien leurs projets de vie.


L’important, de ce dernier point de vue, jugeait Dworkin, c’est que personne ne soit pénalisé pour une situation - sociale ou génétique - dont il ne peut raisonnablement être tenu pour responsable, mais qu’on ne néglige pas non plus l’importance de la responsabilité personnelle.

 

Traquer les parasites ?


Et, à vrai dire, ce principe général est peu susceptible d’être contesté, réunissant en sa formulation abstraite les revendications des con servateurs comme des progressistes.


C’est sur la lecture des faits sociaux que ces deux camps divergent. Les conservateurs ont tendance à tout attribuer à la responsabilité personnelle (« Quand on veut du travail, on en trouve »). Les progressistes, eux, s’appuient sur la mise en évidence des déterminismes sociaux et des mécanismes économiques qui font que les individus ont des chances inégales d’accès à l’emploi, en raison de l’arbitraire de la naissance, et qu’un certain taux de chômage involontaire apparaît de plus en plus comme une donnée indépassable de l’organisation capitaliste de l’économie (les moyens de l’État, en matière de création d’emplois, étant relativement limités).


L’enjeu, dans la conception des règles relatives au chômage, consiste donc, comme chacun sait, à dédommager le chômage involontaire sans inciter à ce que certains appellent le parasitisme - qui est à distinguer du chômage volontaire.


En effet, il est injuste qu’u ne personne voulant travailler soit sanctionnée financièrement pour avoir été malchanceuse dans la loterie génétique, la loterie sociale (milieu de naissance) et la compétition pour cet te res source enviée (et ra re, dans le sens où elle n’est pas disponible pour tout le mon de) que cons titue un emploi.


Mais il semble tout aussi injuste, selon Dworkin, qu’u ne personne profite des bénéfices du produit social sans vouloir y apporter sa contribution.


Précisons toutefois que tous les chômeurs volontaires ne sont pas de tels parasites puis que certains apportent leur contribution à la société dans un secteur non rémunéré, comme les services ou les soins à la famille.

 

Les principes et la pratique


Toutefois, ce qui est simple dans les principes l’est beaucoup moins dans la pratique, comme le reconnaissait lui-même Dworkin. Les dispositifs administratifs permettant d’identifier ce qui relève des choix personnels et ce qui relève de la malchance sont extrêmement lourds et, de surcroît, souvent humiliants pour les chercheurs d’emploi.


Dworkin se contenterait sans doute alors du bénéfice du doute, défendant un revenu non négociable de remplacement et une organisation administrative minimisant toutes les injustices (parasitisme, inégalité des chances et humiliation).


Mais cela, c’est parce que Dworkin était un théoricien de la justice et qu’il n’admettait pas que l’efficacité soit préférée à la justice sociale (ce qui ne signifie pas que sa conception de la justice était insensible à des considérations d’efficacité).


Cependant, ce type d’organisation du chômage, privilégié dans tous les pays développés (avec différents degrés de sévérité ou de générosité), s’a vère inefficace du fait que l’é cart est trop réduit, entre le premier revenu disponible lié à l’emploi et le revenu de chômage, pour inciter les chômeurs à accepter un emploi souvent précaire. L’incitation au travail n’est pas suffisante, et la seule manière d’opérer un gain d’efficacité consiste à rendre dégressives les allocations de chômage, au détriment des chômeurs involontaires et de la justice sociale.


Comme le prouvent les récents débats canadiens, et n’en dé plai se à Ronald Dworkin, l’efficacité est le plus souvent préférée à la justice, à tel point qu’on en vient à con fondre une institution gouvernementale ayant une visée de justice sociale avec une entreprise ayant le rendement pour objectif premier.


Et c’est là qu’il convient d’aller au-delà de la pensée de Dworkin. Car si cette dernière nous permet de con damner fermement la politique managériale de la ministre Finley au nom de cette confusion, elle n’apporte pas de solution au problème plus fondamental que constitue l’opposition entre justice et efficacité.


