Le Devoir de philo - Après Newtown, retour à Hobbes

Photo: Illustration: Christian Tiffet

Les récentes fusillades aux États-Unis - dont celle de jeudi - y ont ravivé le débat sur le contrôle des armes à feu. La tragédie de Newtown notamment, où un homme lourdement armé a tué 26 personnes, dont 20 enfants, a particulièrement marqué les esprits.


Faut-il exercer un contrôle plus strict de la vente et de la détention d’armes ? Le Congrès doit-il voter une loi pour interdire les fusils d’assaut et les armes semi-automatiques ?


Le président Obama a quant à lui reconnu, au lendemain de la tuerie du Connecticut, qu’il n’y a « pas d’excuse pour l’inaction ».


Les Américains sont-ils à un tournant ? S’obstiner à ne pas limiter la vente et la détention d’armes a toutes les allures d’un choix à la fois moralement indéfendable et irrationnel. En effet, la liberté de posséder une arme place tous les Américains dans un problème d’action collective à grande échelle, c’est-à-dire une situation où des individus agissant selon leur propre intérêt (dans ce cas-ci, jouir de la liberté de posséder une arme) produit une situation qui leur est collectivement désavantageuse : un individu peut, à un moment ou un autre, user de cette liberté pour répandre la mort au hasard mais avec beaucoup d’efficacité, enclenchant ainsi « une course aux armements » qui forcera les membres de la société à investir, malgré eux, davantage de temps et de ressources pour assurer leur sécurité personnelle.


Le philosophe anglais Thomas Hobbes (1588-1679) est le premier à avoir bien compris toute l’importance de ce type de problème. Selon lui, à l’état de nature, étant parfaitement libre et plutôt asocial, l’homme peut tout faire pour satisfaire ses désirs et assurer sa survie. Parce qu’il craint pour sa vie, parce qu’il voit son prochain comme un rival potentiel et aussi pour défendre son amour-propre, « un homme, écrit Hobbes dans le Léviathan (1651), n’a pas d’autre moyen aussi raisonnable que l’anticipation pour se mettre en sécurité, autrement dit se rendre maître du plus grand nombre possible de gens ». Ainsi, cette liberté sans limites et cette asociabilité naturelle rendent impossible la vie civile et conduisent inévitablement à une situation de « guerre de tous contre chacun » et à une vie « solitaire, misérable, dangereuse, animale et brève ».


Il est commun de présenter Hobbes comme la figure du pessimiste à l’égard de la nature humaine. Mais il ne suppose pas que les êtres humains sont fondamentalement mauvais, bien que plusieurs passages du Léviathan montrent qu’il a rejeté l’illusion rassurante du « bon Sauvage ». Son idée maîtresse est plutôt que la paix et la vie confortable ne peuvent émerger sans que les individus renoncent à l’individualisme extrême, restreignent volontairement leur liberté et acceptent de confier à l’État le rôle de la contraindre par des normes et des sanctions.


Les défenseurs du libre marché des armes à feu pourraient rétorquer que le contrôle de la vente et de la possession d’armes constitue une « attaque contre la liberté » et s’inscrit dans une logique antidémocratique. Après tout, Hobbes s’est fait le défenseur de la monarchie absolue, où la liberté du sujet réside dans les seules choses non réglementées par l’État.


C’est vrai, la solution hobbesienne à la guerre perpétuelle est l’absolutisme. Mais ce pessimisme, qui s’explique en partie par le fait que Hobbes écrivait dans un contexte de guerre civile, ne devrait pas nous faire perdre de vue sa contribution novatrice pouvant être résumée ainsi : parce que les désirs des individus sont naturellement conflictuels, la liberté totale conduit inexorablement à l’absence de liberté. Accepter certaines contraintes pour neutraliser nos conflits est donc rationnel.


À noter que Hobbes fournit une justification « neutre » de l’intervention de l’État. Il fut en effet l’un des premiers à suggérer l’idée d’un « législateur séculier » qui dirige et sanctionne, non sur la base d’un accord sur une conception particulière du bien, mais seulement en cherchant la plus grande efficacité.

 

Une course vers l’abîme


Au fond, l’état de nature hobbesien est une situation dans laquelle les individus s’embourbent dans des problèmes d’action collective, problèmes qui continuent d’intriguer les philosophes, politologues et économistes, des nobélisés John Nash à Elinor Ostrom en passant par Mancur Olson. Dans cet état de nature, les êtres humains ne font que poursuivre leurs intérêts individuels et égoïstes. Pour parler en langage plus contemporain, ce sont de purs « maximisateurs » incapables de coopérer. Mais en dépit du fait qu’ils agissent de façon à promouvoir leurs propres intérêts, ils se retrouvent cependant moins bien nantis que s’ils avaient agi d’une autre manière, plus coopérative.


