Le Devoir de philo - Jean-Jacques Rousseau aurait campé avec les indignés

Renée Joyal, professeure honoraire à l’UQAM.<br />
Photo: Jocelyn Riendeau Le Devoir Renée Joyal, professeure honoraire à l’UQAM.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d'histoire et d'histoire des idées, le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur marquant.

Jean-Jacques Rousseau aurait-il «campé» avec les indignés de Madrid, de New York ou de Montréal? Il y a fort à parier que oui. Ces campeurs et leurs sympathisants se sont avant tout indignés des méfaits du monde de la finance et des inégalités sociales extrêmes qui empoisonnent nos sociétés, les unes n'étant d'ailleurs pas sans rapport avec les autres.

Or, si on relit Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes ou Du contrat social (Oeuvres complètes, t. 2, Paris, Seuil, 1971), publiés respectivement en 1755 et en 1762, on en déduit que Rousseau aurait fustigé avec vigueur le fossé abyssal qui sépare les plus riches (1 %) du reste de la population, et en particulier des plus pauvres.

Selon lui, tout système politique peut se réduire à deux objectifs principaux: la liberté et l'égalité, «parce que la liberté ne peut exister sans elle». Parlant d'égalité, Rousseau avait sûrement en tête les privilèges de la naissance ou du rang qui caractérisaient la France d'Ancien Régime où il a vécu la majeure partie de sa vie. Mais il pensait aussi, sans l'ombre d'un doute, aux inégalités sociales.

À propos d'égalité, précise-t-il, il ne faut pas entendre par là «que les degrés de richesse soient absolument les mêmes, mais que nul citoyen ne soit assez opulent pour en pouvoir acheter un autre, et nul assez pauvre pour être contraint de se vendre... Voulez-vous donc donner à l'État de la consistance, rapprochez les degrés extrêmes autant qu'il est possible; ne souffrez ni des gens opulents, ni des gueux. Ces deux états, naturellement inséparables, sont également funestes au bien commun...»

Bonis des courtiers de Wall Street et autres places d'affaires, salaires et autres avantages exorbitants des hauts dirigeants de banques ou de grandes entreprises franchissent allègrement les limites de la décence.

Une contradiction flagrante

Que penserait Rousseau des revenus annuels de plus de deux millions de dollars versés à Monique Leroux, présidente et chef de la direction du Mouvement Desjardins — qu'on se réjouit par ailleurs de voir occuper ce poste? Comment Mme Leroux peut-elle, d'un côté, se faire le porte-étendard du mouvement coopératif (voir Le Devoir du 13 janvier), et de l'autre, accepter un tel revenu, sans doute appelé à s'accroître avec les années?

Il y a là une contradiction flagrante, une atteinte à l'esprit même du mouvement qu'elle prétend défendre. On fera valoir que les hauts dirigeants des grandes banques touchent des revenus encore plus élevés. Mais justement, ils sont scandaleux, ces revenus, et ils ne trouveraient certainement pas grâce aux yeux de Rousseau.

Faut-il qu'un mouvement coopératif s'inspire de critères de rémunération aussi douteux? Tous ces abus nourrissent l'indignation bien légitime du «monde ordinaire».

C'est d'abord aux gouvernements et aux instances internationales de régulation économique et financière que les indignés adressent leur message.

Rousseau, qui vit à une époque où les relations internationales, si elles existent, sont beaucoup moins intenses que de nos jours, compte essentiellement sur le corps politique (objet du contrat social) de chaque pays, et en particulier sur le législateur, pour instituer des lois justes. Cela suppose, selon lui, que le législateur soit totalement désintéressé et qu'il ne se laisse guider que par la recherche du bien commun.

«Quand Lycurgue donna des lois à sa patrie (Sparte), il commença par abdiquer la royauté», rappelle-t-il. Il cite encore le cas de plusieurs cités grecques de l'Antiquité et de quelques républiques romaines de l'ère moderne, ainsi que de la Rébublique de Genève où il est né. Soucieuses d'adopter des lois orientées vers le bien commun, ces entités avaient coutume d'en confier la rédaction à des étrangers, bien au fait par ailleurs des réalités de chacune d'elles.

Qu'en est-il de nos législateurs actuels? Selon les indignés, il sont souvent manipulés par les puissances d'argent ou carrément à leur solde. Sous couvert de réalisme ou de pragmatisme, des lois favorables aux intérêts des plus riches ou des plus puissants (en matière fiscale, par exemple) sont maintenues.

