Le Devoir de philo - John Stuart Mill et l’Année internationale des coopératives

John Stuart Mill (1806 -1873) est l’un des philosophes et des économistes britanniques les plus importants du XIXe siècle. Grand érudit, ses idées ont eu une influence considérable sur la pensée politique et économique et ont bouleversé de nombreux champs de la pensée.
Photo: International Portrait Gallery John Stuart Mill (1806 -1873) est l’un des philosophes et des économistes britanniques les plus importants du XIXe siècle. Grand érudit, ses idées ont eu une influence considérable sur la pensée politique et économique et ont bouleversé de nombreux champs de la pensée.

Notre modèle économique est exsangue. Depuis 30 ans, les inégalités se sont creusées. La financiarisation et la dérégulation de l’économie ont engendré plusieurs crises qui ont touché durement les plus pauvres. La mobilité des grandes entreprises et des capitaux a fait exploser la con currence internationale, affaiblissant ainsi les outils de solidarité et de développement collectif que sont les États ou les syndicats.

Et la course aveugle vers une croissance mal comprise n’a fait qu’aggraver les problèmes environnementaux. Un autre modèle économique est nécessaire, plus juste, plus démocratique et plus stable. C’est ce que proposent, depuis John Stuart Mill déjà, les défenseurs du modèle coopératif.


C’est d’ailleurs pour reconnaître la contribution économique et sociale du modèle d’entreprise coopératif que l’Organisation des Nations unies a proclamé 2012 « Année internationale des coopératives ».


Dans ce cadre, un sommet international vient de se tenir à Lévis, du 8 au 11 octobre, rassemblant les 300 plus importantes coopératives du monde, dont plusieurs entreprises québécoises, pour un grand événement visant à accroître le rayonnement et l’influence des coopératives et des mutuelles.


Il était temps ! Car le mouvement coopératif existe depuis longtemps. John Stuart Mill (1806 -1873) est l’un des philosophes et des économistes britanniques les plus importants du XIXe siècle. Grand érudit, ses idées ont eu une influence considérable sur la pensée politique et économique et ont bouleversé de nombreux champs de la pensée.


Le bonheur de la collectivité


Il a notamment publié un traité éthique, L’utilitarisme, dans lequel il s’emploie à défendre le principe selon lequel nous devons chercher dans nos actions à maximiser le bonheur de la collectivité.


Dans un autre grand livre, le traité De la liberté, publié en 1859, il défend plusieurs idées aussi diverses que la liberté d’expression et l’émancipation des femmes. Ses Principes d’économie politique se veulent une synthèse de la pensée économique classique de son époque. À la fin du livre IV, il évoque les coopératives de travailleurs. Il est l’un des premiers penseurs à y avoir vu un modèle d’avenir. Ses arguments en faveur de ce modèle sont d’une actualité renversante.


Pour John Stuart Mill, les coopératives sont une forme d’organisation plus égalitaire qui peut assurer à tous l’autonomie et la dignité. Elles favorisent aussi le développement des valeurs démocratiques et des libertés politiques. Finalement, elles sont efficaces et permettent de conserver les avantages d’une économie concurrentielle et décentralisée.


Pour Mill, le modèle d’entreprise qui doit dominer l’économie est « l’association des travailleurs eux-mêmes sur une base égalitaire, détenant collectivement le capital de leur entreprise et travaillant sous le contrôle de gestionnaires élus et qu’ils peuvent remplacer » (IV.7 § 6).


En effet, pour lui, la structure des entreprises dans lesquelles le capital récolte le pouvoir et le profit crée et perpétue les inégalités sociales, la domination exercée par les détenteurs de capital et l’asservissement des travailleurs.


D’ailleurs, au-delà des inégalités de revenu qu’il faut bien sûr réduire, Mill accorde surtout de l’importance à la dignité et à l’autonomie de tous les travailleurs ainsi qu’au développement de leur intelligence et de leurs habiletés. En favorisant l’indépendance des travailleurs, en remplaçant l’obéissance aux patrons par le respect volontaire de règles décidées collectivement, l’opposition stérile des intérêts individuels par une coopération égalitaire en vue du bénéfice collectif de l’entreprise, le modèle coopératif assure à tous la dignité, la reconnaissance et le développement de soi.


