Et si Platon jugeait notre jugement du Dr Turcotte ?

Pour Platon, la question du libre arbitre est un problème complexe
Photo: Archives Le Devoir Pour Platon, la question du libre arbitre est un problème complexe

Le jugement de Guy Turcotte suscite énormément la discussion présentement au Québec. En effet, chacun a son mot à dire sur cette affaire où psychologie et justice ont dû collaborer. Du même coup, la population québécoise semble préoccupée par une justice qui s’éloigne lentement mais sûrement du sens commun pour se diriger vers une certaine « expertocratie ».

Il y a définitivement un malaise qui traverse présentement les Québécois, quelque chose qui semble nous glisser des mains : nous avons bien de la difficulté à concevoir qu’un homme qui a poignardé 43 fois ses enfants puisse être remis en liberté. Mais comment articuler, comprendre ce malaise ? Un regard vers les réflexions de Platon sur la justice semble ici pouvoir être d’un grand secours pour démystifier ce qui trouble présentement plusieurs d’entre nous.

Justice et libre arbitre

Au Canada, l’article 16 du Code criminel stipule que « la responsabilité criminelle d’une personne n’est pas engagée à l’égard d’un acte ou d’une omission de sa part survenus alors qu’elle était atteinte de troubles mentaux qui la rendaient incapable de juger de la nature et de la qualité de l’acte ou de l’omission, ou de savoir que l’acte ou l’omission était mauvais ». Il convient de voir qu’un tel principe repose sur une vision de la nature humaine, à savoir que l’homme est doué du libre arbitre. C’est-à-dire que si cette clause demande de distinguer entre un acte ou une omission criminels intentionnels ou non, elle présuppose qu’il soit possible de consentir en toute lucidité à commettre le mal.


Pour Platon, la question du libre arbitre est un problème complexe. Même si elle nous semble aujourd’hui évidente, prenons le temps de considérer les réflexions de notre auteur à ce sujet. Pour Platon, tous les hommes désirent naturellement avoir et faire les choses belles et bonnes. Si l’expérience humaine nous montre souvent que des hommes font le mal, il faut voir, selon lui, qu’ils ne pouvaient le faire en pleine conscience de ce mal. Dans son célèbre dialogue intitulé le Ménon, par exemple, Socrate montre à son interlocuteur qu’il est manifestement impossible de faire le mal en sachant que c’est le mal (77b-78a). L’injustice est donc partout et toujours le résultat d’une ignorance sur les notions du bien et du mal. La notion de libre arbitre a priori qui empreint manifestement notre système de justice doit donc nécessairement concevoir qu’il y a des situations où quelqu’un n’est pas en maîtrise de ce libre arbitre.

C’est précisément le cas de Guy Turcotte et celui que prévoit le seizième article de notre code criminel. Le raisonnement judiciaire semble être le suivant : n’ayant pu exercer son libre arbitre parce qu’il était psychologiquement instable temporairement, l’accusé n’est pas responsable des actes qu’il a commis.

Jusqu’ici, Platon aurait probablement été d’accord. Guy Turcotte, au moment précis où il a tué ses enfants, n’a pas pu bien juger de la nature de son acte : il n’a pas su distinguer le bien du mal et s’est donc trompé en commettant l’injustice. Mais la conclusion à laquelle nous assistons aurait été déroutante pour le philosophe. Car pour notre justice moderne, l’absence momentanée de libre arbitre chez l’accusé en fait un cas à part, et doit ainsi alléger les conséquences, parfois jusqu’à un point tel qu’elles sont minimales et de très courte durée. Pour Platon, il y aurait, entre le cas de Guy Turcotte et celui de tout autre criminel, une différence de degré, certes, mais pas de nature.

Dans la philosophie politique platonicienne, l’acte injuste, même s’il ne résulte jamais d’un plein consentement, doit tout de même être corrigé. Si l’injustice est le produit d’une ignorance sur la nature du bien et du mal, l’homme doit apprendre ces notions. C’est ainsi que Socrate, lors de son procès, dira que s’il a commis quelque injustice, « la loi devrait [le] prendre en privé pour [lui] enseigner » (Apologie de Socrate, 26a). L’homme qui commet l’injustice doit donc être éduqué afin de ne plus se tromper sur ce qui est bien et mal. Dans le cas qui nous intéresse, Guy Turcotte n’a pas à recevoir une éducation philosophique, laquelle serait probablement infructueuse de toute façon, mais devrait au moins recevoir un traitement psychiatrique ou psychologique complet avant de retrouver sa liberté de citoyen. Telle serait, semble-t-il, la façon moderne minimale de corriger son « ignorance » au sujet de la justice.

Justice, cité et psychologie

L’éducation occupe une place centrale dans la République. C’est dire que pour Platon, justice et éducation sont intimement liées. Mais l’idéal d’éducation que nous propose Socrate en construisant sa cité fictive n’est pas des plus accessibles. La célèbre allégorie de la caverne illustre une éducation philosophique, laquelle n’est pourtant pas possible pour tous (535b). En effet, Platon pense que seuls certains hommes peuvent élever leur pensée à la véritable distinction du bien et du mal, à savoir la connaissance de leur être au sens absolu, de ce qu’il appelle leurs Idées respectives (526b, 535c). Comment alors corriger l’ignorance de ceux qui commettent l’injustice si tous ne peuvent recevoir l’éducation adéquate à cette correction ?

