Le Devoir de philo - Michel Freitag proscrirait les tablettes numériques à l’école

Michel Freitag (1935-2009), sociologue, philosophe et professeur émérite au Département de sociologie de l’UQAM, se serait grandement intéressé aux développements actuels de ce qui a été qualifié de « société technicienne ».
Photo: Département de sociologie de l’UQAM Michel Freitag (1935-2009), sociologue, philosophe et professeur émérite au Département de sociologie de l’UQAM, se serait grandement intéressé aux développements actuels de ce qui a été qualifié de « société technicienne ».

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Force est de le constater : la technologie prend de plus en plus de place dans la vie des Québécois. Et, n’en déplaise à certaines gens, comme le veut la célèbre maxime, «on n’arrête pas le progrès». On comprend l’impératif sous-tendu : soit on obéit, soit il nous déclasse.


Il y a quelque temps, cette logique a trouvé son extension en milieu scolaire par la promesse du gouvernement précédent, celui de Jean Charest, « d’un portable par enseignant » et « d’un tableau blanc interactif par classe ». Qu’à cela ne tienne, certains collèges privés du Québec auront cru bon d’agrémenter le tout « d’une tablette numérique par élève ». Et cela n’est pas sans tenter le réseau public, où certaines commissions scolaires emboîtent le pas avec des projets-pilotes.


Tous ne sont pas convaincus, cependant, du bien-fondé de l’usage généralisé des tablettes numériques à l’école.


D’un côté, on entend un discours aux allures de mise en marché, dédié aux bienfaits de cette technologie capable de contenir en son sein plusieurs manuels scolaires dématérialisés et logiciels interactifs en une tablette numérique de quelques livres. En effet, nous sommes bien loin du traditionnel « sac d’école » rempli de manuels et de cahiers !


De l’autre côté, il y a des parents inquiets. Inquiets de voir leur progéniture le visage collé à l’écran quelques heu res de plus, dans ce qui leur paraissait être la dernière enclave susceptible de les décentrer d’un certain fétichisme technologique, auquel ils les savent si sensibles.


Et pour cause : ils ont gran di dans un monde où ils furent initiés très tôt à la technologie, ainsi qu’à un discours chantant les vertus d’un certain « pantechnologisme ».


Ce discours critique, marqué par l’inquiétude, a plusieurs préceptes communs avec la pensée d’un sociologue bien de chez nous. Cela mérite ici qu’on s’y attarde.


Michel Freitag (1935-2009), sociologue, philosophe et professeur émérite au Département de sociologie de l’UQAM, se serait en effet grandement intéressé aux développements actuels de ce qui a été qualifié de « société technicienne ». Or, au moment où l’entrée des tablettes numériques à l’école suscite la controverse, qu’en aurait pensé ce géant méconnu de la sociologie québécoise ?

 

La liberté moderne contre l’individu


Dans sa théorie critique de la postmodernité, Freitag part du fait de la généralisation d’une certaine idée de la liberté, individualiste et utilitariste, laquelle se serait finalement retournée contre l’individu lui-même. En effet, cette conception de la liberté propre à la modernité en serait venue, en s’imposant, à s’affranchir progressivement de sa dimension transcendantale. L’individu serait désormais coupé de cet a priori qui le liait auparavant à certaines choses qui le dépassaient, telles que la société ou la figure du divin.


En outre, cette conception de la liberté a connu une distanciation progressive d’avec un certain humanisme qui, quoique centré sur l’individu, l’associait à l’appartenance civique et à l’engagement politique. Ces deux dimensions faisaient donc initialement contrepoids aux effets pervers de la liberté individualiste et utilitariste.


Or l’individu contemporain, s’éloignant de cet humanisme, s’est lui-même coupé d’une partie de son humanité, se privant ainsi d’un tel attachement concret au monde.


Pour l’auteur, cette idée singulière de la liberté, on la retrouve aux origines mêmes de la modernité, laquelle contenait en son sein les germes de cette rupture radicale d’avec ce qui liait les individus entre eux.


