Devoir de philo - Materner est-il dépassé?

La philosophe française Annie Leclerc, qui, après s’être hissée au cénacle des proches de Simone de Beauvoir, faisait paraître Parole de femme en 1974, provoquant le dégoût et le rejet de ces féministes qu’elle avait tant admirées. Une blessure dont elle ne s’est, paraît-il, jamais véritablement remise.
Photo: Actes Sud - Lméac La philosophe française Annie Leclerc, qui, après s’être hissée au cénacle des proches de Simone de Beauvoir, faisait paraître Parole de femme en 1974, provoquant le dégoût et le rejet de ces féministes qu’elle avait tant admirées. Une blessure dont elle ne s’est, paraît-il, jamais véritablement remise.

« Dans ma génération, on n’a pas besoin d’être féministe. Il y a des pionnières qui ont ouvert la brèche. Je ne suis pas du tout militante féministe. En revanche, je suis bourgeoise », confiait récemment Carla Bruni-Sarkozy, l’épouse de l’ancien chef de l’État français au magazine Vogue (décembre 2012-janvier 2013). « J’aime la vie de famille, ajoutait-elle, j’aime faire tous les jours la même chose. J’aime maintenant avoir un mari. Je suis une vraie bourge ! J’ai fini par devenir ma mère, à certains égards, malgré mes huit ans d’analyse ! »

Que voilà des propos explosifs ! Il n’en fallait évidemment pas plus pour que les passions s’enflamment dans les médias anciens et nouveaux. Des féministes du monde entier sont montées aux barricades pour protéger la brûlante pertinence de leur combat (auquel je m’associe, par ailleurs, en grande partie). Pour autant, comme c’est souvent le cas dans ce genre de batailles fumantes et rangées, l’ensemble de la preuve n’a pas été examiné.


Car de quoi parle Carla Bruni-Sarkozy précisément ? De son bonheur d’être à la maison et d’être mère. Et de cela, dans bon nombre de cercles féministes, il ne faut pas causer. Pente glissante. Danger.


La philosophe française Annie Leclerc (1940-2006) s’est déjà frottée à ce type de débat extrême, elle qui, après s’être hissée au cénacle des proches de Simone de Beauvoir, faisait paraître Parole de femme en 1974, provoquant le dégoût et le rejet de ces féministes qu’elle avait tant admirées. Une blessure dont elle ne s’est, paraît-il, jamais véritablement remise.


Le bonheur « bourgeois » d’être femme, d’être mère et d’aimer la vie. Il s’agit là du seul, de l’unique propos de ce livre qui a tellement dérangé. Le seul qui a été retenu, à tout le moins. Car ce qu’une femme a à dire ne se limite évidemment pas à la maternité et on n’intitule pas Parole de femme un tel cri du coeur dans l’intention de s’en tenir à une unique dimension de la moitié obscure de l’humanité. Annie Leclerc est néanmoins de celles qui croient que la maternité - qu’on soit mère ou non - détermine fondamentalement l’inscription des femmes dans l’existant.


Il y a quelque chose de franchement frondeur dans les propos de Carla Bruni-Sarkozy. Oui ! J’aime être mère ! nous jette-t-elle à la tête. Oui ! J’aime être chez moi, me vautrer dans le ronron du quotidien, savourer le doux bonheur de contribuer tranquillement à la perpétuité des choses ! Oui ! Je suis bourge ! On entend presque François Legault - ou Monique Jérôme-Forget - jurer en se pinçant les doigts dans son « cartable rempli de femmes » à nommer dans les postes de direction d’entreprise les plus prestigieux.


Et cela aussi, qu’on puisse aspirer à goûter les douceurs de la vie, à accomplir peu publiquement, Annie Leclerc le comprend. Les ambitions « des hommes » peuvent être considérées comme hautes et nobles, juge-t-elle, mais on peut aussi en rire et en dénoncer le grotesque.


Il y a tant de temps que les femmes se font dicter la façon dont elles doivent limiter leurs désirs et leurs pensées ! Tant de siècles amoncelés à juguler les fantasmes vers lesquels il ne faut pas se risquer ! Des siècles de censure nous ont appris à taire ce qui nous fait jubiler. Méfiantes. C’est ce que nous sommes devenues. Surtout quand l’une d’entre nous fracasse l’interdit et clame tout haut ce à quoi plusieurs d’entre nous rêvent tout bas.


