La réplique › Les tablettes numériques à l’école - Méfions-nous des pensées technophobes

Le Devoir de philo, publié le 3 novembre, propose une critique radicale des technopédagogies. Sous le couvert d’explorer la pensée de Michel Freitag, Savard-Tremblay et Pelletier dénoncent ce qu’ils appellent le « pantechnologisme », dont les effets véritables seraient potentiellement abominables pour notre humanité : déconnexion du monde sensible, « marchandisation », « atomisation », « aliénation », etc. La colonisation récente des salles de classe par les technocrates, leurs tableaux et leurs tablettes nous donnerait un indice de la grandeur de notre mal.

L’argument n’est pas nouveau et reconduit plusieurs inquiétudes légitimes, l’éducation étant le coeur d’une société, le nerf de la transmission des connaissances. Toutefois, nous croyons avoir davantage affaire ici à une idéologie qu’à une investigation systématique et rigoureuse de la réalité.


Reprenons une des thèses de Savard-Tremblay et Pelletier, établie à travers leur lecture de Freitag : le pantechnologisme menacerait notre « expérience sensible du monde ». Il est difficile de comprendre ce qu’une telle expression peut bien vouloir dire. Néanmoins, une interprétation charitable pourrait pointer vers les effets désensibilisants d’une consommation excessive des technologies. Par exemple, nous pourrions suspecter la consommation numérique de pornographie de désensibiliser ses adeptes aux stimuli sexuels de nature biologique. D’ailleurs, certains l’ont fait et la consommation de pornographie est maintenant mise en cause dans l’apparition de troubles érectiles chez les jeunes. D’autres documentent des problèmes de dépendance aux jeux vidéo.


Si la technologie nous déconnecte du monde sensible, il est impératif que nous mettions les meilleures ressources scientifiques pour démontrer ou infirmer ces hypothèses. Lorsque l’idéologie technophobe clame que nos objets techniques créent une accoutumance ou qu’ils promeuvent le plaisir au détriment de l’effort, nous avons le devoir de documenter ces effets. Évitons de nous borner à un argumentaire exégétique ou métaphysique.


En éducation, des recherches ont démontré les effets bénéfiques induits par l’introduction de technologies dans l’enseignement. Le jeu vidéo Mécanika en est un excellent exemple. Ce logiciel introduit les étudiants aux forces newtoniennes et réussit à améliorer la performance de ces derniers à des tests normés. Des études de l’Université du Michigan suggèrent que Twitter aurait aussi des effets positifs sur l’apprentissage.


C’est donc dire que la technologie n’est pas un bloc monolithique. Chacune des pratiques qu’elle favorise mérite qu’on s’y intéresse afin de mesurer ses mérites ou défaillances. Platon craignait l’écriture, Adorno, les portes automatisées ; Heidegger mettait les ponts de bois sur le même pied qu’une bombe atomique… Il est donc primordial de prendre du recul par rapport aux affirmations technophobes, fussent-elles appuyées sur la pensée de grands philosophes. Un détour scientifique, empirique, s’impose pour éviter de jeter toutes les innovations prometteuses de notre époque au nom d’une frayeur métaphysique.

***

Christian Frenette et Olivier Roy - Enseignants au Cégep régional de Lanaudière à Terrebonne

15 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 8 novembre 2012 05 h 52

    Bouchée de pizza sur Devoir de philo

    Ce commentaire rustre jette une gifle sur l'impression de délicatesse que m'avait laissé ce Devoir de philo.

    On n'y condamnait pas en bloc les nouvelles technologies, on n'y exprimait pas des pensées systématiquement technophobes, c'était beaucoup plus nuancé.

    Il me semble que le meilleur exemple de ce qu'on y déplorait, c'est votre réplique insensible.