Bien des processus collectifs sont adéquatement décrits comme des « courses aux armements ». Lorsque votre voisin est armé, vous achetez aussi une arme plus puissante, ce qui incitera celui-ci à faire de même, etc. La même dynamique est à l’oeuvre dans les pratiques de consommation ostentatoire. Votre voisin a une impressionnante voiture ? Il vous en faut une plus grosse et spectaculaire ; ce qui l’incitera à répliquer à son tour, etc. Résultat ? Des voisinages surarmés et ridiculement dangereux. Remplis de Hummer.


Or ces courses aux armements ne sont pas des courses « vers le haut », mais bien vers l’abîme. Dans une logique hobbesienne, il est tout à fait rationnel de se « sortir » de cet « état de nature » en renonçant collectivement à celles-ci.


Mais il est loin d’être évident que tous s’engagent à le faire, votre voisin ayant intérêt à faire cavalier seul. C’est pourquoi il faut bien souvent des mesures coercitives, contraignant l’ensemble des citoyens à coopérer. L’intervention de l’État permet de neutraliser nos problèmes d’action collective en nous forçant tous à faire un certain nombre de choses et en nous interdisant d’en faire certaines autres, comme porter des armes. L’État nous force à la coopération, car sans elle les affaires humaines tendent au désastre (c’est ce que nos collègues David Robichaud et Patrick Turmel ont bien montré dans leur essai La juste part, 2012).


L’idée, si présente dans l’imaginaire américain, de s’armer de façon à garantir un « droit de révolte » obéit à une logique de la course vers l’abîme. Des citoyens armés forcent nécessairement le gouvernement à s’armer davantage, ce qui amène les citoyens à se pourvoir d’un arsenal encore plus sophistiqué, et ainsi de suite.

 

Un moment politique


Dans le cas qui nous intéresse, la « course aux armements » n’est pas que métaphorique. Elle est bien réelle. Elle force les Américains à investir inutilement dans leur sécurité personnelle (on annonçait cette semaine la hausse des ventes d’armures pour les enfants), investissements dont les bénéfices semblent intangibles, mais dont les effets pervers sont manifestes.


Dans les moments suivant des tragédies comme celle de Newtown, il est commun, et compréhensible, de dire que « ce n’est pas le moment de faire de la politique ». Pourtant, comme le faisait valoir le journal Le Monde en éditorial, « si l’Amérique veut éviter que de telles tragédies se reproduisent, il faudra faire de la politique » (16 et 17 décembre). Il faudra bien poser un geste politique, légiférer et ainsi imposer un contrôle plus strict de la vente et de la détention d’armes, peut-être même envisager leur interdiction complète. En fait, il faudra un moment législatif hobbesien, visant à mettre un terme à cette absurde course vers l’abîme dans laquelle s’embourbent nécessairement les membres d’une société dont les individus sont armés.


Évidemment, comme les membres de la NRA se plaisent à le rappeler, « ce sont les gens qui tuent, pas les armes ». Les meilleures lois et contraintes n’élimineront jamais le mal de la surface de la Terre. Hobbes le pessimiste serait le premier à le reconnaître, mais ce n’est pas une excuse pour l’inaction. Certes, ce sont les gens qui tuent, mais les gens désarmés tuent beaucoup moins ! Sans fusil d’assaut, l’assassin de Newton n’aurait pas pu tuer aussi rapidement et efficacement. Les forces policières auraient eu au moins une chance de prévenir l’hécatombe.

 

Changer la culture?


La philosophie hobbesienne éclaire les raisons justifiant un contrôle strict des armes à feu. Elle montre bien en quoi un « saut » politique et législatif sera nécessaire. Si le port d’armes nous conduit à une course vers l’abîme, il est avantageux de renoncer collectivement à notre droit de porter des armes.


Cela dit, l’approche de Hobbes est assez peu féconde pour penser, décortiquer et critiquer les effets néfastes d’une certaine « culture » des armes dans une société comme les États-Unis.


Bien sûr, un hobbesien espérera que des changements dans la législation provoqueront des changements dans les moeurs. Tout comme des changements dans les lois peuvent miner la culture de la cigarette, un contrôle agressif des armes à feu pourrait miner peu à peu les bases de cette culture des armes à feu.