Aujourd’hui, la structure des entreprises dominantes est encore responsable de la création d’inégalités de revenu, de la répartition souvent injuste des profits entre le capital et le travail, de la division des tâches et donc de l’émergence d’emplois plus ou moins valorisants.


Malgré la distribution un peu plus large du capital dans les pays riches, 30 % de la population détient encore 70 % du capital des entreprises. C’est pire dans les pays en voie de développement.


De plus, la spécialisation extrême et la multiplication de formes de travail précaires, compétitives et abrutissantes rendent l’expérience du travail de moins en moins satisfaisante. Plusieurs chercheurs contemporains défendent l’idée qu’il ne suffit pas de redistribuer les richesses par l’impôt et des politiques d’aide sociale car cela ne règle pas les problèmes de stigmatisation et de dépendance qui affligent les plus démunis. Comme le souligne le Prix Nobel d’économie Amartya Sen, la pauvreté est un phénomène complexe.


Il faut donc réformer les institutions sociales et économiques non seulement pour réduire les inégalités de revenu, mais aussi pour garantir à tous une égale dignité, un travail décent et le plein développement de leur potentiel et de leur autonomie. Les coopératives se veulent une solution à ces problèmes.


John Stuart Mill invoque un deuxième argument pour défendre les coopératives de travailleurs. Ce modèle économique permet, selon lui, le développement d’un « esprit démocratique » (IV.7 § 6) dont nous aurions bien besoin aujourd’hui.


En effet, l’individualisme et les grandes inégalités de richesse et de pouvoir ne sont pas pour rien dans l’apparition des scandales de corruption que nous connaissons au Québec, dans le désaveu adressé à la classe politique qui semble trop souvent servir les intérêts des plus riches et dans le désintérêt d’une partie de la population pour le débat public. C’est tout un système qui fragilise notre démocratie et donc nos mécanismes de solidarité sociale.


Au contraire, pour Mill, le fait que les décisions dans les coopératives soient prises démocratiquement par la délibération entre les membres favorise la diffusion de valeurs démocratiques comme l’égalité, la participation et le sens du compromis.


Un tel mode d’organisation aide aussi chacun à développer l’intelligence et les habiletés nécessaires pour être, en dehors de la sphère du travail, un citoyen plus autonome, plus responsable et plus exigeant en matière de justice sociale et de démocratie.


S’il est bien entendu possible de développer ces aptitudes même lorsqu’on travaille dans une entreprise hiérarchique et inégalitaire, les coopératives favorisent grandement cet esprit démocratique et le développement des aptitudes décisionnelles et citoyennes. Encore une fois, on retrouve ces arguments dans les recherches récentes en sciences sociales.

 

Plusieurs exemples réussis


Bien sûr, la première critique (souvent la seule) lancée par les détracteurs du modèle coopératif consiste à dire que ce type d’économie n’est pas efficace. C’est faux !


S’il reste des défis économiques à relever pour étendre le modèle coopératif, notamment pour permettre aux coopératives de trouver du financement, des solutions existent. Il n’est pas utopique de vouloir l’expansion du modèle coopératif, qui compte déjà plusieurs exemples réussis.


Environ 3300 coopératives sont actives au Québec dans différents secteurs ; elles regroupent des millions de travailleurs, producteurs et con sommateurs et elles ont une importance croissante dans l’économie. En Espagne, les coopératives regroupées dans la corporation Mondragon constituent le septième grou pe industriel en importance et le premier employeur du Pays basque.


John Stuart Mill expliquait déjà l’efficacité des coopératives de travailleurs de nombreuses manières. Premièrement, dans ce type d’organisation, les employés ont « un intérêt direct au développement de l’entreprise », ils s’organisent collectivement selon des règles qu’ils choisissent, ils divisent les tâches de la manière qui leur convient et ils développent leurs habiletés (IV.7 § 6).