Le fondateur de l’Académie suggère qu’il y a grosso modo trois types d’hommes dans une société politique : ceux dont le trait caractéristique est la raison (412a), ceux qui sont dotés d’une forte ardeur morale ou de tempérament plus colérique ou fougueux (410b), puis ceux qui sont mus par leurs passions et leurs désirs physiques et corporels (411a). Dans la République, nombreuses sont les restrictions qui permettent d’inciter les hommes à leur vertu propre, respectivement la sagesse pratique, le courage et la modération. C’est que la justice consisterait, pour Platon, en l’harmonie de ces trois vertus. Les législateurs doivent donc commander aux guerriers qui eux, commanderont aux travailleurs (432a). Si un tel ordre politique nous semble étranger à la justice, c’est parce que Platon nous demande de le considérer comme une métaphore : la cité idéale est le grossissement de l’âme humaine, de la psychè (368e-369a, 435e, 441d). Une âme juste, c’est-à-dire un homme juste, est celle dont la raison est capable de commander à son coeur courageux afin de modérer ses passions vilaines (443d-e). La justice lui apparaît comme une psychè harmonieuse, l’injustice comme une psychè déréglée.

Tel semble être aussi le raisonnement de la cour. Mais Platon semble dire que ce ne sont pas tous les hommes qui seront capables d’une telle harmonie psychologique par eux-mêmes. La cité doit alors prévoir des mesures importantes, sévères. Elle doit pouvoir restreindre plusieurs libertés afin d’éviter les injustices particulières - les dérèglements psychologiques des hommes - pour que ne puisse pas émerger l’injustice de la cité, son dérèglement. Platon dirait sans doute que si l’on ne peut être certain que l’éducation psychologique de Guy Turcotte portera ses fruits, la cité ne devrait pas hésiter à restreindre ses libertés.

Confondre la partie et le tout

Mais plus encore faut-il voir que ce jugement semble avoir oublié qu’il s’inscrit dans une communauté politique. Le cas de Guy Turcotte, puisqu’il dépasse la conception traditionnelle du libre arbitre, fait glisser le pouvoir des juges vers une autre instance. Ce sont les psychiatres qui ont eu le plus d’influence sur le verdict final d’un meurtrier. Ces spécialistes sont désignés comme les plus compétents en cette situation, car c’est eux qui peuvent le mieux juger du dérèglement ou de l’harmonie psychologique de notre criminel, de la justice en cet homme. Certes, ces deux sciences sont reconnues aujourd’hui comme les seules qui s’occupent sérieusement de l’âme humaine (psychè en grec signifie bel et bien « âme »). Or, les philosophes, et Platon le premier, s’intéressent eux aussi à l’âme. Et dans la République, ce sont les philosophes qui sont mis à la tête de la cité. Pourquoi ? Parce que la psychiatrie et la psychologie n’étaient pas encore apparues ? Il semble plutôt que la spécificité des philosophes, pour l’élève de Socrate, résidait dans leur capacité et dans leur intérêt passionné à comprendre le particulier dans son rapport à l’universel.

Le philosophe à la fois est psychologue (il tient un discours rationnel sur l’âme) et sait voir ce qui dépasse la psychologie. Il cherche à comprendre l’homme dans son rapport à la cité. Cette vision du tout, essentiel aux législateurs et aux juges comme aux sages en général, selon Platon (Charmide, 166c), n’est malheureusement pas le propre des psychiatres ou des psychologues. Ceux-ci, comme dans la plupart des sciences actuelles, se développent dans un esprit de spécialisation qui ne peut que leur faire perdre toujours davantage l’esprit d’une vision synoptique de l’ensemble, ici, de la société québécoise. Un des grands enseignements de Platon était justement de savoir bien distinguer le particulier de l’universel (par exemple, Ménon 72a-b, 73e). Il critiquerait certainement cet esprit « expertocratique » selon lequel on confie à ceux qui ne voient pas l’ensemble le rôle de ceux qui doivent gérer le tout.

Par un examen en vase clos, les spécialistes peuvent déterminer avec précision si le docteur Turcotte présente des risques de récidive ou non. N’en doutons pas. Mais une considération de la justice dans le sens fort du terme, selon Platon, comprend que les verdicts juridiques servent de guides éthiques pour tous les citoyens. Ils se présentent comme des modèles à suivre. Or, le jugement du docteur Turcotte envoie à la communauté politique un message puissant de déresponsabilisation. En prenant son jugement comme une partie sans égard au tout de sa société, un cas à part et non comme un guide pour nos actions, on désolidarise notre accusé vis-à-vis de sa cité.

