Le Devoir de philo - Platon, Charbonneau et la justice

Joëlle Tremblay: «Les allégations de corruption se multiplieront au cours des prochaines semaines. Si nous sommes heurtés, il nous revient de demander des comptes aux malfrats et non de nous faire justice nous-mêmes, répète Platon dans toute son œuvre.»
Photo: Collection personnelle Joëlle Tremblay: «Les allégations de corruption se multiplieront au cours des prochaines semaines. Si nous sommes heurtés, il nous revient de demander des comptes aux malfrats et non de nous faire justice nous-mêmes, répète Platon dans toute son œuvre.»

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Des millions détournés, des cadeaux de différentes natures, des pourcentages alloués aux hauts fonctionnaires pour l’obtention de contrats d’infrastructure de la Ville de Montréal et de la Ville de Laval, voilà ce que nous révèle la commission Charbonneau depuis le début de ses travaux. Et nous n’avons rien vu, dit-on.


Sans vouloir critiquer ou juger des faits qui ne sont pas prouvés encore, force est de constater que cette commission remet en question un des fondements de notre société : la justice.


Sommes-nous tributaires d’une justice relative dans laquelle chacun pourrait faire ce que bon lui semble, l’important étant de ne pas se faire prendre, ou devons-nous nous en remettre à une Justice universelle ?


L’universalité des concepts ou des fondements de notre univers humain n’est pas vraiment à la mode dans le paysage culturel et intellectuel par les temps qui courent, mais si nous voulons réellement nous interroger sur ce qui est mis à l’épreuve dans les allégations de la commission Charbonneau, il nous faut envisager toutes les options.


Platon est passé maître, par sa méthode dialectique, dans l’art de nous exposer et de nous mettre en travail par rapport à notre propre connaissance du sujet investigué, méthode qu’il avait constatée auprès de Socrate dans les rues du marché d’Athènes.


Issu d’une cité en pleine crise politique, changeant de pouvoir comme on change de toge, Platon était promu à un avenir faste dans lequel il aurait pu changer la face d’Athènes sur le plan politique.


Mais, après avoir assisté au procès de son maître en 399 av. J.-C., procès injuste de l’homme le plus juste d’Athènes, il s’exila au lendemain de la condamnation à mort de Socrate, prétextant qu’il ne pouvait rien pour une ville aussi corrompue. Cette réalité de l’époque n’a rien de bien étranger à celle d’aujourd’hui.

 

Le Bien commun


Dans La République, Platon propose de nous questionner sur la justice afin de voir quelle organisation politique serait la meilleure pour rendre possible le Bien commun. Il amorce le livre II avec un mythe illustrant que la justice dépend peut-être uniquement du regard de l’autre. C’est l’histoire de Gygès, berger au service du roi de Lydie qui, sur son chemin en direction de l’assemblée des bergers, fait une étonnante découverte.


Au fond d’un trou se trouve un cheval de métal dans lequel repose le corps nu d’un hom me plus grand que nature. Celui-ci porte à son doigt un anneau d’or. N’écoutant que son envie, Gygès dérobe l’anneau et reprend son chemin vers l’assemblée des bergers.


Lors de cette réunion, il joue avec l’anneau qu’il porte et se rend vite à l’évidence que, lorsqu’il tourne le chaton dans la paume de sa main, il devient invisible. Étant mandaté par l’assemblée pour aller faire un rapport au roi de l’état des troupeaux, Gygès profitera de son nouveau pouvoir. Aussitôt arrivé au royaume, ne perdant pas une seconde, il monte à la chambre royale, séduit la reine et, avec son aide, tue le roi et s’empare du trône.


Selon ce qui nous est relaté ici, Platon affirme que « tous les hommes croient que l’injustice leur est beaucoup plus avantageuse individuellement que la justice » (La République, II, 360d). Sans témoin, les conséquences négatives sont réduites et nous sommes les seuls juges de ce qui est bon et mauvais pour nous - que ce soit de voler, de faire un « emprunt prolongé », de tirer parti d’une situation au détriment des autres ou, comme Gygès, de tuer.