Tout cela favorise la motivation et la productivité des travailleurs au sein de chaque entreprise.


Deuxièmement, pour Mill, les coopératives assurent plus de justice sociale tout en conservant les avantages de la décentralisation des décisions et les bienfaits d’une concurrence saine entre entreprises économiques (contrairement au socialisme). Faisant sienne la position de certains de ses contemporains, il affirme que « la racine la plus profonde des maux et des iniquités qui couvrent le monde industriel, n’est pas la concurrence, mais bien l’exploitation du travail par le capital » (IV.7 § 7).


En des termes plus actuels, les coopératives permettent de diffuser la propriété du capital, de limiter la vulnérabilité des travailleurs, de développer leur autonomie et de promouvoir les valeurs démocratiques, et cela, tout en conservant l’efficacité et le dynamisme de l’économie de marché.

 

Un modèle d’avenir


Certes, nous sommes encore loin d’une économie entièrement composée d’associations libres de travailleurs et de coopératives telle que décrite par John Stuart Mill. Mais c’est précisément la raison pour laquelle il faut défendre le modèle coopératif dès maintenant sur toutes les tribunes. Car les options politiques justes et désirables ne deviendraient jamais politiquement réalistes si nous ne commencions pas bien longtemps avant à y réfléchir, à en débattre et à montrer l’exemple.


Le nouveau gouvernement du Parti québécois doit continuer à être à l’écoute des idées et solutions de rechange concrètes discutées à Lévis, comme il l’a promis lors du Sommet international des coopératives. Les dirigeants du Mouvement Desjardins doivent aussi veiller à rester fidèles aux valeurs qui ont enfanté ce géant.


Il est possible dès maintenant de faciliter et de soutenir davantage les coopératives et l’économie sociale, notamment en développant des institutions chargées d’aider les coopératives et de les financer par des subventions ciblées.


Il faudrait aussi refondre les lois afin de faciliter et d’alléger le processus de création des coopératives, aider les employés à racheter des parts de leur entreprise ou favoriser les entreprises d’économie sociale dans les appels d’offres du gouvernement.


Peut-être qu’un jour, comme le souhaitait Mill, nous pourrons passer « d’une forme de conflit permanent pour le profit personnel à une rivalité amicale dans la poursuite du bien commun, une élévation de la dignité des travailleurs, un nouvel état de sécurité sociale et d’indépendance et la conversion de l’activité quotidienne de chacun en une école de la solidarité sociale et de l’intelligence pratique » (IV.7 § 6).


Un autre philosophe et mathématicien, Bertrand Russell, s’inscrivant aussi dans cette critique de l’organisation actuelle du travail, nous offre d’ailleurs ce conseil avisé : « Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité de permettre à tous de vivre dans l’aisance et la sécurité. Nous avons choisi, à la place, le surmenage pour les uns et la misère pour les autres : en cela, nous nous sommes montrés bien bêtes, mais il n’y a pas de raison pour persévérer dans notre bêtise indéfiniment. »

 

L’auteur prépare un doctorat à la Chaire Hoover d’éthique économique et sociale de l’Université catholique de Louvain. Ses recherches portent sur les théories de la justice sociale, le mouvement coopératif et la réglementation économique.

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3 commentaires
  • Patrick González - Inscrit 20 octobre 2012 13 h 22