En somme, Platon critiquerait sévèrement le jugement de Guy Turcotte et ce qu’il révèle de notre justice. Prendre ce jugement comme un cas à part serait pour lui une grave erreur : il faudrait plutôt consentir à restreindre les libertés de celui qu’on vient de libérer afin d’éviter la déresponsabilisation et la désolidarisation dans notre communauté politique. En somme, il dirait de ce jugement qu’il témoigne d’une conception très pauvre de la justice.

Antoine Pageau St-Hilaire - Étudiant en philosophie, a étudié au «Certificat sur les oeuvres marquantes de la culture occidentale» à l'Université Laval.

 

29 commentaires
  • Lise Des Ormeaux - Abonnée 15 décembre 2012 05 h 36

    Socrate et Platon en 2012.

    Suite aux nombreux avis sur le cas Turcotte, depuis quelques jours, voici un texte judicieux et rafraîchissant de Antoine Pageau St-Hilaire. Je trouve intéressant, même nécessaire, de mettre en contexte les notions de Socrate et Platon sur le bien et le mal, la psyché humaine et ses conséquences juridiques, personnelles et collectives. Pour mieux "comprendre le particulier dans son rapport à l’universel". Et élever la réflexion du discours psychiatrique de la défense... Merci !
    Lise Des Ormeaux

    • Marie Labonté - Inscrite 15 décembre 2012 15 h 47

      @ Antoine Pageau St-Hilaire

      Si Platon devait corriger ce texte, on se demande quelle note il lui accorderait. Comme rafistolage, difficile de trouver pire.

      Et KafKa, lui, il en dirait quoi de notre jugement?
      Il dirait quoi de la situation globale vécue par Gaston-Turcotte?

    • Jaber Lutfi - Inscrit 16 décembre 2012 10 h 27

      @Marie Labonté,
      Pourriez-vous m'éclairer en expliquant en quoi vous pensez que c'est du pire rafistolage? Et tant qu'à y être, Kafka en dirait quoi?

  • Yvan Dutil - Inscrit 15 décembre 2012 08 h 28

    Oui, mais

    Dans la République, Socrates dit aussi qui si un homme devenu fou ne demande à ravoir son épée, on a pas à lui remettre. Mais, s'il revient plein d'esprit c'est tout naturel.

    Dans tout les cas de figure, se pêter les bretelles comme philosphes en négligeant les connaissance en phychologie et en psychiatrie et en prétendant que l'on a une vison grobale, c'est pas très rigoureux intellectuellement.

  • Mario K Lepage - Inscrit 15 décembre 2012 09 h 08

    Et pourtant..

    Il y a définitivement un malaise qui traverse présentement les Québécois, quelque chose qui semble nous glisser des mains ... Et pourtant aucun malaise devant la mort de milliers d'enfants en Afrique, en Amérique du Sud et Centrale, que ce soit de faim ou à cause de la guerre financée par nos gouvernements! Nous sommes tous coupables d'homicide... Il est prouvé que nous pouvons nourrir 16 milliards d'individus, mais nous fermons les yeux devant cette hécatombe! En somme, Platon dirait que nous n'avons de leçons à donner à personne!

  • Jaber Lutfi - Inscrit 15 décembre 2012 09 h 22

    La justice est aussi spécialiée.

    Sa spécialité est la punition des criminels. Voire l'apparence de punition des criminels. Elle n'a donc pas un regard assez large pour nous dire si tel ou tel jugement est bon pour le criminel (celui dont le libre arbitre est déréglé) ou pour l'ensemble de la cité.

    • Sylvain Auclair - Abonné 15 décembre 2012 12 h 30

      Mais une question demeure: pourquoi punir après le fait? Si c'est pour se venger, c'est ridiculement mesquin. Alors, pour prévenir? Si c'est le cas, il faut que la prochaine personne susceptible de commettre ce crime réfléchisse à la peine qu'il encourt. C'est sans doute le cas pour les vrais criminels, qui soupèsent sans doute les avantages et les risques d'un coup, mais pensez-vous vraiment qu'un homme ou qu'une femme desepérés par la perte de son conjoint et de ses enfants réfléchisse avant d'agir?

    • Jaber Lutfi - Inscrit 15 décembre 2012 14 h 42

      Je voulais dire que le système juridique n'a pas assez de recul sur les effets réels qu'il cause au monde pour prétendre à une certaine sagesse.
      Croire que punir est suffisant pour donner apparence de justice ce n'est pas le plus exigeant des raisonnements.
      Et non. Il ou elle n'y pense pas.

  • Gilles Desrochers - Abonné 15 décembre 2012 10 h 19

    La justice

    Voilà un exposé qui redonne confiance en la Justice. Je crois qu'on a tous, ou à peu
    près, craint un phénomène de déresponsabilisation suite à ce "jugement". Je fais confiance au Légistateur; l'influence de Socrate et Platon prévaudra grâce à Antoine Pageau.
    Gilles Desrochers

    • Jaber Lutfi - Inscrit 15 décembre 2012 14 h 46

      Confiance? Non. Une bonne réflexion ne suffira pas.