En effet, la manifestation première du phénomène d’atomisation individuelle serait visible dans le processus d’autonomisation globale de l’économie par rapport à la société. Ce processus va de pair avec l’effacement du politique comme mode de régulation collective permettant de penser le bien commun. Cet état des choses en viendrait donc à inaugurer un système « sans sujet ni fin ».


Ce système s’est constitué, en ce sens, sur la négation de l’expérience sensible du mon de, contenue en grande partie à la fois dans la pensée scientifique moderne (avec Descartes, notamment) et dans le courant du rationalisme utilitariste. Cette conjonction aurait eu pour effet de constituer la liberté sur le mode négatif du « désengagement ».


En clair, se généralise une liberté réduite à sa dimension marchande et utilitariste là où l’individu, possessif et calculateur, est dépeint comme affranchi de toute norme et de toute forme de dépendance sociale. Il n’est donc plus un être social, mais bien un individu souverain, ainsi délié du collectif.


En dernière instance, dans le cadre de ce qu’on pourrait qualifier d’économicisme triomphant, tout ce qui n’entre pas dans ce schéma - politique, culture, solidarité, identités collectives, etc. - est disqualifié d’emblée.

 

Réhabiliter l’expérience sensible du monde


Pour Freitag, il est urgent de réhabiliter l’expérience sensible du monde, perdue dans les méandres de la postmodernité. Car, dit-il, « la liberté humaine s’inscrit dans quelque chose qui nous préexiste et nous dépasse ». Donc, point de liberté sans un certain degré d’enracinement préalable.


Cet enracinement se caractérise par l’appropriation intrinsèque d’une langue qui, au sein d’une culture particulière, détient en elle-même un pouvoir singulier d’intelligibilité, de représentation du monde, soit un univers de sens, conférant au sujet une capacité expressive témoignant de son expérience du monde sensible.


Au final, il n’y a qu’au sein de cet univers de sens que l’individu est pleinement apte à faire société, tout autant qu’il y est véritablement libre d’une « liberté proprement humaine ».


Cela étant, la liberté, comprise de cette façon, permet à l’individu de faire société, lui garantissant une socialité vécue sur le mode de l’appartenance à la cité. Ce type de socialité, tel que défini par Aristote et Platon, prend racine à travers deux concepts : ceux de solidarité (aidos) et de justice (dikè).


En ce sens, la solidarité au sein d’un collectif donné ne s’opère plus entre individus, mais bien envers la cité même, là où le bien commun est constitué comme loi suprême à laquelle le sujet se soumet librement. Quant au concept de justice, il prend ici un caractère sacré, transcendant, en ce qu’il assure l’ordre de la cité.


En dernière instance, ces deux concepts définissent « l’obligation que tous les sujets ont à l’égard de l’univers social auquel ils appartiennent ». L’appartenance des individus à la cité y est donc définie prioritairement sur le mode du devoir, ou encore du « fais ce que dois », aurait dit le père fondateur d’un célèbre journal d’antan.


Ainsi, souligne Freitag, c’est dans « son ancrage anthropologique le plus profond [que] la liberté de l’individu et l’appartenance identitaire normative à la société vont non seulement de pair, mais se nourrissent mutuellement ».


Pour l’individu, c’est en participant de son plein gré à la vie collective publique et en se montrant solidaire du bien commun que ce dernier l’emportera sur les intérêts personnels ou plus largement sur l’individualisme.


C’est donc une liberté de partage, plutôt que de stricte possession, une liberté d’être plutôt qu’une liberté de faire.


La déshumanisation par le pantechnologisme


La perspective de l’usage généralisé des tablettes numériques au sein des établissements scolaires relève d’un discours pantechnologiste. Celui-ci, précisément, chante sans cesse les vertus de la technologie « partout et en tout temps ». Il prend corps à même cette liberté utilitariste et individualiste tant décriée par Freitag.