Mais il ne faudrait pas pécher par excès d’optimisme. La ridicule course aux armements aux États-Unis est alimentée par les moeurs et les valeurs de la société américaine, mais également par les préjugés et l’ignorance, par une méfiance puérile à l’égard de l’État fédéral ainsi que par d’étranges et désuètes associations entre les armes à feu et la virilité. Il est également permis de penser qu’une culture de la défiance, de grandes inégalités socioéconomiques et un manque cruel de solidarité ne font rien pour arrêter les violences. Et certaines de ces violences (notamment domestiques) sont beaucoup moins spectaculaires et donc peu exposées. Modifier les lois et instaurer un contrôle des armes ne changeront pas tout cela. Au-delà du travail du législateur, tout un travail de critique sociale et de déconstruction de certains mythes et préjugés s’avérera nécessaire.


D’ailleurs, après leur moment législatif hobbesien, peut-être les États-Unis devraient-ils procéder à une séance thérapeutique avec Jean-Jacques Rousseau. Autrement dit, en plus d’accepter des lois plus contraignantes, les Américains devraient aussi accepter de remettre en question certains fondements de leur culture et de leur société.


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7 commentaires
  • Patrick González - Inscrit 12 janvier 2013 01 h 33

    Condescendance

    Je vous trouve un peu condescendant à l'endroit des Américains. Nous sommes mal placés pour leur faire des leçons de state building. D'autant que votre démonstration n'est pas convaincante : ce problème de tueries aveugles n'existait pas il y a cinquante ans. C'est la disponibilité accrue et la puissance magnifiée des armes qui l'a fait émerger. Et j'ajouterais que d'invoquer les écrits d'un auteur anglais du XVIIe siècle pour inciter les Américains à renoncer à leurs armes n'est pas une stratégie bien futée. Pas plus que d'invoquer Rousseau d'ailleurs. Vous oubliez un peu vite que c'est grâce aux Américains que le monde n'a pas basculé dans le fascisme.

    • Richard Evoy - Abonné 12 janvier 2013 18 h 55

      Loin d'être condescendant je trouve que l'auteur a le mérite de nommer correctement les faits. Il faut bien appeler un chat un chat...et pour ce qui est du cliché de l'américain qui nous a sauver du fascisme on pourrait argumenter que si c'était vrai en 45 cela
      'est de moins en moins car c'est plutôt eux qui depuis le 9/11 n'ont eu de cesse de ( se faire ) passer des lois comme le Patriot Act ou le récent NDAA qui ont transformé de facto les USA en état policier tout dévoué à la défense des intérêts des corporations... Et la fusion des intérêts de l'État et des corporation a un nom: le fascisme.

    • Patrick González - Inscrit 12 janvier 2013 22 h 50

      Je ne suis pas le premier à trouver que la pensée de Rousseau flirte avec le totalitarisme lorsqu'il propose son "contrat" social pour justifier l'État : l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à la communauté. Les fondateurs des États-Unis étaient plus inspirés que cela et ont donné à leur peuple une constitution qui leur offre plus que de se fondre dans le corps social. Quoi qu'il en soit, on est loin ici comme ailleurs de l'état de nature hobbesien. Suggérer que les Américains ont de plus de difficulté que les autres à agir collectivement est franchement absurde. On parle ici de la nation qui a envoyé des hommes sur la lune et qui, j'y reviens, a deux reprises, au prix de lourdes pertes humaines pour elle, a pacifié l'Europe alors qu'elle n'était pas directement concernée. Dans les années quatre-vingt-dix, les Américains ont encore fait la preuve dans les Balkans qu'ils étaient moins deux de pique que les Européens lorsque vient le temps de cesser de se regarder le nombril et de penser aux autres. C'est pour cela que je trouve cette leçon de morale collective bien déplacée. Les Américains ont un problème, la prolifération des armes, que nous n'avons pas. C'est dommage pour eux et je leur souhaite bonne chance pour le résoudre mais de là à leur faire la leçon… Près de la moitié des Américains sont favorable à un contrôle plus resserré des armes : vont-ils être exemptés du "travail de critique sociale et de décontraction de certains mythes et préjugés" que ces philosophes biens pensants leurs promettent ? Je trouve que ce devoir de philo pue l'antiaméricanisme.

  • Richard Gauthier - Inscrit 12 janvier 2013 06 h 29

    Arrive un moment où le corps est trop malade!

    L’histoire est parsemée d’une seule leçon. La «loi naturelle» élimine les corps malade.

    Pour remplacer d’anciennes civilisations, de nouvelles civilisations se sont créées sur une nouvelle prémisse. Si la prémisse corrigeait le «défaut» des autres nations, c’était le succès! Une nouvelle grande nation était née. L’ancienne remise aux oubliettes de l’histoire. Pourquoi? Parce que son succès amenait ceux qui en profitaient à ne plus rien vouloir changer! Lisez cet article avec ma déclaration de base. Tirez-en vos propres conclusions par rapport aux États-Unis, par rapport à nous, par rapport à l’État dans un monde où la mondialisation égale peut-être la normalisation…sans possibilité de fonder un nouvel État?

