Le Devoir de philo - «Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir»

Deux à trois fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Pour la plupart des gens, Noël est maintenant une fête strictement commerciale. Elle semble dépourvue de toute signification religieuse. De moins en moins de gens fréquentent la messe de minuit d’antan, et très peu méditent sur le sens profond de cette célébration chrétienne. L’intérêt est plutôt du côté des derniers gadgets électroniques, des partys de bureau ou des préparatifs en vue des rencontres de famille. 
 
Mais dans tout ce tourbillon des fêtes, avons-nous oublié pourquoi nous célébrons Noël? Pour les chrétiens, Noël parle de la venue du Christ dans le monde. C’est la commémoration des récits de l’enfance de Jésus, telle que racontée dans les Évangiles de Mathieu et de Luc. Même si les deux histoires de la naissance de Jésus de Nazareth ne concordent pas parfaitement, elles s’accordent pour dire qu’un Sauveur s’est manifesté dans le monde pour conduire l’humanité vers une meilleure destinée. Mais il y a peu d’égard pour cette tradition de nos jours, elle est complètement tombée dans l’oubli comme le reste de l’héritage chrétien.
 
Le sens profond de l’histoire de Noël 

Connaissons-nous vraiment le sens de l’histoire de Noël? Il se résume essentiellement à cette idée: il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir. Ce principe semble à contre-courant des valeurs de bien des sociétés passées et présentes. 
 
Mais à quel philosophe attribue-t-on ce fameux dicton? Jésus de Nazareth, prophète juif au tournant de notre ère — qui est aussi reconnu comme le Christ par des milliers de chrétiens de par le monde —, pourrait bien être à l’origine de ce principe philosophique. Cette parole de Jésus, uniquement rapportée par l’auteur du livre des Actes des apôtres, récit théologique des origines du christianisme ancien, servait à inviter les premiers croyants à venir en aide aux plus démunis. Les premiers chrétiens pensaient pouvoir régler la crise sociétale de l’époque par le simple partage de leurs biens. Mais est-ce qu’une telle philosophie peut vraiment contribuer à la création d’une société plus équitable?
 
Il y a dix ans, rappelle le Collectif pour un Québec sans pauvreté, l’Assemblée nationale du Québec adoptait à l’unanimité la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Depuis lors, le taux de pauvreté est toujours trop élevé malgré les multiples campagnes de sensibilisation, telle la Grande Guignolée des médias. Toujours au Québec, plus de 750 000 personnes ne réussissent pas à couvrir leurs besoins de base. Ces inégalités économiques conduisent inévitablement à l’exclusion sociale. L’écart entre riches et pauvres se fait particulièrement sentir au vu des scandales liés à la collusion et la corruption. 
 
À cela nous pouvons ajouter la crise des institutions financières et le climat incertain de l’économie mondiale. Mais de tels problèmes sociaux ne datent pas d’hier. En temps de doute et de désespoir, peut-on trouver un certain réconfort dans l’histoire de Noël que racontent les textes sacrés du christianisme ancien?
​L’enfance de Jésus de Nazareth: un temps de crise sociale

Les courants sectaires judéens de la période du second Temple de Jérusalem (530 av. notre ère–70 de notre ère) attendaient avec impatience la venue d’un libérateur. Tous souhaitent la mise en place d’une réforme de la société judéenne sur la base des idéaux prescrits dans leur propre tradition culturelle. La secte de Qumrân, groupe à qui on attribue la rédaction de certains des manuscrits de la mer Morte, était elle-même dans l’attente d’un Messie politique et d’un Messie religieux. Au tournant de notre ère, le monde de Jésus de Nazareth était aussi aux prises avec de sérieux problèmes économiques, sociaux et politiques. 
 
Cette réalité est d’ailleurs exprimée par les auteurs des Évangiles de Mathieu et de Luc au moyen de deux versions de la naissance de Jésus. Ces récits mythiques servent non seulement à présenter l’homme de Nazareth comme un personnage exceptionnel — à la manière des histoires de conception extraordinaire des figures royales du monde gréco-romain —, mais sont aussi une critique de la crise sociétale de l’époque.
 
