Le Devoir de philo - Le «solidarisme» de Léon Bourgeois contre la «juste part» de Bachand

Christian Nadeau
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Christian Nadeau
Dans leur boîte à outils, les philosophes disposent d'une idée très importante, et malheureusement trop souvent galvaudée: la solidarité. À ce sujet, un courant inspirant et peu connu de la philosophie politique française du XIXe siècle fut le «solidarisme». Parmi ses contributeurs les plus importants, on retrouve Léon Bourgeois (1851-1925).

Léon Bourgeois et la solidarité


Intellectuel et homme politique, Bourgeois fut membre du Parlement à titre de député du Parti radical de la IIIe République. Il fut également le tout premier président de la Société des nations et reçut le prix Nobel de la paix en 1920. Grand érudit, il a occupé de nombreuses hautes fonctions au gouvernement et a sans cesse préconisé des politiques publiques fidèles à la solidarité, qu'il a défendue toute sa vie.

Bourgeois a largement inspiré les thèses du solidarisme et du mouvement politique radical. Contre le collectivisme des socialistes, mais tout autant hostile à l'atomisme social, Bourgeois fonde l'idée de solidarité sur le principe d'une responsabilité de tous à l'égard de chacun. La solidarité est ainsi entendue comme une forme de la justice comme équité, ce qui la distingue par exemple de la charité.

Cette solidarité collective s'oppose à tout effacement de l'individu au profit de la collectivité. Très critique du programme des socialistes de son époque, où les efforts et libertés des individus se voient sacrifiés sur l'autel des luttes

sociales, Bourgeois condamne également les mouvements politiques nostalgiques de l'Ancien Régime qui remettent en cause l'héritage de la Révolution. Son désaccord profond avec les socialistes ne l'empêche pas d'appeler à une dénonciation de la domination capitaliste qui favorise une aristocratie de la finance n'ayant en fait que remplacé la monarchie héréditaire.

À la différence des socialistes de leur époque, les solidaristes comme Bourgeois militent en faveur des libertés et de la propriété individuelles. Aujourd'hui, l'ensemble des gauches devrait relire leurs discours, et en particulier au Québec où le lexique des libertés et des responsabilités individuelles est essentiellement récupéré par la droite, conservatrice ou libertarienne. Les solidaristes avaient compris qu'il ne peut y avoir de liberté ni même de propriété individuelles sans l'effort de chacun pour le bien commun. On pourrait peut-être voir là une manière d'expliquer le concept de «juste part» du ministre Bachand. Sauf qu'il ne faudrait pas oublier que la solidarité s'oppose à une analyse du monde où l'individu est seul responsable ou bénéficiaire de ses gestes.

Le budget 2012 et la «juste part»

L'expression «juste part» revient à de nombreuses reprises dans le budget 2012-2013 du gouvernement Charest. Fait notable, elle ne fait plus seulement référence à l'idée négative d'une dette qu'il faut payer, mais renvoie également à la vision positive d'un bénéfice dont nous aurions raison de nous prévaloir. Aussi le ministre Bachand nous explique-t-il dans son discours au sujet de l'exploitation forestière, du Plan Nord et des grands projets miniers que, «comme tous les peuples pourvus de ressources, les Québécois veulent en tirer leur juste part». Les émetteurs de GES, dit Bachand, doivent eux aussi faire leur «juste part». Il faut lutter contre l'évasion fiscale, toujours en raison de la «juste part». Le ministre va jusqu'à user du vocabulaire de la solidarité sociale, notamment pour disserter sur notre responsabilité à l'égard des aînés.

Tout cela serait fort honorable si cela ne masquait pas une autre réalité du budget, celle qui veut introduire dans les moeurs sociales et politiques une réforme en profondeur de notre rapport aux institutions et aux services. Le véritable sens de l'expression «juste part» chez Bachand signifie quelque chose que salueraient les économistes de droite, soit l'individualisation des coûts et des bénéfices. Qu'il s'agisse des frais d'immigration, qui grimpent de 406 $ à 750 $, de la taxe santé (de 200 $ par année), des augmentations massives des droits de scolarité ou de l'annonce des 2500 nouveaux logements communautaires, largement en deçà des besoins et des promesses de 2008, tout indique l'abandon d'une interprétation de l'État comme mode de coordination des efforts de tous pour protéger chacun.

Le budget demande toujours plus à une classe moyenne qui n'en a plus que le nom tant elle devient extensible et désigne même les revenus très modestes. Il fragilise la condition des moins nantis et les enfonce davantage dans la misère. La quête du Graal qu'est le déficit zéro nous conduit à l'impasse en raison de la suppression prévisible des services publics, sans parler d'une incapacité maintenant structurelle à soutenir toute forme de développement économique. Un exemple parmi d'autres est l'immobilisme du gouvernement dans le dossier de l'agriculture. Malheureusement pour le gouvernement libéral, les louanges de la Chambre du commerce ou celles du Conseil du patronat ne sont pas de bons indicateurs de la légitimité sociale du budget.