C’est en vouant d’emblée toute activité à la perspective de l’efficacité maximale, corollaire d’une logique économiciste et technocratique, que l’on perd la juste mesure de l’activité elle-même, soit de l’expérience sensible du monde.


C’est à ce moment précis que l’activité perd son sens en instituant une liberté sans sujet, ni finalité.


En ce sens, le développement technologique, et le discours pantechnologiste le soutenant, presse l’être humain de se décharger « de sa capacité de penser et de sa volon té ». N’est-ce pas ce qui arrive lorsqu’on laisse téléphones et tablettes numériques « intelligentes » totaliser notre existence ?


Loin de se libérer, nous dit Freitag, l’être humain s’aliène en se délestant de ce qui constitue sa spécificité. Ainsi démis d’une partie de son humanité, contraint à se dépasser lui-même pour éviter le déclassement au sein d’une logique qui le dépasse, le posthumain (ou l’homme moderne de masse) perd son intériorité, strictement incapable de tout retour sur lui-même, « éparpillé aux quatre vents des multiples sollicitations extérieures ».


Autocontrainte, abnégation


L’école « nouvelle » de la réforme, du renouveau pédagogique, en se centrant sur « l’apprenant », en faisant une grande place aux nouvelles technologies, n’est pas loin d’une telle dérive. En vouant l’apprentissage à l’impératif ludique, elle prône dans l’absolu un apprentissage sans douleur, sans effort.


N’est-ce pas oublier que la transmission de connaissan ces requiert son lot d’autocontrainte, d’abnégation ? Et n’est-ce pas là le simple fait de consentir à une certaine idée, vieille comme le monde, de la condition humaine ?


En somme, sur la question de l’usage des tablettes numériques à l’école, Michel Freitag, lecteur assidu d’Hannah Arendt, dirait avec elle qu’elle n’est que le corollaire d’une posthumanité en émergence.


Poursuivant, il dirait avec Arendt que le posthumain est désormais caractérisé par « son abandon […], son excitabilité et son manque de critères, son aptitude à la consommation, accompagnée d’incapacité à juger, ou même à distinguer, par-dessus tout, son égocenstrisme et cette destinale aliénation au monde».

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Mathieu Pelletier et Simon-Pierre Savard-Tremblay - Candidats à la maîtrise en sociologie à l’UQAM

10 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 3 novembre 2012 09 h 19

    Et la technophobie ?

    Se pourrait-il que l'on prête à la tablette numérique un pouvoir qu'elle n'a pas vraiment ? Se pourrait-il qu'en ces lendemains d'Halloween, on essaie d'en faire une sorcière ou un vampire attendant le bon moment pour dévorer le cerveau des gamins ?

    La tablette numérique et toute la technologie qui l'entoure ne sont que des outils. Ça, bien des enfants l'ont compris. Certains adultes pourraient-ils faire l'effort de faire comme eux ?

    « En vouant l’apprentissage à l’impératif ludique, elle prône dans l’absolu un apprentissage sans douleur, sans effort. » Nous sommes ici en présence d'une affirmation qui pourrait laisser supposer que la technologie est d'abord ludique et sans effort. Si c'est la croyance des auteurs de cette citation, ils sont un peu à côté de la voie.

    La tablette numérique n'est pas synonyme de sans douleur et sans effort. Elle permet tout simplement de mieux doser cet effort dans un exercice d'apprentissage donné.

    Remontons aux années 60 du siècle dernier, dans un collège universitaire de Québec. La bibliothèque était à 6 kilomètres des salles de cours. À la fin de la journée, c'était le marathon vers cette bibliothèque car certains professeurs avaient la manie de donner des travaux exigeant des sources de référence disponibles à 3 ou 4 exemplaires alors que nous étions plus de 60. Alors, est-ce un crime de viser l'accessibilité aux outils de la connaissance quand on a perdu beaucoup de temps et d'énergie à fournir un effort qui n'avait rien de pédagogique ni de formateur ?