Pire, on n'adopte pas de lois susceptibles de rétablir un certain équilibre (en matière de chômage ou de sécurité du revenu, notamment), ou celles-ci sont trop timides. Comment expliquer, par exemple, que les pays riches aient tant de difficulté à s'entendre pour imposer une taxe sur les transactions financières ou une mesure analogue?

Selon Jean-Jacques Rousseau, «rien n'est plus dangereux que l'influence des intérêts privés dans les affaires publiques». Et plus ces intérêts sont puissants, plus ils ont de chances d'influencer les nominations et les élections, et plus les élus seront tentés de donner suite à leurs volontés.

Rousseau pose que tous les régimes politiques (monarchie, aristocratie, démocratie) exigent, pour atteindre leurs fins, la pratique par les élus et les magistrats des vertus civiques — désintéressement, intégrité, recherche du bien commun — , mais il est d'avis que la démocratie est le plus exigeant à cet égard; c'est pourtant le régime qui lui semble le meilleur. Or, nos indignés n'ont de cesse de réclamer un assainissement de nos moeurs politiques, trop souvent dévoyées par la corruption, l'ignorance ou la veulerie.

Les indignés s'adressent aussi à l'ensemble des citoyens, appelant chacun et chacune à mieux s'informer et à joindre le mouvement. Comment un corps politique peut-il résister à une masse de citoyens éclairés et politiquement engagés?

Dans son récent discours sur l'état de l'Union, le président Obama a clairement exprimé ses intentions de promouvoir l'adoption de lois susceptibles de faire payer aux riches leur juste part — 30 % d'impôts sur des revenus dépassant le million sont-ils suffisants?— des recettes de l'État et d'assurer ainsi un partage plus équitable des richesses.

Bien que, dès l'origine, son programme ait préconisé plus de justice sociale dans un pays qui en a grandement besoin, on peut voir dans la fermeté de ce discours une réponse aux protestations et aux demandes des indignés.

Rousseau se réjouirait certes de cette ardeur citoyenne, car, écrit-il, «sitôt que quelqu'un dit des affaires de l'État "Que m'importe?", on doit compter que l'État est perdu». Pour que les citoyens influencent l'État, il ne faut pas, à son avis, se contenter d'élections périodiques, il faut encore leur garantir la liberté d'expression et leur donner l'assurance que leurs opinions seront prises en considération par le corps politique.

L'État se doit d'être attentif aux citoyens, et ceux-ci doivent demeurer bien informés et vigilants. Jean-Jacques Rousseau cite en exemple le cas de son père, horloger de métier, citoyen de la République de Genève. «Je le vois encore, vivant du travail de ses mains, et nourrissant son âme des vérités les plus sublimes. Je vois Tacite, Plutarque et Grotius, mêlés devant lui avec les instruments de son métier...

«Mon père, je l'avoue avec joie, n'était point distingué parmi ses concitoyens: il n'était que ce qu'ils sont tous; et, tel qu'il était, il n'y a point de pays où sa société n'eût été recherchée, cultivée, et même avec fruit, par les plus honnêtes gens. Il ne m'appartient pas, et, grâce au ciel, il n'est pas nécessaire de vous parler des égards que peuvent attendre de vous des hommes de cette trempe, vos égaux par l'éducation ainsi que par les droits de la nature et de la naissance.»

L'apathie à l'égard de la chose publique

Rousseau aurait certes déploré la relative apathie de plusieurs citoyens à l'égard de la chose publique, dont témoignent entre autres les faibles taux de participation aux élections. Si certains groupes d'intérêts expriment avec vigueur leurs revendications sur la place publique, relativement rares sont les manifestations représentatives de l'ensemble des citoyens.

Le mouvement des indignés constitue à cet égard une heureuse exception. Si Rousseau avait prévu la multiplicité des intérêts et des partis, il ne pouvait sans doute pas prévoir à son époque l'ampleur que prendrait le phénomène, couplé à celui de l'individualisme effréné qui marque aujourd'hui nos sociétés. Toutes choses qui contribuent à miner la recherche constante du bien commun, tant par les citoyens que par le corps politique.