La justice, ce principe d’égalité et d’équité, n’existerait au fond que pour assurer la cohésion sociale et n’est qu’une convention nous protégeant de nous-mêmes.


C’est dans cet esprit que les témoins ont comparu jusqu’à maintenant à la commission Charbonneau. Étant sûrs de leur impunité - thèse soutenue par l’argument « puisque tout le monde le fait, pourquoi pas moi ? » -, les Surprenant, Leclerc et cie ont commis l’injustice parce qu’ils étaient persuadés que les répercussions fâcheuses ne pouvaient pas les atteindre. Seul le fait de vouloir tirer parti de la situation pesait dans la balance.


Bien qu’elles se repentent aujourd’hui sous le regard de leurs concitoyens jugeant leurs actes, ces personnes n’avaient pas de remords pendant leur « période active » - mis à part M. Surprenant, qui s’est confessé sur ses agissements et son état d’âme lors de sa comparution.


Nous aurions donc raison d’affirmer, comme Platon, que la justice dépend du regard d’autrui, du témoin potentiel. Sans lui, nous sommes laissés à nous-mêmes et nous faisons ce que nous voulons dans la mesure où cette action nous avantage, laissant libre cours au relativisme moral dans lequel le bien et le mal sont des concepts évanescents.


Et pourtant, malgré tout, nous ne sommes pas indifférents aux allégations de collusion et de corruption qui nous sont rapportées. Si la justice n’était qu’une convention, nous n’aurions que faire des agissements des autres, dans la mesure où nous suivrions tous la même ligne de conduite, c’est-à-dire faire ce qu’il y a de mieux pour nous-mêmes.


On se désolerait du fait que ceux qui comparaissent à la commission Charbonneau se soient fait prendre, jugeant qu’ils s’y sont mal pris pour réaliser leurs actes en toute impunité, mais nous ne serions pas consternés devant cette fourberie. Or, on peut le constater, nous avons, à différents niveaux, l’expérience intime de l’injustice commise par ces gens. C’est sur ce sentiment, que l’on appelle aujourd’hui l’indignation, que Platon fonde sa théorie sur la justice.


À l’inverse de ce que tout le monde proclame, à savoir que la justice est relative, qu’elle dépend du système et du pays dans lesquels nous nous trouvons, Platon proclame l’existence d’une Justice universelle qui nous apparaît, de prime abord, dans l’indignation.


La découverte de la Justice, c’est la découverte de notre conscience morale, ce guide qui nous permet de répondre et de rendre compte de notre essence, c’est-à-dire notre humanité. Plus nous la connaîtrons, nous dit Platon, plus nous serons à même de distinguer ce qui doit être fait pour être pleinement humain, c’est-à-dire heureux.


N’oublions pas que, pour les Grecs, être heureux, c’était accomplir pleinement notre nature, ce qui nous distingue des autres animaux, soit notre raison. À ce sujet, Platon affirme qu’il nous suffit de connaître le Bien pour le vouloir et le faire. Cette thèse sera critiquée par Aristote.


La justice a donc besoin d’un regard pour pouvoir être, mais ce regard doit surgir de l’intime même de l’a gent par cet autre qui l’habite, la conscience morale. Si l’individu ne voit rien, ce n’est pas qu’il n’a pas de conscience. Platon dirait qu’il ne l’a pas actualisée, à l’image de l’oeil clos durant le sommeil. Cet oeil possède encore la vue, mais celle-ci n’est pas effective pour le moment.


Si on laisse le regard être extérieur à nous quant à la justice, notre témoin devient relatif et le savoir sur lequel il se ba se pour juger de nos actions, bien incertain. Aussi bien di re qu’il n’est pas vrai.


La commission Charbonneau est un exemple phare dans ce cas-ci. Le regard interne informé par la Justice est, quant à lui, plus vif, plus certain et il est le seul dépositaire du Bien commun.