Une reconstruction historique rigoureuse laisse entrevoir que Jésus serait issu de la Galilée, lieu d’exclusion sociale et de révoltes contre l’ordre établi, plutôt que de Bethléem, en Judée. La mention de la ville de Bethléem serait une référence théologique, ayant pour but d’établir un lien direct entre l’homme de Nazareth et la figure du roi David, personnage mythique du peuple judéen né dans ladite cité. Une telle construction théologique — qui est en réalité un positionnement politique de la part des auteurs chrétiens — sert à présenter Jésus comme le Messie (mot qui, en grec, est synonyme de Christ) annoncé par les prophètes. 
 
On croyait que le Messie promis exercerait son règne sur le peuple judéen, puisqu’il devait être un descendant du plus grand roi d’Israël. L’Évangile selon Mathieu rapporte spécifiquement la manière dont l’enfant Jésus a dû échapper aux attaques d’Hérode le Grand, roi des Judéens au début du premier siècle, qui voyait le petit enfant de Nazareth comme une menace à son autorité royale. Il est clair que les premiers chrétiens espéraient l’établissement du royaume de Dieu, où toutes les inégalités sociales et injustices seraient résolues. D’ailleurs, l’histoire des mages de l’Orient illustre aussi le même propos: un jour, les rois et les nations de la terre rendront hommage au Christ, l’élu de Dieu. 
 
L’Évangile selon Luc, pour sa part, annonce que la venue du Messie présage un temps de paix et de prospérité pour l’humanité entière. L’histoire de Noël est donc le message d’espoir des premiers chrétiens. Au milieu de l’incertitude politique, économique et sociale du premier siècle, les récits de l’enfance de Jésus de Nazareth ont servi à nourrir l’espérance de ceux et celles qui envisageaient la possibilité d’un monde meilleur.
 
Une vie engagée

Les spécialistes s’entendent donc pour dire qu’il est possible, sur le plan historique, que le mouvement de Jésus se soit constitué en Galilée. On pourrait penser que le contexte social du personnage aurait informé sa vision du monde, et que le banditisme aurait pu influencer son comportement. 
 
Mais tout donne à penser que le contraire s’est produit! Les récits de sa vie publique sont rapportés comme des actes de générosité exceptionnels. Au beau milieu d’une culture patriarcale, il ose compter parmi ses disciples des femmes, dont une certaine Marie de Magdala, qui, selon les récits chrétiens, deviendra le premier témoin de la résurrection du Christ. Ce Jésus de Nazareth poursuit sa destinée en restituant la dignité aux exclus de la société judéenne. Il porte attention aux malades physiques ou psychologiques, et s’oppose à l’ordre établi — religieux et politique — en offrant à tous les marginalisés l’espoir d’une société plus équitable. Par son exemple, il mène, en quelque sorte, une révolution sociale. En tant que prophète, il appelle au changement et exige des autorités en place de rendre compte de leur administration. 
 
Mais ce mouvement protestataire n’est pas violent et ne cherche pas à imposer sa volonté par la force. Nous sommes bien loin de la pratique de certains nouveaux mouvements religieux où des prédicateurs cherchent à convertir les gens à coups de versets bibliques visant à imposer leur propre vision du monde. Plus près de chez nous, l’agir de l’homme de Nazareth ne ressemblait guère à la violence de certaines manifestations étudiantes et des répressions policières qui suivirent — toutes en vue d’une société plus équitable! Jésus prêche plutôt par l’exemple et se consacre à une seule cause: celle du plein épanouissement de l’humanité; c’est d’ailleurs ce que constitue le véritable «salut». 
 
Cet idéal d’une vie consacrée au bien-être des autres, habituée à donner plutôt qu’à recevoir, est présenté de façon magistrale sous les traits d’une parabole, que Mathieu l’évangéliste met dans la bouche de Jésus. Selon la parabole du Jugement dernier, seuls ceux qui auront appris le don de soi pourront jouir d’un monde meilleur: «Alors le Roi dira à ceux de droite: Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde. Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir.» Mais la quête du changement social, où toutes les inégalités sont anéanties, coûte parfois la vie!
 
