Réponse au Devoir de philo de Jean Laberge - Philosophie ou sophisme?

Je me rappelle que l’une des premières leçons dispensées dans mes cours de philosophie fut la distinction entre les philosophes et les sophistes; si les premiers tentent d’atteindre la vérité par la pensée, les débats et l’honnêteté, les seconds considéraient que seule la persuasion du public comptait. La justice, l’éthique ou la vérité n’entrent pas dans les considérations du sophiste, seulement l’efficacité du raisonnement  à convaincre.

Venant d’un professeur de philosophie, je m’attendais à lire un texte rigoureux et nuancé mais quelle ne fut pas ma déception de lire le 17 mars le Devoir de philo écrit par jean Laberge, professeur de philosophie au Cégep du Vieux-Montréal. Ce dernier explique comment Derek Parfit, philosophe britannique, porterait le carré vert et serait en faveur d’une hausse des droits de scolarité, position qu’il fait sienne dans son exposé.

Passons outre le sophisme au carré, associant bêtement le rouge à l’immobilisme et le vert au progrès. J’aurais cru que dans ce débat sur l’accessibilité aux études, les positions seraient pour M. Laberge plus nuancées que campant à tout prix les égalitaristes contre les libertaires. S’opposant au «clan égalitariste», l’auteur n’hésite pas à associer opposition à trop d’inégalités et abolition de toute inégalité sociale et de revenu.

Face à ce manichéisme, n’y aurait-il pas de position mitoyenne? Ce que nous voyons à l’œuvre depuis une décennie est un gouvernement qui aura baissé des impôts progressifs et augmenté des taxes et tarifs, par nature régressifs, ce qui nuit tant aux pauvres qu’à la classe moyenne et amplifie la croissance des inégalités de revenus. Est-il possible de s’y opposer sans pour autant vouloir que tous aient un même salaire et désirer que nous vivions le cauchemar soviétique?

Accès à l’éducation

Ce qui est en jeu, c’est un idéal de l’accès à l’éducation, où la richesse est un critère moins important que le talent pour l’obtention d’un diplôme. Je trouve le sophisme particulièrement grossier dans l’association d’un projet de société privilégiant l’accès à l’éducation pour tous avec un nivellement par le bas, où pour aider les plus pauvres, tous seraient désavantagés. Ce n’est pas un jeu à somme nulle, où en donnant à un individu accès à l’université on désavantage un payeur de taxe.

Même avec une vision comptable, le diplômé avantagera l’économie et la société avec cette formation et il paiera fort probablement plus d’impôt du fait même de son diplôme. Silence également sur le rôle de l’université, sous-entendue comme étant un simple cadeau de Noël, un Gameboy pour gâter des enfants.

Pour illustrer sa position en faveur d’une hausse de 75 % des droits de scolarité, M. Laberge associe ses opposants à l’idée qu’il est «possible de rendre tout le monde égal simplement en rendant chacun aussi pauvre que l’individu le pus pauvre de la société».

Depuis quand une société plus éduquée et qui ne traite pas ses étudiants comme un nuisible groupe de pression équivaut automatiquement à un appauvrissement collectif?

Les philosophes Amartya Sen et Ronald Dworkin conçoivent l’idée de justice sociale comme étant une égale capacité des individus à agir, à choisir et à mener leur vie; ce qu’ils souhaitent, tout comme les dizaines de milliers d’étudiants s’opposant à cette hausse, c’est une voie praticable vers une égalité réelle, non oppressive, pour que tous aient accès à la liberté et la capacité d’agir que procure des études universitaires. Une modeste redistribution des libertés.

Si M. Laberge considère cela comme un nivellement vers le bas, je considère que c’est un engagement juste en faveur d’un nivellement par le haut, où le mérite et les efforts comptent plus que la capacité financière d’un individu.

Nicolas Zorn
Candidat à la maîtrise en Science politique à l’UQAM
6 commentaires
  • Yves Nadeau - Abonné 22 mars 2012 06 h 37

    Confusion des genres

    Texte intéressant, mais il faudrait revoir ses classiques en philosophie et nuancer un peu le propos: les sceptiques étaient des philosophes qui dispensaient leur enseignements auprès de jeunes nobles contre rémumération, une pratique dénoncée par Platon dans ses "Dialogues"; les "Dialogues" laissent entendre que Socrate était fort critique envers les sophisites, mais puisqu'il n'a laissé aucun écrit, il faut s'en remettre à l'oeuvre de son discipline Platon pour connaître Socrate indirectement. Le sens péjoratif donné au mot "sophiste" remonte donc aux écrits de Platon et de son rejet de l'approche des sophistes. De plus, il ne faudrait pas oublier l'étymologie même de "sophiste" et "sophisme". Le sens des mots évoluant, il faut donc éviter la généralisation, comme celle d'opposer sophistes et philosophes; il n'y a pas d'uniformité dans l'histoire de la philosophie, mais plutôt une succession d'écoles ou de traditions: sophistes, sceptiques, épicuriens...