Un siècle plus tard, après avoir observé la société américaine, Alexis de Tocqueville avait signalé cette hyperconsommation — alimentée de nos jours par l'apparition incessante de nouveaux gadgets — comme l'une des dérives possibles de la démocratie — l'autre étant le totalitarisme. «Je vois, écrit-il dans La démocratie en Amérique, une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme...»

Rousseau aurait très certainement espéré que le mouvement des indignés persiste, trouve un nouvel élan, de nouveaux modes d'expression, et qu'un nombre croissant de citoyens y participe activement. Amorcé à la suite du printemps arabe, ce mouvement n'est pas sans lien avec celui-ci.

L'idéal ou l'indifférence?

Si Tunisiens, Égyptiens, Lybiens... sont descendus dans la rue, à leurs risques et périls, d'abord pour réclamer la fin de régimes tyranniques, ils avaient aussi en vue une plus grande justice sociale qui ne pouvait advenir sous la férule de gouvernements violents et corrompus.

Les indignés de l'Occident, eux, se battent, à moindre risque, pour la fin de la dictature du monde de la finance, qui, elle aussi, fait obstacle à une meilleure répartition des richesses.

Il est vrai que Rousseau, dont on célèbre cette année le 300e anniversaire de naissance, vivait dans un monde bien différent du nôtre et qu'il avait, de son propre aveu, une vision idéaliste des citoyens et du corps politique. Mais n'est-il pas préférable de tendre vers cet idéal plutôt que de laisser l'indifférence et la cupidité envahir toutes les sphères de nos sociétés? Laissons-lui le mot de la fin: «Un peu d'agitation donne du ressort aux âmes, et ce qui fait vraiment prospérer l'espèce est moins la paix que la liberté.»

***

Des suggestions, des commentaires? Écrivez à Antoine Robitaille: arobitaille@ledevoir.com. Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo ou du Devoir d'histoire: www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo.

***

Renée Joyal - Juriste de formation, professeure honoraire à l'UQAM, l'auteure a dirigé George Sand toujours présente (PUQ, 2011).
29 commentaires
  • Richard Evoy - Abonné 4 février 2012 08 h 37

    Les 99% ont besoins de ces nouvelles Lumières.

    Pendant que le Devoir nous offre une réflexion utile, les feuilles de choux de Québécor nous saturent des commentaires, des opinions et des états d'âme insignifiants des grandes gueules narcissiques à la Duhaime, Martineau et Elgraby qui rivalisent de veulerie pour garder leur misérable job en disant "comme le boss"...Or, sachez- le, le "boss" veut rester "boss" et la dernière chose qu'il veut c'est d'une population éclairée qui remette son autorité en question.

    C'est clair, le "boss" ne veut pas votre bien, il veut vous vendre ses bébelles cheap, par le biais de publications bon marché, d'émissions de télé facile à produire, de simple véhicules promotionnels de ses marques de commerce et de sa propre image. Son argent il la fait avec les annonces de "vendeurs de char", de promoteur immobiliers, de piscine hors-terre, et autre profuits toxiques. Entre les pubs, il meuble avec des billets de chroniqueurs pigistes à qui il sous-traite la promotion de son idéal social et politique: "Donner moi votre cash, fermez vos gueules et laisser moi faire". Le reste il s'en fout.

    Apologistes néo-libéraux des marchés , monétarisant de tout et réduisant la valeur d'un humain à ce qu'il peut rapporter comme consommateur, dénigrant tout ce qui essaient d'élever le niveau de réflexion et glorifiant la bêtise sous le qualificatif de "gros bon sens du monde ordinaire" voilà la méthode choisie par cette machine à fric égoïste pour se maintenir au top... Sombre agenda, l'ignorance est son alliée.

    En contrepartie de ces ténèbres Le Devoir nous offre ici un autre de ses superbes devoir de philo sur un penseur des Lumières.

    N'oublions donc jamais que les ténèbres n'existe qu'en l'absence de lumière!

    Merci encore au Devoir qui a compris que son avenir n'est pas de faire "plus de pareil" que le JdM et ses "vociférants" asservis. Les 99% vous en serons reconnaissant un jour...

  • Socrate - Inscrit 4 février 2012 08 h 37

    bucolisme

    La société idéale de Rousseau était une société bucolique et calviniste qui n'a survécu ni au positivisme de Comte ni au monétarisme des Anglos mais seulement au prêchi-prêcha de Locke et Cie.

