Le Devoir de philo - Lévinas et l’humanité du visage

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Photo: Illustration: Christian Tiffet

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Dans la cause opposant N. S. à ses agresseurs, la Cour suprême du Canada a décidé de permettre à certaines musulmanes de porter le niqab (ce voile qui ne montre que les yeux) lorsqu’elles sont appelées à témoigner en cour. Ce jugement ne généralise pas la pratique, chaque cas demeurant particulier.


La décision fut divisée, quatre juges l’ayant emporté sur trois autres. Elle a soulevé bien des polémiques. Déjà, et même s’il laisse le visage à découvert, le port du hidjab dans les institutions publiques est loin de faire l’unanimité. Il est jugé trop ostentatoire par ceux qui plaident en faveur d’une certaine neutralité.


En France, on a adopté le 11 avril 2011 une loi interdisant, à quelques exceptions près (comme pendant les périodes de carnaval ou de froid intense), de se masquer le visage, non seulement dans les institutions, mais dans tout espace public. Des amendes ont déjà été données. Au sein de la grande communauté musulmane, il n’y a pas unanimité non plus.


Y aurait-il eu pour N. S. des solutions de rechange au port du niqab au tribunal ? Par exemple de ne pas être vue de ses agresseurs mais uniquement par le juge et les avocats en présence ? Deux juges de la minorité ont évoqué cette possibilité. Mais cela n’aurait-il pas montré du même coup que cette pratique n’a pas à être suivie à la lettre ?


De plus, on justifie le port du voile islamique en alléguant, entre autres, qu’il s’agit pour les femmes de se prémunir contre le regard des hommes étrangers à la famille. Or, étant donné que les agresseurs de N. S. sont son oncle et son cousin, on peut se demander si l’argument en faveur du port du niqab tient toujours la route. Contre cet argument, on a fait valoir qu’il ne s’agissait pas de membres « directs » de la famille de N. S.


Mais pourquoi serait-il important de montrer son visage ? Selon nous, la pensée d’Emmanuel Lévinas (1906-1995) peut nous permettre de répondre au moins en partie à cette question, car, dans l’histoire, le philosophe français d’origine lituanienne a fourni une des meilleures réflexions qui soient sur le visage.


Le visage comme « épiphanie »


La pensée de Lévinas prend d’abord racine dans la phénoménologie, cette philosophie un peu austère qui s’est donné pour tâche de décrire les manières avec lesquelles la pensée se rapporte à ses différents contenus. Dans son livre Totalité et infini (1961), Lévinas se démarquera de cette approche en soulignant les limites de la connaissance : elle ne peut pas toujours ramener le radicalement Autre au Même, c’est-à-dire le ramener à l’intérieur de ses propres limites.


Pour Lévinas, il y a toujours une extériorité au-delà de la conscience. Il faut en tenir compte. Le philosophe appellera Infini ce qui échappe aux filets de la conscience. Parmi ces limites, il y a surtout Autrui et les exigences éthiques qu’il implique. L’éthique, tant qu’elle nous pousse vers cet absolument Autre que Soi, occupe le centre de la pensée de Lévinas. Elle est donc première. Autrui est premier ; il me transcende radicalement, il a préséance sur moi. Je ne peux même pas exiger qu’il me rende la pareille ; ce ne serait plus de l’éthique, mais un simple calcul. Autrui, ne pouvant être ramené à l’intérieur de ma cons cience, apparaît dans un « face à face » qui résiste au Moi. C’est en s’appuyant sur ces prémices que Lévinas consacrera dans Totalité et infini, mais aussi ailleurs, plusieurs pages à l’analyse du visage.


La dignité de la personne trouve son sens dans le fait qu’elle ne saurait être réduite à un simple objet ou à un élément de mon décor. « Le visage est présent dans son refus d’être contenu. Dans ce sens il ne saurait être compris, c’est-à-dire englobé » (Totalité et infini).


Pour qu’une véritable rencontre ait lieu, il importe donc d’assumer ce face à face essentiel : « C’est ma responsabilité en face d’un visage me regardant comme absolument étranger […] qui constitue le fait originel de la fraternité. » C’est ainsi que je ressens son appel et que je deviens responsable.