    Mills et la concurrence

    En traduisant, vous travestissez la pensée de Mills : la lutte entre les capitalistes et les travailleurs (the standing feud between capital and labour […] a conflict of classes struggling for opposite interests) devient chez vous « une forme de conflit permanent pour le profit personnel » que vous contrastez ensuite avec « une rivalité amicale dans la poursuite du bien commun » (ce dernier passage étant bien traduit). Prétendez-vous ainsi que le mouvement coopératif est préférable parce qu'il remplace la concurrence par de l'émulation ? Dans cette section, Mills défends deux arguments : i) que le mouvement coopératif est viable ; ii) que le marché concurrentiel demeure le meilleur système pour les travailleurs. Mills est un grand auteur et les promoteurs du mouvement coopératif ont bien raison de souligner que leur système trouvait grâce à ses yeux. Mais je ne vois pas comment il aurait pu suggérer de « favoriser les entreprises d’économie sociale dans les appels d’offres du gouvernement ». Sa défense du marché concurrentiel est assez claire. Il aurait célébré la faillite d'une coopérative de confection de vêtements (comme Tricofil) incapable de concurrencer les importations chinoises (If the slop-sellers and others of their class have lowered the wages of tailors, and some other artisans, by making them an affair of competition instead of custom, so much the better in the end IV.7 § 7).

  • Daniel Clapin-Pépin - Abonné 20 octobre 2012 17 h 38

    Substituons le COOPÉRATISME civilisé au CAPITALISME sauvage !

    Dans une perspective humaniste écologiste altermondialiste coopérativiste postcapitaliste, c’est ce que j'enseigne comme professeur de gestion + comptabilité + éthique environnementales à l'École des sciences de la gestion de l'UQAM, soit une vision « révolutionnaire » s’appuyant, entre autres sources, sur la pensée du grand philosophe et économiste JOHN STUART MILL ici magistralement décrite par le doctorant THOMAS FERRETTI.

    Si j’utilise ici le terme « révolutionnaire », c’est en m’inspirant également de la pensée (semblablement critique de son époque) de KARL MARX (1818 – 1883) qui était le contemporain allemand de l’anglais JOHN STUART MILL (1806 - 1873) et dont je ne sais s’ils se connaissaient mutuellement ( ???), mais dont je constate – à ma très grnde surprise- qu’ils pensaient, au fond, et à 100 %, de la même manière sur la base de la citation suivante de Ferretti attribuée à Mill (et non à Marx) => « (…) la racine la plus profonde des maux et des iniquités qui couvrent le monde industriel, n’est pas la concurrence, mais bien l’exploitation du travail par le capital. »

    Écolocordialement,

    DANIEL CLAPIN-PÉPIN
    Écologiste humaniste altermondialiste coopérativiste postcapitaliste
    Professeur de gestion, éthique et comptabilité environnementales
    au Département des sciences comptables
    de l'École des sciences de la gestion
    de l'Université du Québec à Montréal

  • Philippe D. Grosjean - Inscrit 25 octobre 2012 11 h 21

    Le coupable c'est le salariat !!!

    Pour que tous les acteurs de l'économie se transforment en coopératives de "créateurs" (j'utilise ce mot à la place du mot "travailleur" car ce-dernier est trop restrictif), il faut mettre fin à l'institution du SALARIAT. En effet, le contrat d'emploi salarié est d'une nature telle qu'il permet de légaliser ce qui est cependant illégitime à l'aune de la dignité inhérente à la personne humaine.

    Ce contrat, en effet, permet à l'actionnaire de :

    1/ violer le droit de propriété du créateur en lui disant "puisque ce que tu crées, tu le crées avec quelque chose qui est à moi, ce que tu crées est également à moi !"

    2/ violer la démocratie au sein de l'entreprise en disant "puisque vous oeuvrez dans des locaux qui m'appartiennent et utilisez des choses qui m'appartiennent, c'est moi le chef et vous ne pouvez créer que ce que je vous autorise à créer et comme je vous impose de le faire".

    3/ violer la théorie des contrats non-frauduleux. En effet, le contrat d'emploi salarié ne respecte pas la règle de l'emboîtement parfait entre les transferts de-facto et de-jure (ce qui est une fraude), ni l'emboîtement parfait entre les responsabilités de-facto et de-jure (ce qui crée des externalités).

    Pour plus de détails, j'invite à visiter ces deux sites internet :
    a) http://abolishhumanrentals.org
    b) http://grosjean-philippe.eu/mediawiki/index.php/Ac

    Cordialement,
    Philippe D. Grosjean