Les tablettes numériques à l’école peuvent servir l’éducation

Bien entendu, nous, les enseignants, sommes témoins au quotidien de comportements peu édifiants depuis l’intégration massive des tablettes numériques dans notre établissement : à l’heure du dîner, de nombreux élèves jouent à des jeux vidéo dans les aires communes (même à la bibliothèque !), le nez collé sur leur écran. Quelques-uns, plus frondeurs et probablement déjà cyberdépendants, s’envoient des messages pendant les cours ou tentent de déjouer le prof en jouant à des jeux (encore !) pendant les leçons.

La gestion de l’outil pendant les évaluations n’est pas de tout repos non plus. De quoi faire sourciller n’importe quel enseignant soucieux des apprentissages de ses élèves ! Pire encore, de quoi faire s’inquiéter des parents qui avaient réussi, de peine et de misère, à tenir leurs enfants loin de la bête. Et que dire des parents qui, moins chanceux, s’inquiétaient déjà de la cyberdépendance de leur progéniture…

Dans ces circonstances, le premier réflexe de tout être humain sensé serait de dire : on se débarrasse aussitôt qu’on le peut de cette bête aux pouvoirs infinis et on revient à nos bonnes vieilles habitudes pédagogiques. On retire illico cet outil technologique qui est en train d’aliéner toute une génération et d’en faire des êtres individualistes, distraits et déconnectés du monde réel.

Cette décision serait d’ailleurs en parfaite harmonie avec ce que prétendent Mathieu Pelletier et Simon-Pierre Savard Tremblay, dans leur Devoir de philo du 3 novembre. Ces étudiants en sociologie s’appuient sur la théorie critique de la postmodernité du sociologue Michel Freitag pour lui faire prendre position sur l’utilisation des tablettes à l’école. Selon eux, ce grand penseur n’aurait pas du tout apprécié cette incursion massive du numérique dans les milieux scolaires. L’élève, désormais sous l’emprise de la bête, deviendrait une sorte de posthumain caractérisé « par son abandon […], son excitabilité et son manque de critères, son aptitude à la consommation, accompagnée d’incapacité à juger, ou même à distinguer, par-dessus tout, son égocentrisme et cette destinale aliénation au monde ». Dur constat.

Le devoir de résister

Or, selon moi, notre devoir d’éducateur est plutôt de résister et d’encadrer l’utilisation de la tablette parce que l’éducation est la seule arme dont on dispose pour contrer l’aliénation. En ce sens, il faut absolument que les élèves profitent de l’expérience et de la maturité des adultes qui les entourent pour apprendre à apprivoiser la tablette ; et à ne pas se laisser envahir par elle. C’est à nous, les parents et les enseignants, de trouver les arguments afin de les sensibiliser et de les mettre en garde. C’est à nous de leur démontrer que cet outil sert à autre chose qu’à jouer, à communiquer des banalités ou à plagier. C’est à nous de cesser de les sous-estimer et de leur faire confiance. Parce qu’ils sont brillants et parce qu’ils en ont les capacités. Mais tout cela demande du temps. Du TEMPS de réflexion. Du TEMPS de concertation. Du TEMPS tout court. Et de nombreux essais et erreurs…

Nos propres peurs

Je me demande pourquoi nous, les adultes, avons si peur de cette incursion du numérique à l’école. Est-ce parce que nous entretenons nous-mêmes un rapport ambigu à la technologie dite « intelligente » ? Ne sommes-nous pas nous aussi aliénés par cette machine qui est en train de nous engloutir ? N’avons-nous pas nous aussi de la difficulté à nous affranchir ? Notre seul avantage sur les jeunes apprenants d’aujourd’hui est que nous avons eu accès à d’autres méthodes de recherche et de communication. Nous avons dû fouiller, lire, synthétiser et relire pour arriver à pondre un travail de recherche cohérent. Ce mince avantage nous permet de relativiser et d’éviter, la plupart du temps, les pièges. Je dis bien « la plupart du temps ». Servons-nous de cet avantage et travaillons ensemble à faire en sorte que la révolution technologique facilite la vie de nos enfants et les rende tous un peu plus intelligents.

Marie-Claude Gauthier, enseignante au secondaire

 

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