    • Michel Mongeau - Abonné 22 mars 2012 09 h 40

      Monsieur Nadeau, j'imagine que dans la seconde phrase de votre billet, vous vouliez plutôt écrire les sophistes. Je partage votre point de vue sur ces derniers qui ne formaient ni une école, comme les disciples de L'Académie, du Lycée ou du Jardin, ni un groupe homogène tel les Éléates, par exemple. Ceux que nous appellons ''sophistes'', incarnent une nouvelle classe d'intellectuels du Ve siècle avant J.C. qui offraient différentes sortes de services dans une société qui valorisait la prise de parole, le débat et la participation directe à la vie politique. Il n'est pas excessif de croire que certains n'étaient que des professeurs d'éloquence, de rhétorique ou de polémique. Mais ils servaient également d'avocats, d'écrivain publics, de précepteurs et de professeurs de toutes matières populaires à l'époque. Il faut dire aussi que certains, tels Protagoras, Prodicos ou Gorgias, ont été de redoutables adversaires de l'universalisme socratique naissant. Ils défendaient une forme de relativisme utilitariste assez proche de ce que plusieurs soutiennent encore aujourd'hui. Ils professaient contre rémunération car ils n'avaient pas tous la chance, comme Platon ou Aristote, d'être issus de familles aisées. Ils aimaient voyager, débattre, transmettre, enseigner...Et ils ont donc été nos premiers grands éducateurs. Pour bien comprendre la sophistique, un jugement ouvert et nuancé est de rigueur.

  • Ginette Durand - Abonnée 22 mars 2012 08 h 34

    En plein dans le mille !

    Bravo Monsieur Zorn,
    J'ai lu cet article du prof Laberge, et sans être philosophe, je trouvais son argumenbtation pas mal boiteuse. Vous avez éclairé nos lanternes! En ce qui me concerne, c'est la gratuité complète de l'enseignement universitaire que je trouverais juste.

    J'ai eu, il y a quarante ans toutes les misères du monde à accéder aux études postsecondaires, et je ne souhaite à aucun garçon ni à aucune fille de connaître les angoisses que j'ai connues !

  • Manon G - Abonnée 22 mars 2012 08 h 35

    Merci M. Zorn

    Autour de moi, on s'est vraiment demandé comment un si mauvais « Devoir de philo » avait pu trouver sa place dans Le Devoir.

  • Julien Leneveu - Abonné 22 mars 2012 09 h 36

    Merci

    Il fallait vraiment répondre à ce mauvais devoir de philo. Vous auriez pu être plus sévère encore. J'avais un certain respect pour Jean Laberge (aka Socrate) (sic) mais après son devoir, ses intentions sont, soit purements provocatrices, soit purements stupides. Il fallait effectivement faire intervenir Amartya Sen dans le débat et sa théorie des "capabilités" afin de bien identifier que la question de l'égalité et de la justice sociale n'a pas de réponse théorique effective, il faut y répondre par un engagement pratique en donnant aux plus pauvres les moyens financiers et intellectuels afin qu'ils puissent se réaliser (possibilité d'agir) et ainsi améliorer le sort de toute la société. Rappellons que Sen était d'abord un économiste ! Cependant il avait une conscience éthique.

  • Marc Bourdeau - Abonné 22 mars 2012 18 h 50

    Le Devoir & la philo

    De Louis.Marc.Bourdeau@Gmail.com

    Je trouve malgré tout que Le Devoir a pu avoir raison de publier de 'devoir de philo' de Monsieur Laberge (faut dire que je n'ai pas vu le choix qu'on avait au Devoir, m'est avis qu'il n'était pas grand).

    Cela a entre autres donné l'occasion à plusieurs commentaires de haute qualité. Montrant aussi la forte culture générale des lecteurs du Devoir... enfin de ceux qui lisent le 'devoir de philo'.

    Quelque part, ça me rassure.

    Il faut lire aussi l'article de J.-Y. Morin dans le Devoir du 22 mars. Il exprime un pont de vue très pragmatique: on ne peut se payer des hausses de frais de scolarité universitaire.

    Toute notre éducation doit être publique et gratuite. L'éducation est un bien collectif (pas seulement un service public, comme on lit dans le 'devoir' de Laberge). Qui songerait à revenur à une instruction secondaire payante? C'est maintenant l'éducation supérieure qui est essentielle au bien collectif.