    • Raymond Turgeon - Inscrit 8 novembre 2012 08 h 37

      J'endosse votre commentaire. J'ai appris à me méfier des dogmes et des gens qui refusent de remettre en question leurs certitudes.
      Ceci dit, ma meilleure moitié enseigne au secondaire depuis 1977 et participe au projet informatique de son école en intégrant l'info à lenseignement de l'anglais et des arts plastiques sans toutefois être inféodée à tout prix aux nouvelles technologies.
      La majorité de ses collègues, des pédagogues de premières lignes, considèrent qu'avant de se lancer à corps perdu dans des dépenses astronomiques, des besoins plus urgents et essentiels doivent être comblés. Ce détournement de fonds est tout simplement mal venu.

      Raymond Turgeon

    • Breault Simon - Inscrit 8 novembre 2012 12 h 03

      Relisez le texte de Savard-Tremblay et Pelletier et dites-moi qu'elle sont les liens entre

      "le développement technologique, et le discours pantechnologiste le soutenant, presse l’être humain de se décharger « de sa capacité de penser et de sa volonté »" et
      "le posthumain est désormais caractérisé par « son abandon […], son excitabilité et son manque de critères, son aptitude à la consommation, accompagnée d’incapacité à juger, ou même à distinguer, par-dessus tout, son égocenstrisme et cette destinale aliénation au monde»."

      Le texte de Roy et Frenette est clair: cette corrélation n'est pas appuyée par les recherches. Ils nous invitent à outre passer le sens commun.

      Il est vrai que l'outil transforme l'humain, point besoin d'argumenter là-dessus, mais delà à associer tablette numérique à égocentrisme aliénante, faudrait peut-être revoir!

  • Jean-François Filion - Abonné 8 novembre 2012 06 h 00

    L'enfer, c'est les autres

    Voilà une énième manifestation de la pensée technophile: toute critique de la technologie est technophobe. Tout technophobe est aveuglé par l'idéologie. Quel simplisme! Car, bien sûr, la technophilie, est dépourvue de toutes ces tares métaphysiques et n'est que le pur reflet du réel dans toute son objectivité. Que des logiciels augmentent la performance des éleves: voilà sans doute une justification neutre que nos deux profs de philo partagent avec les recteurs voulant formater les cerveaux aux besoins des entreprises....
    Dans cette réponse prétendument empirique : rien sur le scandal des coûts sociaux et écologiques relatifs à la technophilie: les tablettes c'est l'obsolescence programmé érigée en système; le paiement des licences des logiciels, c'est des saignées d'argent public transféré à des multinationales, qui ont quand même la sensibilité de faire affaire avec des sous-traitant taïwanais qui installent des filets anti-suicide pour des employés tentés de ralentir la cadence de production avant Noël...
    Qui plus est, on oublie l'autre fait empirique: les ingénieurs et informaticiens de la Silicon Valley paient 20 000$/an pour envoyer leur enfants dans des écoles où ne se trouve aucune technologie: tableau vert + activités de tricot et de jardinage... Que craignent ces gens qu'ont ne peut suspecter de technophobie?
    À lire entre deux formations sur les NTIC: "L'apocalypse joyeuse" de J.-B. Fressoz pour comprendre l'idéologie qui travaille depuis plus d'un siècle les amoureux du "progrès".

    • Yvon Bureau - Abonné 8 novembre 2012 08 h 03

      Fait fort inéressant. Merci.

      Autres faits existent ?

    • Raymond Turgeon - Inscrit 8 novembre 2012 08 h 46

      Je n'aurais su si bien le dire. Vous soulevez des aspects négligés de cette course effrénée à la consommation des nouvelles technologies qui, soit dit en passant, ne devraient pas nous dominer, mais plutôt nous servir.

      Raymond Turgeon

    • Jean Richard - Abonné 8 novembre 2012 09 h 20

      « rien sur le scandal des coûts sociaux et écologiques relatifs à la technophilie: les tablettes c'est l'obsolescence programmé érigée en système; le paiement des licences des logiciels, c'est des saignées d'argent public transféré à des multinationales, »

      Vous vous aventurez sur un terrain très glissant. La technologie n'est rien d'autre que le support de l'information. Or, il faudrait bien refaire ses calculs avant de lancer certaines affirmations à propos des coûts sociaux et écologiques des nouvelles technologies face aux anciennes. Ces calculs, visiblement, vous ne les avez pas faits.