La solution


La solution est à chercher du côté d’un autre philoso phe, belge cette fois. Philippe Van Parijs a été fortement influencé par la pensée de Ronald Dworkin mais s’est distingué de son aîné en défendant l’idée de plus en plus populaire du revenu de base. Il s’agit d’un revenu versé à chaque individu, de manière inconditionnelle, tout au long de sa vie.


Qu’on travaille ou pas, qu’on cherche un emploi ou non, on en bénéficie. Incitation à la paresse ? Non, répond Van Parijs, qui y voit surtout un formidable gain, à la fois du côté de l’incitation au travail, puisque le chômeur ne perd rien (et gagne au contraire beaucoup) à accepter un emploi, et du côté de la justice, puisqu’on ne pénalise plus le chômage involontaire, notamment, et qu’on renforce le pouvoir de négociation des travailleurs.


Ce qui fait qu’on peut, à ses yeux, parler d’un « nouveau mariage de la justice et de l’efficacité ».


Bien sûr, il y aurait toujours des parasites, mais ils seraient encouragés à l’emploi sans qu’il faille pour cela s’en prendre aux droits des malchanceux.


Quoi qu’il en soit, cette solution n’a pas besoin d’être idéale pour qu’on l’adopte. Il suffit qu’elle soit préférable à la solution actuelle.


Et elle semble l’être, tant du point de vue de la justice que de l’efficacité.

Pierre-Étienne Vandamme est diplômé en philosophie et en éthique économique et sociale de l’Université catholique de Louvain, en Belgique. L’auteur prépare une recherche de doctorat en philosophie politique.


***


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8 commentaires
  • Richard Gauthier - Inscrit 16 mars 2013 07 h 45

    J'étais contre, le suis moins!

    L’efficacité (lire le profit) ou la justice sociale?

    J’étais contre, je le suis moins! J’évolue, deviens de moins en moins dogmatique! Voilà un sous-titre prometteur dans un monde ou la démocratie est une parodie. L’auteur Pierre-Étienne Vandamme diplômé en philosophie et en éthique économique et sociale prépare une recherche de doctorat en philosophie politique.

    Dans le cadre de ma participation à l’élaboration du programme du nouveau parti politique la Coalition pour la constituante, me faire une «tête» sur ce sujet est très important. Comment concilier économie avec un projet social «unique» au Québec?

    À peine au deuxième paragraphe, une insertion introduit le concept de «revenu de base»! Ici il ne faut pas confondre revenu de base avec base paresse. Bien au contraire! Revenu de base est utilisé comme étant un incitatif à accepter un emploi et surtout RENFORCE le pouvoir de négociation des travailleurs. Jusqu’ici j’étais contre!!! Vous connaissez la rengaine je suppose : ils (les chômeurs) vont s’assoir sur la paresse et ceux qui travaillent ne voteront pas pour nous!

    Oublions la recherche des votes! La Coalition pour la constituante n’est pas là pour rester mais réformer nos institutions. Alors passons au vrai raisonnement. Franchement, je me remets en question! Et si la solution à notre prospérité économique passait par une plus grande compréhension de cette dynamique conciliant efficacité et compassion (justice sociale)? Comme toujours, le premier (pays/nation) qui inventera la NOUVELLE démocratie…en sera le plus grand bénéficiaire! L’histoire le prouve. Et c’est ce que je veux pour le Québec. Alors attachez vos tuques les immobiles car ça va brasser dans la boîte à penser.

    Surpris vous êtes? Moi oui! Pour la première fois de ma vie je suis prêt à poursuivre cette réflexion en profondeur, m’exposer aux critiques des immobiles.

  • Patrick González - Inscrit 16 mars 2013 10 h 28

    Pas compris

    En quoi l'instauration d'un revenu minimal garanti résoudrait en quoi que soit le problème d'aléa moral lié à l'assurance-chômage ? Un peu moins de philosophie et un plus d'analyse microéconomique aiderait ici il me semble.