Lévinas soulignera que le visage ne se donne pas comme une simple somme de choses perçues : nez, front, menton, yeux, etc. « Ce qui est spécifiquement visage, c’est ce qui ne s’y réduit pas » (Éthique et infini). Sans la plupart de ces éléments perçus, il n’y aurait sans doute pas de visage, mais le visage est plus que la somme de ces parties visibles. Il est signification. « Ce que nous appelons visage est précisément cette exceptionnelle présentation de soi par soi, sans commune mesure avec la présentation de réalités simplement données, toujours suspectes de quelques supercheries » (Totalité et infini). Le philosophe parlera d’« épiphanie » pour caractériser cette apparition unique en face de nous.


Demandons-nous maintenant quel est l’aspect qui se montre en premier lorsque nous sommes devant une personne voilée : un soi (une personne) ou une réalité donnée, dépersonnalisée par le voile ? Pour plusieurs, et nous faisons ici abstraction du hidjab, ce sera le voile qui primera sur la personne.


Faut-il immédiatement crier au racisme devant ce malaise ressenti ? Je ne le pense pas. Qui dit malaise ne dit pas nécessairement racisme. Des malaises semblables peuvent survenir dans des situations où il ne peut être nullement question de racisme : dans le métro, être assis en face de quelqu’un arborant un masque de Darth Vader peut être assez déroutant, surtout si ce n’est pas la fête de l’Halloween ou s’il n’y a pas une réunion d’amateurs de Star Wars en ville.


La perception d’un voile masquant le visage peut se rapprocher d’une perception d’objet. La relation « je-cela » prend alors les devants sur la relation « je-tu ». Aucune des deux parties en présence, autant celle qui perçoit que celle qui est perçue, ne saurait trouver avantageux l’absence d’une relation entre deux sujets libres ayant un accès immédiat, à tout le moins plus immédiat, à l’autre comme mon semblable.


Devant une femme portant le niqab, et a fortiori la burqa (le voile intégral comportant une grille qui couvre aussi les yeux), il y va certes de la responsabilité du percevant d’éviter l’écueil de la relation sujet à objet. Il doit être en mesure de développer une attitude éthique asymétrique, dirait Lévinas, lorsqu’il se bute à la vision d’un être quasi fantomatique plutôt qu’à une réelle personne.


Cet acte est louable, mais il ne faut pas non plus occulter ce fait : au lieu de cet effort, il y aura beaucoup d’incompréhension, beaucoup d’indifférence. Il n’y aura pas d’Autre derrière ce voile. Il n’existera pas. Pire encore, on assistera à une réaction de mépris. En l’absence de visage, la conscience ne se sent ni interpellée, ni mise en question : elle « revient à elle-même pour reposer sur elle-même », alors que devant Autrui « […] le Moi s’expulse de ce repos […] » (Humanisme de l’autre homme).


En fait, il n’y aura que la personne voilée qui détiendra l’exclusivité du dévisagement de la personne non voilée. Dans ces conditions, le voile n’est-il pas plutôt jeté sur la personne à qui l’accès au visage de l’autre est refusé ? Je ne veux pas suggérer que c’est le but recherché, mais il n’en demeure pas moins que la personne voilée voit ce que l’autre n’est pas en mesure de voir. Dans ce refus de dévoilement, comment « envisager » une relation vraie avec autrui ? Cette asymétrie éthique s’avère bien exigeante.


Violence et dissimulation


L’absence de visage ouvrirait-elle plus facilement la porte à la violence ? Loin de nous l’idée de suggérer cette théorie choquante, lancée par Bernard-Henri Lévy, selon laquelle le voile serait une invitation au viol ! Laissons à l’écrivain cette formule provocante.


Toutefois, comme le laissait entendre Lévinas, tuer quelqu’un qui vous regarde droit dans les yeux semble quasi impossible ; son visage, cet Autre qui nous transcende, nous l’interdit. Vouloir tuer l’autre revient à vouloir le « dé-visager », lui enlever la possibilité de nous mettre en question.


L’interrogation demeure : dans quelle mesure peut-on légitimement se dérober au regard d’autrui ? Bien sûr, il y a ces visages déformés par la maladie. Et il y en a même dont le visage a été délibérément mutilé : au Pakistan, on dénombre une centaine de cas d’attaque à l’acide chaque année.