      Il y a un point sur lequel on pourrait partager vos inquiétudes et c'est celui des licences de logiciel venues de l'étranger. Il est vrai que de trop nombreuses écoles se laissent encore influencer par les vendeurs et tournent le dos au logiciel libre. J'ai été stupéfait de lire un jour sur le site web d'une école primaire de la CSDM qu'on avait acheté des licences pour la suite Microsoft Office - non pas pour le secrétariat de l'école, mais pour les salles de classe. Ça, c'est un choix très coûteux et absolument inutile. La suite Microsoft Office est tout ce qu'il y a de plus inapproprié dans une école. Mais ce choix était celui d'une école - et probablement d'une minorité de professeurs. Il existe, dans le logiciel libre, des applications beaucoup mieux adaptées aux enfants.

      Enfin, croyez-vous que l'industrie des manuels scolaires était propre propre propre ? Et fouillez dans le cartable d'un écolier : vous y trouverez peut-être des crayons, des règles, des gommes à effacer, des compas, tous portant quelque part le Made in China ou Made in Taiwan. Bic, vous ne savez pas que c'est une multinationale ?

  • François Dugal - Inscrit 8 novembre 2012 08 h 10

    Technologie

    Apprendre demande un effort; avoir un prof compétent et enthousiate est une condition sine qua non vers la réussite scolaire.
    Les nouvelles technologies ne sont qu'un moyen supplémentaire d'atteindre cette réussite.
    Ne pas les utiliser serait rétrograde; ne se fier qu'à elles serait perdre de vue le but de la démarche éducative: former un citoyen compétent et cultivé.

  • Sylvain Auclair - Abonné 8 novembre 2012 10 h 03

    Très pertinent

    Comme je l'avais déjà écrit en commentaire, j'ai toujours des doutes quant à la critique de ce qui est nouveau, parce que cela change avec chaque génération.

  • Jean-Sébastien Ricard - Inscrit 8 novembre 2012 10 h 28

    Nécessaire appel à un peu d'empirisme

    Les auteurs écrivent: «Si la technologie nous déconnecte du monde sensible, il est impératif que nous mettions les meilleures ressources scientifiques pour démontrer ou infirmer ces hypothèses. Lorsque l’idéologie technophobe clame que nos objets techniques créent une accoutumance ou qu’ils promeuvent le plaisir au détriment de l’effort, nous avons le devoir de documenter ces effets. Évitons de nous borner à un argumentaire exégétique ou métaphysique.»

    Contrairement à ce que dit Mme. Marcotte, ce qui est rustre, c'est de faire reposer son analyse d'un phénomène aussi complexe que l'impact des transformations technologiques sur l'éducation sur une pure spéculation. Peut-être la surenchère conceptuelle déployée dans le texte dont cette lettre est la réplique a réussi à conforter certains lecteurs technophobes dans leur position (qui se sont surement dit: «Si on peut dire que la technologie est mal en employant autant de concepts savants, c'est que ça doit être vrai!»), celle-ci n'en demeure pas moins totalement déconnectée de toute recherche empirique.
    Michel Freitag est peut-être l'auteur d'une riche panoplie de concepts, sa pensée n'en demeure pas moins essentiellement spéculative. Or la complexité du jargon spéculatif ne garantit pas la rigueur des inférences qu'on fait à partir de ce dernier.

    Messieurs Frenette et Roy ne font que réclamer un peu plus de rigueur empirique pour fonder notre compréhension des impacts des innovations technologiques sur l'éducation. Que M. Filion les traite de technophiles en les accusant de simplisme est assez ridicule! Ils ne sont pas du tout fermés à reconnaître les effets négatifs de la technologie comme en témoigne l'exemple de la dépendance aux jeux vidéos, phénomène dont ils reconnaissent l'existence sur la base d'études empiriques.

    Il est plutôt ironique qu'on panique face à une supposée «déconnection du monde sensible», tout en accordant plus de valeurs à des concepts abstraits qu'à la recherche empirique...