L’héritage philosophique du prophète de Nazareth

Cette générosité la plus complète finira par déranger les autorités politiques et religieuses de l’époque. L’accusation portée contre le prophète de Nazareth sera celle d’insurrection; on l’exécutera alors pour avoir troublé l’ordre public et pour s’être soi-disant approprié le titre de «roi des Juifs». Mais il aura tout de même maintenu ses convictions jusqu’à la fin. Mourir devient alors pour lui l’ultime don de soi. Cette philosophie donnera naissance à un mouvement (comparable, à ses débuts, à une école philosophique), qui à l’origine, marchait sur les traces de son fondateur.
 
En ce temps des fêtes, il importe au moins de comprendre les raisons de l’existence de Noël. Nul besoin d’adhérer ou de croire à la religion chrétienne pour apprécier la signification profonde de cette fête et de la philosophie qui la sous-tend. Noël nous apprend que l’espoir peut émerger des endroits les plus sombres, où règnent le doute et le désespoir (comme ce fut le cas de la Galilée au premier siècle de notre ère). Il n’est pas nécessaire de se laisser façonner par les circonstances actuelles; tout individu peut s’élever contre les inégalités sociales en refusant l’inertie devant les bouleversements économiques et politiques actuels. Rappeler le sens de Noël est une manière de redonner à notre société espoir en un monde meilleur. 
 
Plusieurs groupes chrétiens d’aujourd’hui croient être l’aube du second avènement du Messie, selon une interprétation littérale de certaines prophéties de la Bible. Mais l’attente d’une telle figure messianique se fait depuis plus de 2000 ans! Au point où nous en sommes, au lieu d’espérer la venue d’un libérateur qui aurait pour tâche de régler tous nos problèmes actuels, c’est plutôt à nous de prendre nos responsabilités et de travailler à l’établissement d’une société plus juste et équitable, de construire en ce monde ce que les chrétiens appellent le royaume de Dieu.

André Gagné - est professeur agrégé aux départements d’études théologiques et des sciences des religions - Université Concordia, Montréal
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5 commentaires
  • François Doyon - Inscrit 26 décembre 2012 09 h 02

    Un texte déplorable

    « Plus près de chez nous, l’agir de l’homme de Nazareth ne ressemblait guère à la violence de certaines manifestations étudiantes et des répressions policières qui suivirent — toutes en vue d’une société plus équitable! »

    Avez-vous oublié l'épisode où Jésus chasse les marchands du temple monsieur Gagné? Relisez Mathieu 21: 12-17 et vous verrez que Jésus ne laissait pas sa place en ce qui concerne les manifestations violentes. N'est-ce pas le même Jésus qui a déclaré « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive » (Mathieu 10:34). Comme tous les croyants prosélytes, vous faites une lecture sélective et vous trompez votre lecteur.

    De plus, je trouve odieux que vous laissiez entendre que les répressions policières soient « toutes en vue d’une société plus équitable ». On voit bien que vous n'avez participé à aucune manifestation et que vous ne savez pas que c'est la police qui provoquait les étudiants la plupart du temps et qui tranformaient des manifestations pacifiques en quasi émeutes.

    Enfin, Jésus n'est pas un philosophe. Il ne fait qu'affirmer sans jamais rien prouver par des arguments qui s'adressent à la raison.

    Bref, un texte bien déplorable de la part d'un professeur d'université.

    • André Gagné - Inscrit 26 décembre 2012 18 h 03

      Je peux vous assurer que je ne suis pas un croyant prosélyte! D'ailleurs, une lecture trop littérale de l’épisode du Temple peut s'avérer problématique. Pour plusieurs spécialistes du Jésus historique, cet épisode est purement une création littéraire des évangélistes, allant dans le sens de leur propre dénonciation du Temple suite à sa destruction par les Romains en 70. Tous les évangiles ont été rédigé après cette destruction et les traditions concernant la vie de Jésus sont très souvent parsemées de l’idéologie des auteurs chrétiens eux-mêmes. Remarquez que l’histoire du Temple est tissée autour d’une citation de l’Ancien Testament (Jér 7,11), pour légitimer le fait que Jésus agissait au nom du Dieu. De plus, si vous lisez attentivement la suite de l’épisode (Math 21,14-17), ne trouvez-vous pas étrange que les autorités judéenne ne s’en prennent pas à Jésus parce qu’il aurait supposément chassé les vendeurs du Temple, mais plutôt parce qu’il fait des miracles et que tous le proclament comme étant le Messie? Le texte sert est donc d’apologie répondant au pourquoi de la destruction du Temple en 70. Il est peut probable qu'il s'agisse d'un événement historique.