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 12 janvier 2013 11 h 00

    Et l'industrie de l'armement dans tout ça?

    La philosophie n'interdit pas d'analyser les conditions matérielles qui poussent les individus à agir dans un sens qui, ultimement, peut conduire à l'effet inverse du but recherché. Parmi ces conditions, il n'aurait pas été inutile de parler de l'industrie de l'armement comme facteur, principal sans doute, de cette course aux armements, industrie qui est la première intéressée à ce que le maximum de gens achètent des armes, que ce soit pour mener une guerre de la part de pays ou pour des individus qui, ce faisant, pensent mieux assurer leur sécurité que ce que pourrait faire l'État. Car c'est d'abord la volonté d'assurer leur sécurité, me semble-t-il, que pour défendre le principe de liberté que les Américains veulent pouvoir s'armer comme ils l'entendent, ce dernier étant la caution idéologique de la première. Comme vous l'affirmez très justement dans votre thèse de départ, c'est une mauvaise voie pour assurer cette sécurité.
    Michael Moore, dans Bowling for Columbine, avait bien mis en évidence le contexte idéologique conduisant à cette course à l'armement individuel, à savoir la peur, savamment entretenue de manière constante. Les anti-armes ont du pain sur la planche, le lobby des armes étant sans doute parmi les plus puissants. Nous pouvons par exemple nous interroger sur les mobiles sous-jacents aux motifs explicites des décisions du Conseil de sécurité de l'ONU, dans les années 1980-1990, alors que 95% des armes dans le monde étaient produites par les pays y siégeant. Détruire en 1990 les armes d'Irak que ces pays leur avaient vendues tout en en utilisant d'autres pour ce faire, c'est la bonne affaire, n'est-ce pas?

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 12 janvier 2013 11 h 23

    Et les marchands d'armes dans tout ça? par Irène Doiron

    Suite:
    Cela dit, s'il est intéressant d'essayer de cerner ce qu'est la nature humaine, le problème avec les philosophies du contrat social est de postuler l'existence d'un état qui n'a jamais existé - l'état de nature - et elles font donc l'impasse sur l'existence réelle et historique des êtres humains pour justifier les institutions sociales, y compris étatiques Car est-il vraiment possible de parler de nature humaine "pure" ou "brute", si j'ose ce qualificatif, étant donné que les êtres humains sont, par définition, des êtres sociaux, l'autonomie de la progéniture étant longue à acquérir pour pouvoir survivre. La transmission alors des modes de survie est profondément culturelle et non "naturelle" puisqu'en même temps que les êtres humains se débattent pour vivre, ils se font des idées sur cette vie et sur comment il faut s'y prendre. Or, d'où viennent ces idées? Vaste entreprise que de vouloir y répondre.
    Certes, le recours à cet état de nature théorique par les philosophes du contrat, comme Locke, Rousseau, Hobbes, permet d'imaginer ce que pourrait être une société qui voudrait dissoudre toutes les institutions politiques existantes. Cela n'en demeure pas moins une entreprise délicate pour évaluer ce qui serait une nature humaine, si d'aventure elle existe, pour légitimer des institutions qui, dans la plupart des cas, ont toujours conduit à de très grandes inégalités sociales! Dans le cas qui occupe nos deux auteurs, la société américaine, il serait davantage pertinent, selon moi, de voir pourquoi et par quels mécanismes idéologiques et matériels cette société en est arrivée à ce que d'aucuns considèrent comme catastrophique, y compris sur le plan de la sécurité indivuelle qui semble être l'objectif premier de la plupart des Américains qui achètent des armes. Irène Doiron

  • Jean-Pierre Audet - Abonné 13 janvier 2013 11 h 23

    Importance de l'évolution historique

    J'ai beaucoup apprécié l'analyse de ces deux auteurs. Hobbes, grâce à eux, nous devient proche, presque actuel. Je partage cependant la conclusion de Mme Dorion dont je cite un bref extrait qui résume bien ma propre pensée à ce sujet.

    Jean-Pierre Audet

    "Dans le cas qui occupe nos deux auteurs, la société américaine, il serait davantage pertinent, selon moi, de voir pourquoi et par quels mécanismes idéologiques et matériels cette société en est arrivée à ce que d'aucuns considèrent comme catastrophique, y compris sur le plan de la sécurité indivuelle qui semble être l'objectif premier de la plupart des Américains qui achètent des armes."

    Irène Doiron