Peut-on reprocher à ces gens de ne pas vouloir se montrer la face ? Non. Mais il ne s’agit pas d’une réelle objection ni d’un argument en faveur d’une sorte de relativisme.


Au contraire, cela montre que le visage est essentiel. Certains désirent ardemment retrouver cette ouverture à l’autre dont ils ont été privés (il se pratique des greffes du visage) et d’autres, malheureusement, s’y attaquent pour blesser la personne au plus profond de son être.


Quant aux témoignages durant un procès, si l’on permet à quelques-unes de rester voilées pour des raisons religieuses, pourquoi ne pas le permettre aussi à d’autres, et même à des hommes, pour des raisons qui, quoi que n’ayant pas obtenu le sceau du divin, n’en demeureraient pas moins sincères et justifiables ?


Le visage est une invitation au dialogue. Il est déjà une amorce de discours. Il parle sans ses ornements culturels. La parole vient nécessairement compléter cette première ouverture à l’autre. Elle procurera une plus grande signification au visage.


Le malaise


On peut comprendre alors le malaise ressenti par tout un chacun ou par certains avocats et juges impliqués dans la cause N. S., lorsqu’il y a entrave à cette dimension essentielle au dialogue. Oui, derrière son niqab, la personne peut toujours s’exprimer, mais on a tôt fait d’observer les limites de cette demi-communication. D’ailleurs, le constat a été fait au cégep Saint-Laurent, en 2009, avec une musulmane portant le niqab à ses cours de francisation.


En somme, même si, à notre connaissance, Lévinas ne s’est jamais exprimé directement sur le port du voile intégral, on peut penser, à la lumière de ce que nous venons de rappeler, qu’il déplorerait grandement le port du niqab et s’opposerait farouchement à la burqa, peu importe la culture d’origine de cette pratique.


Il aurait probablement mê me conseillé à N. S. de se dévoiler au tribunal, car elle aurait ainsi pu mieux exposer à ses agresseurs son humanité meurtrie.


***


 

René Bolduc - Professeur de philosophie Cégep Garneau

25 commentaires
  • Suzanne Chabot - Inscrite 2 février 2013 04 h 12

    Ce dont ce texte ne tient pas compte


    C'est un très beau texte sur la communication. Bien évidemment, le visage fait partie intégrante de la communication entre deux personne. Qui niera cela, même pas les femmes voilées... Elles le savent trop bien.

    Ce texte ne tient pas compte d'un aspect important des relations humaines : la sexualité. Il est très difficile de gommer cet aspect dans les communications entre les hommes et les femmes.

    Les relations entre les hommes et les femmes en islam doivent s'efforcer de rester neutre le plus possible (sauf entre époux et avec les membres de la famille proche), c'est pourquoi il y a une série de barrières qui sont érigées pour limiter les communication. Le niquab sert à réduire au minimum l'exposition du corps féminin. Il y a d'autres règles. Par exemple, il est interdit de se regarder. Soyez assuré qu'aucune femme portant le Niquab dévisagera un homme. Autres règles, la voix doit être neutre et le sujet de conversation essentiel. Il n'est pas autorisé à badiner avec l'autre sexe dans le métro. Enfin, il est interdit pour un homme et une femme se se retrouver seuls à seuls dans une pièce fermée.

    • Paul Gagnon - Inscrit 2 février 2013 12 h 01

      "Soyez assuré qu'aucune femme portant le Niquab dévisagera un homme". Si elle tient à la vie, je n'en doute pas un instant. De plus à quand un voile pour cacher la face pas très 'neutre' des vilains barbus?

    • André Le Belge - Inscrit 4 février 2013 11 h 24

      Toujours le même constat sur la femme voilée: un être complément de l'homme et non l'égal de l'homme. Nous ne vivons pas dans un pays de l'islam...

  • Minona Léveillé - Inscrite 2 février 2013 06 h 31

    Présomption de sincérité

    "Faut-il immédiatement crier au racisme devant ce malaise ressenti ?"

    Comment cela pourrait-il être du racisme? Une religion n'est pas une race et il est impossible de deviner l'origine ethnique d'une personne dont on ne voit que les yeux.