      En ce qui a trait à votre deuxième citation (Matt 10,34), il faut lire ce qui suit. Dans ce contexte, cette parole est clairement métaphorique, puisque Jésus prend l’image du glaive pour parler des divisions familiales que son message pourrait susciter. Ce n’est certes pas un appel à la violence!

      En terminant, pour beaucoup de chercheurs, Jésus agissait à la manière des philosophes de son temps. Sa vie et son enseignement peuvent être comparables à certains principes de la philosophie des cyniques. (d’ailleurs, une des villes de la Décapole, la ville de Gadara, à une journée de Nazareth, était connue comme un centre où fleurissait une telle philosophie).

      En conclusion, je ne crois pas que toutes les manifestations (étudiantes ou policières) étaient violentes, c'est pourquoi j'ai dit «certaines».

  • Benoit Genest - Inscrit 26 décembre 2012 10 h 46

    Jésus était iconoclaste

    Merci pour ce texte. Il m'apparaît comme indéniable que Jésus était en faveur d'une plus grande distribution des richesses et qu'il condamnerait ceux qui se complaisent dans l'accumulation éhontée de capitaux (« Mes enfants, comme il est difficile d’entrer dans le royaume de Dieu : Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. » (Marc 10:19). Ceux qui prétendent que la redistribution devrait être assurée par la simple charité devraient également lire les passages suivants: «Est-il permis, ou pas permis, de payer le tribut à César? (...) Notre-Seigneur commença par démasquer le jeu des envoyés: «Hypocrites, pourquoi me tendez-vous un piège?» (...) «Rendez donc à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu».

    Ainsi, lever des impôts n'a jamais été contraire à l'enseignement de Jésus, pas plus que la redistribution des richesses. Et lorsque j'entend tous ces gens de droite venir me parler au nom de Jésus, je me rappelle le passage suivant: "Mes amis je vous préviens, méfiez-vous de ceux qui prétendent avoir des visions et des messages et qui vous induisent en erreur en mettant votre esprit en déroute et l’éloignant des enseignements de la Bible et de l’Eglise."

    Disons que nous avons ici une justification pour le sens critique et qu'on peut également y trouver matière pour se prémunir contre les preacher sus-mentionnés et tous les Bush de ce monde qui usurpent le message en le travestissant pour lui faire dire n'importe quoi. Quant à votre condamnation du mouvement étudiant sous prétexte que Jésus venait pour la paix et qu'il prêchait par l'exemple, est-il seulement nécessaire de rappeler l'épisode où ce dernier chasse les marchands du Temple? Pour ce que j'en sais, c'était une coup d'éclat très violent, mais nécessaire (tout comme sa mort), puisque n'est qu'ainsi que son message a été diffusé.

  • France Marcotte - Abonnée 26 décembre 2012 11 h 39

    Mauvais départ

    «Pour la plupart des gens, Noël est maintenant une fête strictement commerciale. Elle semble dépourvue de toute signification religieuse.»

    S'il faut être d'accord avec cette entrée en matière (pas très honnête) pour poursuivre la lecture, ne vous étonnez pas que pour plusieurs ça s'arrête là.

    Ce n'est pas nécessairement parce que Noël serait maintenant une fête dépourvue de toute signification religieuse que Noël devient une fête commerciale.

    Noël pourrait ne plus être une fête commerciale sans nécessairement redevenir une fête religieuse.

  • Solange Bolduc - Abonnée 26 décembre 2012 18 h 07

    Accepter de recevoir de l'autre est aussi un don en soi !

    "Connaissons-nous vraiment le sens de l’histoire de Noël? Il se résume essentiellement à cette idée: il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir. Ce principe semble à contre-courant des valeurs de bien des sociétés passées et présentes. "

    Et si le contraire était tout aussi vrai ? Encore faudrait-il apprendre à recevoir par générosité, en se disant bien qu'en acceptant de recevoir, cela est aussi un don offert à l'autre !