    Et cela étant, ce sont aujourd'hui des médias comme Fox et Sun TV beaucoup plus que les politiciens qui contribuent aux inégalités; même si des sociétés de petites brebis Dolly d'Ailleurs ou d'ICI resteraient sans doute tout aussi ennuyantes que le jour où toute la terre était plate ou sans chameaux empiriques.

    C'est seulement la technique qui a vraiment libéré les Sapiens en résumé, et étant donné qu'il ne leur servirait de rien de devenir tous également cons ou gagas tout comme en notre ciné-cul-tûre postmoderne super égotique, le simple fait de leur donner la même ration de moulée chaque matin ne contribuerait en rien ni à l'avancement des tailles égales ni à celui de la liberté des pieds plats dans le cosmos des idées selon toutes probabilités. Alors que faire?

  • Claude Letarte - Inscrit 4 février 2012 10 h 23

    Le capitalisme a trouvé sa loi de la pérennité

    Le mouvement des indignés s'est essoufflé, sa réputation entachée par l'afflux de divers "laissés-pour-compte". La majorité n'a guère bougé au-delà de la sympathie. Et la majorité n'est pas près de bouger., encore moins se révolter vraiment, car il ne suffit pas de s'indigner.

    Le capitalisme s'est adapté et trouvé sa loi. Il suffit d'en donner un peu plus à ses esclaves, et les super-riches pourront continuer sans être menacés. Tant qu'on aura son écran-plat géant au salon, son SUV et ses vacances "troupeau" à Cuba, tout ira bien!

    Le seul espoir, c'est que les excès finiront par emporter le malade. Mais si l'éclatement est une possibilité réelle, on doit se préparer au pire car ça ne se fera pas sans immenses souffrances et un net recul de la "civilisation". Et l'humain a toujours eu une peur bleue de souffrir....

    Quant au soi-disant printemps arabe, ce n'est, comme "Les indignés", qu'un redoux dans l'enfer hivernal.

    Claude Letarte,
    Québec

  • Christian Méthot - Inscrit 4 février 2012 10 h 36

    Réduction des inégalités et bucolisme

    Je ne crois pas que le devoir de philo de cette semaine appelle à un retour à une société pastorale, contrairement à ce que laisse entendre "Socrate". Je ne crois pas non plus que l'auteure soutienne que la réduction des inégalités passe par un aplanissement social où tous seraient égaux sur tous les plans.

    De plus, il n'est mentionné nulle par dans le texte de Mme Joyal que la réduction des inégalités passe par la décroissance ou encore la mise au rencart de la technologie et de la production industrielle. Cela avait plutôt été discuté dans l'avant-dernier devoir de philo.

    Je crois que Mme Joyal a parfaitement raison de souligner que les inégalités sociales trop prononcées sont non seulement odieuses sur le plan éthique, mais aussi dangereuses pour l'ordre social. Qu'y a-t-il de mal à vouloir que les grandes fortunes soient davantage imposées ?

  • Jean Rousseau - Inscrit 4 février 2012 12 h 41

    Cap sur la survie ou sur l'acquisition de la vision globale


    Si le porte-étendard du Mouvement Desjardins, Madame Monique Leroux, gagne deux millions par année, c'est qu'elle les vaut sans doute sur le marché des compétences de hauts calibres. Au lieu de s'indigner, il faudrait plutôt se demander honnêtement ce qu'il adviendrait si la source de tels cerveaux se tarissait. Sur qui les jeunes s'identifieraient-ils ou qu'est-ce qui pourrait motiver chez eux autant d'efforts, de sacrifices ou d'acharnement?

    Les fondements de la culture religieuse ont littéralement faussé les perceptions de la plupart des intellectuels d’ici et ont mis en péril notre survie. L'intelligence est certes importante, mais ce qu'il y a encore de plus déterminant, c'est ce que certains réussissent à remettre en question grâce à cette faculté là.

    Personne ne convaincra les sages que les Anglais (qui jouissent d'une supériorité généralisée) nous laisseraient briser leur Canada, les bras croisés (lors d'un référendum gagnant). Ceux qui le croient sont enfermés dans une névrose et ne sont donc plus aptes à gouverner. Comme le mal se trouve rendu à l'état des métastases, il convient dès à présent de réfléchir à ce qui pourrait constituer une tutelle nationale.