    La question que l'on devrait se poser est "Est-ce qu'interdire le port du niqab en public contrevient à la liberté de religion? Ici la réponse est non puisque ni le Coran ni les hadiths ne préconisent le voile intégral. Le Coran dit que les femmes doivent le rabattre sur leur poitrine. Même que selon Sami Aldeeb, chercheur et juriste spécialisé dans le droit musulman (qui a publié une traduction du Coran), le Coran demande en fait aux femmes de le rabattre sur leur sexe car à l'époque de Mahomet, les femmes portaient des vêtements flottants qui ne fermaient pas devant.

    Le niqab n'est pas un symbole religieux mais politique. Accepter de le considérer comme un symbole religieux parce que certains musulmans prétendent le considérer comme tel, ouvre la porte à n'importe quelle interprétation abusives ou farfelues des textes sacrés des différentes religions puisqu'on la personne qui fait une demande d'accommodement bénéficie de ce qu'on pourrait appeler la présomption de sincérité.

    Que fera-t-on si une chrétienne demande à témoigner par écrit parce qu'un verset de la Bible dit "que les femmes se taisent dans les assemblées, car il ne leur est pas permis d'y parler" (Corinthiens 14, 34)? Si un homme musulman demande à témoigner en niqab? Si une personne prétend pratiquer plusieurs religions et avoir besoins de plusieurs accommodements? Si une personne prétend avoir fondé sa propre religion?

    À moins qu'on ne veuille réserver exclusivement les accommodement religieux aux minorités religieuses qui pratiquent une religion reconnue comme telle et de réserver aux femmes certains symboles, donc de faire de la discrimination sur la base de la religion et du sexe, on n'aura pas le choix de se poser ce genre de question.

  • Stéphane Martineau - Abonné 2 février 2013 08 h 42

    Merci

    Beau texte, éclairant, basé sur un philosophe des plus intéressant.

  • Solange Bolduc - Inscrite 2 février 2013 11 h 38

    Le visage une invitation au dialogue, non au repliement sur soi !

    J'apprécie ce texte qui porte à réfléchir, et réfléchir encore...

    Tout est là :"La perception d’un voile masquant le visage peut se rapprocher d’une perception d’objet. La relation « je-cela » prend alors les devants sur la relation « je-tu ». Aucune des deux parties en présence, autant celle qui perçoit que celle qui est perçue, ne saurait trouver avantageux l’absence d’une relation entre deux sujets libres ayant un accès immédiat, à tout le moins plus immédiat, à l’autre comme mon semblable."

    Et plus loin: "En fait, il n’y aura que la personne voilée qui détiendra l’exclusivité du dévisagement de la personne non voilée. Dans ces conditions, le voile n’est-il pas plutôt jeté sur la personne à qui l’accès au visage de l’autre est refusé ? Je ne veux pas suggérer que c’est le but recherché, mais il n’en demeure pas moins que la personne voilée voit ce que l’autre n’est pas en mesure de voir. Dans ce refus de dévoilement, comment « envisager » une relation vraie avec autrui ? Cette asymétrie éthique s’avère bien exigeante." Très vrai !

    Et en conclusion " Le visage est une invitation au dialogue. Il est déjà une amorce de discours. Il parle sans ses ornements culturels. La parole vient nécessairement compléter cette première ouverture à l’autre. Elle procurera une plus grande signification au visage. "

    Bien d'accord avec vous !

  • Gaëtan-Daniel Drolet - Inscrit 2 février 2013 14 h 40

    Réflexion

    Si tu vois dans mes yeux ce que je vois dans les tiens... Nous réfléchirons. GDD

    • Solange Bolduc - Inscrite 2 février 2013 20 h 39

      Il n'y a pas seulement les yeux, il y a l'expression du visage en général : la bouche, les nez,le menton qui parlent énormément, communiquent quoi! Souvent sans qu'on en ait conscience !

      Les traits du visage révèlent beaucoup de choses que l'on aimerait bien cacher! À notre insu, ça dévoile de belles et moins belles choses, et même nos différences, mais aussi nos ressemblances, celles parlant d'une culture donnée : notre manière acquise de regarder, de poser, etc. C'est merveilleux ce que l'on peut voir dans le visage ! Il nous parle même du corps crispé ou libéré, de notre sensualité ou sexualité, de tout ce que parfois on aimerait bien cacher par pudeur !