    Et qui s'ennuie du grand classeur aux centaines de petits tiroirs dans lesquels se trouvaient les petites fiches des bouquins de la bibliothèque ? On perdait un temps énorme à fouiller là-dedans. Le livre dématérialisé accessible, on en aurait rêvé, et au fond, si on l'a inventé, ce n'est peut-être pas pour jouer, n'en déplaise aux technophobes.

  • France Marcotte - Abonnée 3 novembre 2012 10 h 48

    Le plus simplement du monde

    Quel magnifique (et émouvant!) Devoir de philo.

    Copie papier et crayon dans la main et silence autour.

  • Andrée Ferretti - Abonnée 3 novembre 2012 12 h 57

    sensibilité et pensée.

    Belle compréhension de la pensée complexe de Michel Freitag.
    Toute son oeuvre démontre en effet que le corps sensible est la potentialité de la pensée, le langage son effectivité. Cette indissociabilité de la chair et du langage est en effet l'origine du penser, et la pensée est le mode d'actualisation du connaître qui est le mode humain d'être.
    Elle montre aussi que l'apprentissage est la condition même de toute création. Ce n'est qu'une longue pratique d'un art, d'un métier, d'une science qui donne naissance aux œuvres, aux choses, aux théories. C'est une illusion de penser que la facilité de l'ordinateur favorisera le développement intellectuel de ses utilisateurs en leur donnant accès à une somme considérable de savoirs à manipuler plutôt qu'à maîtriser. Apprendre, c'est, au contraire, se soumettre à des contraintes dont la première consiste précisément à développer notre mémoire comme support de compréhension du monde. C'est à partir de l'expérience acquise et accumulée grâce à notre mémoire individuelle et collective que nous pouvons trier, ordonner, interpréter les informations pour les transformer en connaissances. Que sera l'intelligence humaine privée de mémoire? Or, l'usage de l'ordinateur par des individus qui ne possèdent pas une vaste et profonde culture générale, implique la perte de la mémoire........

  • François Dugal - Inscrit 4 novembre 2012 08 h 16

    L'effort

    Pour apprendre, il faut faire un effort.
    La technologie permet un meilleur accès à la connaissance, mais elle ne doit pas être la béquille qui permet de s'amuser en faisant semblant d'apprendre.

  • Sylvain Auclair - Abonné 4 novembre 2012 13 h 14

    Qu'est-ce qui est nouveau?

    J'ai toujours un peu difficulté avec ces dénonciations de tout ce qui est nouveau. Pourquoi? Parce qu'à chaque génération, la définition de ce qui est nouveau change. En fait, ce qui est nouveau, et donc sujet à caution et à critique, est tout ce qui est arrivé depuis que nous sommes adultes. Tout ce qui est antérieur n'est pas nouveau, c'est normal, et chaque génération de rire des peurs de ses parent et de ses grands-parents.
    Une analyse semblable à celle du Devoir de philo de ce samedi pourrait en effet être faite pour la télévision (qui nous coupe de ce qui se passe dans notre environnement pour nous montrer un monde abstrait), du téléphone (qui rend les rencontres humaines face à face obsolètes), du cinéma (qui rend notre vie quotidienne ennuyeuse, mais nous offre un échappatoire qui nous permet de l'accepter), de l'automobile (qui nuit à notre caractère d'être debout, capable de se déplacer, et qui nuit à notre enracinement à notre village en nous permettant d'aller facilement ailleurs), à l'écriture (qui remplace le face à face par une fausse communication avec des inconnus)... On pourrait remonter au feu, si on le désirait.
    Or, même si ces critiques ont été faites en leur temps, plus personne ne les fait, même pas des philosophe. Pourquoi donc? Est-ce donc seulement parce que tout ce qui était là lors de notre enfance nous apparait normal? C'est ce que je crois. Par conséquent, toute critique de la nouveauté devient suspecte à mes yeux.