Liberté et solidarité

Pour la droite tout comme pour le gouvernement libéral, une conception de la justice sociale où des gestes collectifs confrontent les situations inéquitables revient à minorer l'importance des efforts individuels et, en dernière instance, à brimer les libertés individuelles. À l'encontre d'une telle vision des choses, le solidarisme de Léon Bourgeois implique une conception de la justice où le «juste» représente un équilibre dans la répartition des bénéfices et des exigences demandées à toute personne. Sans État véritablement engagé au service de ses citoyens et sous la surveillance constante de ces derniers, les libertés économiques, sociales et politiques ne disposent d'aucune garantie. La liberté individuelle devient donc l'objet chimérique et rhétorique des plus puissants, qui offrent ainsi à leur hégémonie un simulacre d'autorité morale.

Dans l'une de ses oeuvres les plus connues, L'idée de la solidarité et ses conséquences sociales, Bourgeois militait pour «une réciprocité entre les parties» et comparait l'interdépendance des organes du corps humain et les composantes d'une société, avec pour chacune sa «spécialité définie, mais convergeant toutes dans un effort commun». Selon Bourgeois, toute partie du groupe laissée à elle-même risque de péricliter et menace ainsi l'équilibre interne de l'ensemble. D'un autre côté, l'hypertrophie d'un membre peut elle aussi entraîner la perte de vitalité du corps social tout entier, d'où l'importance d'accorder des chances égales pour jouir réellement de sa liberté.

Si personne n'est contre la liberté, nous ne sommes pas tous d'accord sur ses exigences. Pour les solidaristes comme Bourgeois, pas de liberté des individus sans effort de tous. De la même façon que nous ne devrions juger aucun crime, ni aucune faute à l'aune du seul individu, nulle réussite sociale ne peut être entendue comme résultant du travail d'une seule personne. Nous nous devons tous beaucoup les uns aux autres, car personne ne peut affirmer

sérieusement qu'il s'est fait tout seul. Par exemple, un fils d'ouvrier devenu professeur d'université doit énormément à sa famille et à ses proches, mais aussi à l'ensemble des institutions sociales qui lui ont permis de devenir ce qu'il a voulu être. Sans elles, la porte de son avenir se serait refermée avant même qu'il ne puisse donner une chance à ses projets. Dès lors, il doit lui aussi participer à l'effort collectif en redonnant ce qu'il a gagné et en mettant au service des autres un talent et une volonté de travail qui seraient restés lettre morte sans appuis sociaux.

Le dynamisme et la vitalité des sociétés se vérifient à l'aune de l'accomplissement des individus et de la totalité du groupe social. Il n'y a pas à choisir entre une séparation artificielle des individus et une homogénéisation de ces derniers à l'intérieur d'un groupe lui-même hostile à toute forme de pluralisme. Aux plaideurs contemporains d'un nationalisme conservateur qui critiquent le progressisme et le pluralisme auxquels ils reprochent une conception désincarnée et déracinée du citoyen, le solidariste voit dans les rapports sociaux et la recherche de l'avantage mutuel le tissu organique de la communauté politique. Ces mêmes rapports sociaux possèdent une histoire, comme on peut le voir en nous remémorant les nombreuses luttes syndicales du Québec et les acquis de la Révolution tranquille. Ce que nous nous devons les uns les autres se fait sentir ici et maintenant, mais cela traverse également les générations. Pour Alfred Fouillée, contemporain de Bourgeois et défenseur du solidarisme, «celui qui a inventé la charrue laboure, invisible, à côté du laboureur».

Léon Bourgeois, sans risquer de tomber dans un nouvel aristotélisme politique, considère les humains comme des êtres sociaux. Il s'agit pour lui d'une donnée à la fois descriptive et normative. Descriptive, car nous ne pouvons nier notre interdépendance mutuelle. Contester cette réalité sociale reviendrait à imaginer des murs ou des prisons enfermant chacun d'entre nous sans possibilité de communication avec autrui. Or, même l'isolement ou — inversement— l'ostracisme sont des gestes «sociaux»: ils ont toujours lieu par rapport aux autres. Normative, car aller à l'encontre du lien social serait non seulement contreproductif, cela empêcherait aussi toute institutionnalisation des échanges.

En ce sens, la solidarité au service de la justice implique une «dette sociale», laquelle est aux antipodes du concept de «juste part» clamé sur tous les fronts par le gouvernement libéral actuel.

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Christian Nadeau - Professeur au Département de philosophie de l'Université de Montréal. Il a entre autres publié Justice et démocratie. Une introduction à la philosophie politique (PUM, 2007) et Contre Harper (Boréal, 2011).

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