La cohabitation de ces deux ordres de réalité, soit la justice d’une société en particulier et la Justice, n’est pas chose facile. Bien que qualifié d’idéaliste, Platon ne croyait pas en l’incarnation d’une justice complète, voire parfaite.


Notre connaissance ne pouvant qu’ê tre partielle sur les concepts, nous ne pourrons jamais les atteindre complètement et conséquemment les appliquer parfaitement.


À ce titre, une société démocratique est impossible, car, dit-il, il y aura toujours la doxa - l’opinion publique - et un sophiste pour manipuler l’opinion générale dans le but de servir son intérêt personnel et nous détourner du Bien commun.


Cela dit, il n’en reste pas moins que les injustes doivent être punis et que les justices dites particulières doivent s’approcher du respect de l’équité et de l’égalité entre les hommes. Si tel n’est pas le cas, la Justice avec un grand J reste le rempart de tout glissement vers l’ignominie.


Platon voit dans la société le reflet de notre organisation interne, soit l’harmonie entre les différentes parties de l’âme - la raison, l’affectivité et le thumos. Pour qu’une société soit bonne, elle se doit d’accorder une prévalence à la raison, celle qui pourrait faire valoir le Bien, le Beau et la Justice sans laisser libre cours aux passions émanant du pouvoir.


Afin de calmer, voire de taire la pulsion qui nous habite et qui nous détourne de notre Bien en tant qu’homme, Platon croit qu’il nous faut opérer une conversion. Nous parlons ici de conversion, car il s’agit de prime abord de détourner notre regard de ce que l’on croit vrai et qui ne l’est pas.


Tant que cette conversion ne sera pas faite, nous croirons connaître ce qui est bon pour nous, alors que tout cela n’est que fausseté, et nous agirons au détriment de notre bonheur en tant qu’homme et du Bien commun.

 

Se « désenchaîner » des opinions


Pour qu’un contrôle des passions soit possible, il faut tout d’abord que l’individu se « désenchaîne » des opinions, des préjugés et des habitudes qui l’amèneraient à vouloir autre chose que son Bien réel. « […] Ce qu’il y a de fâcheux dans l’ignorance, [c’est qu’]on n’est ni beau, ni bon, ni intelligent, et pourtant on croit l’être assez. On ne désire pas une chose quand on ne croit pas qu’elle [nous] manque » (Le Banquet, 204a).


Sans ce désir, sans cette prise de conscience de son ignorance, les passions con trôlent aveuglément l’individu, le détournant de toute connaissance possible, le guidant parfois malgré lui à poser des gestes douteux et discutables sous le couvert de connaissances qui s’avèrent être des opinions fausses et non critiquées.


Nul ne peut forcer qui que ce soit à détourner le regard de ce qu’il croit être vrai et qui ne l’est pas, sous peine de se faire ostraciser ou de mourir.


La prise de conscience provient de la mise en question et forcément du désir ; elle poussera l’individu à gravir la montée rude pour connaître par lui-même et pour lui-même ce qui est toujours vrai, immuable et éternel : les Idées.


Il suffit, selon Platon, de tourner le regard en nous pour y découvrir notre essence et actualiser cette connaissance vraie et la vérifier. Ceci étant, nous ne pourrons plus taire ce témoin toujours en éveil, cette voix, ce daïmon qui nous guidera dans nos actions, fidèle dépositaire de la Justice.


L’injustice sera toujours de ce bas monde. Les allégations de corruption se multiplieront dans les prochaines semai nes, ne laissant entrevoir que la pointe de l’iceberg de notre désastre collectif.


Si nous avons été heurtés par de tels actes, il nous reviendra de demander des comptes aux malfrats et non de nous faire justice nous-mêmes, répète Platon dans toute son oeuvre.


À la suite de son exil, Platon est revenu à Athènes dix années plus tard, laissant la politique à qui voulait bien la faire. À la place, il fonda un établissement qui allait changer le cours de l’histoire occidentale : l’Académie.


Pourquoi une école contre l’injustice ? Parce que seule la connaissance nous permet d’être libres et de faire le Bien.