Ce sont les hommes qui délimitent le domaine de la jouissance permise et dicible ! s’exclame Annie Leclerc. J’ajoute : et un certain féminisme, parfois, aussi. (Elle ne le nierait pas.)


Dans l’essai qu’elle a consacré à Annie Leclerc en 2007, la romancière Nancy Huston s’interrogeait : « À quoi est due notre dévalorisation instantanée, évidente, automatique, de la sphère intime qui est le socle même de toute civilisation, le théâtre de nos premiers attachements, le lieu privilégié de notre initiation à l’humain ? »


« Je ne me demande pas comment se fait-il que l’homme se soit octroyé la meilleure part, laissant à la femme le pire ? Mais comment se fait-il que la part de l’homme soit devenue la meilleure, et celle de la femme la pire ? », écrit Leclerc en 1974.


Au fond, Carla Bruni-Sarkozy n’a parlé que d’elle-même et c’est cela qui ne passe pas. Un certain féminisme, comme toutes les idéologies, exige une adhésion aux dogmes et une ascèse constante, sans faille, une solidarité, tant sur les sites Internet polémiques que dans le confort feutré d’une villa parisienne. Il faut comprendre ce que c’est qu’une idéologie : un cercle tautologique qui simplifie et fige la réalité. Un discours moral qui dit ce que c’est qu’une vie plus élevée que la pulsion banale d’avoir des enfants et de se rendre disponible pour les aimer.


Mais comment en vouloir à Carla Bruni-Sarkozy alors que nous baignons nous-mêmes dans les débordements de l’individualisme et de notre moi personnel à développer ? Pourquoi l’évocation du bonheur bourgeois - un bonheur dont elle n’a pas envie d’être sauvée ! - fait-il à ce point rager ? Annie Leclerc proposerait peut-être ceci : que la parole libre qui surgit, cristalline, révélatrice, « fofolle » par-dessus la cacophonie grise des dogmes et des certitudes mille fois rabâchées, ne peut être que ridiculisée.


« Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? demande Annie Leclerc. Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… »


Qui parle depuis que le féminisme brandit ses étendards et nous apporte mille éclatantes victoires ? Quelle parole est véritablement appréciée ? Quelle femme philosophe ou sociologue ou économiste, depuis 50 ans, a atteint le stade de la « vénérabilité » ? Les féministes ont parlé, bien sûr, et il est heureux qu’elles continuent de le faire. Mais donnons-nous le défi de ne citer qu’une femme - ne serait-ce qu’une seule ! - dont le champ d’expertise n’ait pas été cantonné au féminisme. Lorsque les femmes parlent, lorsqu’elles disent le monde selon leur perception, lorsqu’elles déforment l’idée que nous nous faisons de ce monde, parce qu’elles marchent sur la tête en clamant le bonheur d’attendre celui qu’on aime et des menstruations, l’inanité de la croissance économique et des autres inébranlables constructions, lorsqu’elles chamboulent l’ordre et les priorités, qu’elles parlent d’amour, d’enfants et de sororité, plutôt que d’imposer « nos » valeurs occidentales aux deux tiers de l’humanité, lorsqu’elles parlent du « choix » d’être à la maison, alors on met des guillemets à la notion de choix, qui sous la plume des hommes est le concept le plus noble et le plus près de la vérité, explique Annie Leclerc.


« Vous ne voyez pas à quoi je fais allusion ? Voilà qui ne m’étonne pas ; le contraire m’aurait étonnée. Je parle de la jouissance exquise de l’enfant. Non pas d’être enfant, mais d’être adulte, et de voir l’enfant, de l’entendre, de le toucher, de le faire rire, et de le voir, le voir encore, le caresser, le soulever de terre, le porter en avant, le nourrir… » (Leclerc 1974 : 143)


Nous en voulons aux riches et célèbres Lola, Mahée et maintenant Carla parce qu’elles utilisent leur accès au discours public pour diffuser des propos qui démolissent les conceptions que nous tenons pour vraies et auxquelles nous nous soumettons. Que notre vie de travailleuses de la classe moyenne est plus méritante et plus noble que celle de ces femmes qui semblent avoir tout reçu facilement et baigner dans la gaieté. Que notre travail acharné est la seule voie de l’indépendance et de l’autonomie. Qu’il faut faire carrière avec détermination pour que le luxe (la vie bourgeoise !) nous devienne accessible et que les barrières sociales soient renversées.