    • Louis Aubin - Inscrit 16 mars 2013 11 h 59

      Voir le film "Le revenu de base" pour comprendre en profondeur les changements qu'induiraient l'instauration d'un revenu minimal.

      Bon visionnement !

      http://youtu.be/-cwdVDcm-Z0

  • Patrick González - Inscrit 16 mars 2013 10 h 56

    Confusion

    L'auteur confond l'injustice de traitement entre un chômeur négligent (pour se trouver un nouvel emploi) et un chômeur malchanceux et « l'injustice » sociale. Le système d'assurance-chômage n'a rien à voir avec la justice sociale. Au niveau microéconomique, il améliore la qualité de vie des travailleurs en limitant le risque d'une chute brutale de revenus et il fait la même chose avec la consommation au niveau macroéconomique en prévenant ainsi l'incidence des crises économiques. Je ne peux croire que l'auteur souhaite remplacer l'assurance-chômage (qui peut être assez généreuse puisqu'elle est commensurable avec le montant des cotisations, donc du revenu) par un revenu garanti (qui serait nécessairement minimal). L'injustice de traitement est inhérente à tous les systèmes d'assurance ; on peut la réduire mais cela se fait aux dépens de l'efficacité du système (donc des intérêts du plus grand nombre) et trop d'injustice sacrifie la raison d'être du système (l'assurance).

  • Mario Jodoin - Abonné 16 mars 2013 15 h 36

    Revenu de base?

    Le problème avec le revenu de base est qu'il est inefficace si trop bas et trop coûteux si suffisamment élevé. Par exemple, si on l'établissait à 12 000 $ par an par adulte au Québec, il coûterait entre 75 et 80 milliards, soit plus que les dépenses actuelles du gouvernement du Québec. Il forcerait littéralement un gouvernement à privatiser tous les services publics, ce qui est d'ailleurs la raison pour laquelle bien des partis et économistes de droite (comme Milton Friedman avec son impôt négatif) appuient ou ont appuyé cette mesure.

    Ces gens considèrent qu'un individu est plus en mesure de faire ses choix que l'État. Ils nient ainsi complètement la notion de biens communs. Ils ignorent le fait que chaque personne n'a pas les mêmes besoins de services.

    Le compromis est le revenu minimum garanti qui n'est offert qu'aux adultes qui ont un revenu inférieur à un montant. Par exemple, avec un seuil de 12 000 $ par an, comme dans l'exemple précédent, ce programme coûterait entre 3 et 4 milliards $, ce qui nous permettrait d'atteindre l'objectif du revenu de base sans obliger la destruction de nos services publics.

  • Jean Lapointe - Abonné 16 mars 2013 16 h 10

    Aspects psychologiques de la garantie de ressources

    En 1966, le philosophe et psychanalyste Erich Fromm (décédé en 1980) a publié un texte dans lequel il se consacre aux aspects psychologiques du minimum garanti.

    «La raison la plus importante d'accepter cette idée, d'après lui, est qu'elle pourrait augmenter radicalement la liberté de l'individu.»

    «Ce revenu garanti qui devient possible à l'ère de l'économie d'abondance, pourrait pour la première fois libérer l'homme de la peur de mourir de faim, et de le mettre ainsi à l'abri de n'importe quelle menace économique.»

    Ce que préconisait Fromm en 1966 n'a pas été fait . J'ai au contraire l'impression que les choses se sont aggravées dans plusieurs pays.

    Et pourtant les avantages qu'il voyait à l'instauration d'un revenu minimum garanti m'apparaissent encore tout aussi valables aujourd'hui.

    Il est déplorable qu'une telle idée ne soit pas encore plus défendue et propagée.

    Il faut donc lire ce qu'il en disait.

    Source: Aspects psychologiques de la garantie de ressources (1966),

    in De la désobéissance autres essais, par Erich Fromm, ( traduction française) Editions Robert Lafond, Paris 1983