***

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11 commentaires
  • André Michaud - Inscrit 17 novembre 2012 00 h 23

    un concept abstrait

    L'idée de Justice comme celle d'Amour , de Bonheur et de Liberté, ont autant de définitions qu'il y a d'humains.

    C'est pourquoi les lois concrètes existent afin de donner un cadre précis à cette idée de justice pour tous les citoyens. Un cadre humain , avec toutes ses imperfections, et qui progresse, mais essentiel à une cohésion sociale. Si chacun décide subjectivement des lois qu'ils veut observer il n'y a plus de société de droit et plus de justice la même pour tous, c'est l'anarchie et la loie du plus fort.

    La vie en soi n'est pas juste. Certains naissent dans des pays à condition exécrables d'autres dans des pays prospère comme le Canada. Certains naissent avec la beauté et d'autres sont laids et repoussants..Il n'y a pas de "justice" dans la nature, c'est seulement un concept humain abstrait...

    • Pier-Luc Lampron - Abonné 17 novembre 2012 09 h 14

      À l'avenir, quand je lirai vos commentaires et vos critiques visant ceux qui pratiquent l'injustice - en particulier lorsque vous porterez votre regard sur les séparatistes qui, selon vos dires, veulent injustement détruire le Canada, je me dirai : voilà l'opinion de l'unique homme qui écrit ces propos, une opinion qui n'a même pas la prétention d'avoir une valeur en dehors de l'assentiment qu'il lui accorde, une opinion qui n'est que celle d'un simple homme pour qui il y a autant de définitions de la justice qu'il y a d'humains, une opinion qui, en somme, ne repose que sur ce concept abstrait et vaseux que l'on nomme la justice.

      Merci monsieur Michaud.

    • André Michaud - Inscrit 17 novembre 2012 10 h 51

      @ M.Lampron

      En effet je n'ai pas la prétention de détenir LA vérité et ne fait toujours que donner mon humble opinion...Pour moi ceux qui prétendent posséder LA vérité sont imbus d'eux-même et trè prétentieux!

      Chacun peut faire ce qu'il veut de mon opinion ou de la votre.

  • François Dugal - Inscrit 17 novembre 2012 08 h 01

    La justice

    La justice appartient aux riches, tout simplement.
    Félicitations à Joëlle Tremblay pour éclairer notre lanterne citoyenne avec une pensée rigoureuse. Que deviendrions-nous sans les amis de la sagesse?
    (Au fait, je sais qui est le sophiste qui influence la doxa)

  • Jacques Morissette - Abonné 17 novembre 2012 08 h 38

    Bravo, texte bien fignoler madame Tremblay

    Par rapport à la Commissiion Charbonneau, le texte est très bien pistonner et il m'a fait du bien à l'âme.

    On aime bien savoir ce qui ne va pas. Mais, nous constatons que le le remède fait aussi mal que ce qu'il est censé quérir.

  • Yves Capuano - Inscrit 17 novembre 2012 09 h 47

    Un très beau texte...

    Merci de nous faire comprendre la philosophie platonicienne sur la Justice. L'indignation commune comme source de l'idée universelle de la Justice. Vive Platon et l'idéalisme!

  • Robert Boucher - Abonné 17 novembre 2012 10 h 22

    Platon, ç'est pas très facile ...

    ...mais ses dialogues sont presque toujours passionnants, même si parfois très difficiles. Merci à Mme Tremblay pour cet belle analyse et interprétation du concept de justice à la lumière de Platon, en rapport avec ce qui se passe à la commission Charbonneau. Merci aussi au Devoir de se faire Passeur de philosophie dans une époque qui en manque beaucoup et qui en aurait bien besoin. Peut- être serait-ce une bonne idée pour le ministère de l'éducation de réfléchir sérieusement à cette question, à savoir le manque d'éducation philosophique. Instruire et éduquer, en étudiant des concepts tels celui de Justice, Bien, Bonheur, etc, peut-être cela permettrait-il qu'il y ait moins besoin d'enquête comme la dite commission.
    Robert Boucher Saguenay