A-t-elle dit « le rôle d’une femme est à la maison avec ses enfants » ?


Et alors, si elle l’a dit ? Elle ne revêtait aucune fonction officielle au moment où elle s’est exprimée. Elle a tort, bien sûr, si elle a affirmé une telle chose. Annie Leclerc n’endosserait pas ce point de vue qui réduit les femmes à un seul but, une seule destinée. Mais elle accueillerait la parole de Carla Bruni-Sarkozy, la laisserait s’emmêler aux autres mots des femmes, à la richesse infinie et à la complexité de ce qu’elles disent et qui fait leur réalité.


Je ne lis pas les journaux à potins. Je ne connais rien de la vie et des choix de Carla Bruni-Sarkozy. Il se peut qu’elle soit sotte - c’est souvent de manière très personnelle qu’on attaque ce que disent les femmes - mais, à ce compte-là, je le suis au moins un peu aussi. Je fais des erreurs, je ne suis pas sans cesse certaine de ce que j’écris.


« Attention, femme, attention à tes paroles. » (Leclerc 1974 : 10)


Ce qu’à la suite d’Annie Leclerc je défends ici, c’est cette parole à la fois humble et jubilatoire, à la fois géniale et sotte, une parole qui ne se pare pas de principes « grands et nobles » qui ne le sont que par la grâce que nous n’osons pas leur retirer. Les propos des femmes, la voix unique de chacune.


« Que je dise d’abord d’où je tiens ce que je dis. Je le tiens de moi, femme, et de mon ventre de femme. » (Leclerc 1974 : 11)


Il n’est pas étonnant que Carla Bruni-Sarkozy ait cherché dans la psychanalyse plutôt que dans un certain féminisme l’« autorisation » de vivre sa vie comme elle l’entend. Tant que ce féminisme s’offusquera de cette évidence - que plusieurs femmes aiment consacrer du temps à la maternité et au foyer -, tant qu’il la craindra parce qu’elle risque de les mener droit à la pauvreté (la tare !), plusieurs femmes continueront de ressentir du malaise vis-à-vis d’un mouvement dont elles reconnaissent pourtant (les sondages le montrent) l’historique nécessité.


Il n’en demeure pas moins, bien sûr, que l’ex-première dame française a tort de penser qu’elle peut se passer du féminisme. La manière même dont ses propos ont été commentés et relayés montre bien qu’aujourd’hui comme toujours, il ne s’est trouvé que le mouvement des femmes pour le commenter. Eh oui ! Hors du féminisme, point de discours féminin, « dépassé », « bourge », ou non. C’est là le plus malheureux et le plus pressant à rectifier : la place étriquée faite à la perception des femmes de la réalité. Car ne nous y trompons pas, dirait Annie Leclerc : ce n’est pas d’un aspect particulier de la vie des êtres humains qu’il est question ici, mais de l’ensemble de l’organisation de la vie en société, exprimé d’un point de vue féminin.


Lorsqu’une femme célèbre s’exprime dans Vogue, c’est la même chose que lorsqu’un bonze de Davos répète ses poncifs absurdes (et dont il est prouvé qu’ils sont faux) sur la création de richesse dans The Economist. L’un n’est pas plus futile que l’autre. C’est le discours des hommes et de certaines féministes qui nous a appris à le croire.


Peut-être bien que c’est ce certain féminisme, conclurait Annie Leclerc, sourire en coin, qui a besoin de Carla Bruni-Sarkozy.


***
 

Annie Cloutier - L’auteure est doctorante en sociologie à l’Université McGill et écrivaine. Elle est aussi féministe, athée et de gauche. Dernier ouvrage paru : Une belle famille (Triptyque, 2012)


***

Des commentaires ? Écrivez à Antoine Robitaille à arobitaille@ledevoir.com. Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo ou du Devoir d’histoire : www.ledevoir.com/ societe/le-devoir-de-philo.

À voir en vidéo