Le Devoir de philo - André Gorz militerait contre les gaz de schiste

Jonathan Durand Folco: «Pour juger de la pertinence d’exploiter les gaz de schiste, le gouvernement Charest a choisi l’évaluation environnementale stratégique. Mais est-ce une bonne façon d’envisager et de justifier l’exploitation actuelle des ressources naturelles?»<br />
Photo: Clément Allard - Le Devoir Jonathan Durand Folco: «Pour juger de la pertinence d’exploiter les gaz de schiste, le gouvernement Charest a choisi l’évaluation environnementale stratégique. Mais est-ce une bonne façon d’envisager et de justifier l’exploitation actuelle des ressources naturelles?»

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d'histoire et d'histoire des idées le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur marquant.

La manière dont nous évaluons l'exploitation de nos ressources naturelles ne serait-elle pas le symptôme d'une crise plus profonde nécessitant une critique de notre vision politique de l'écologie? Pour juger de la pertinence d'exploiter les gaz de schiste, le gouvernement Charest a par exemple choisi la méthode de l'évaluation environnementale stratégique (EES).

Un comité a été mandaté pour mener cette EES. Dans celui-ci, comme Le Devoir le révélait l'an dernier, «le secteur des affaires et les hauts fonctionnaires qui représentent le gouvernement» détiennent ensemble huit des onze sièges.

Ainsi, les écologistes et les autres acteurs de la société civile sont largement sous-représentés, et ce, même si une forte mobilisation citoyenne réclame actuellement un moratoire sur l'exploration et l'exploitation des énergies sales au Québec, le temps de nous réorienter vers un développement énergétique, économique et social alternatif.

Mais la question fondamentale demeure la suivante: l'EES représente-t-elle une bonne façon d'envisager et de justifier l'exploitation actuelle des ressources naturelles?

Pour répondre à cette question, on peut relire avec profit un article du philosophe et journaliste français André Gorz (1927-2007), cofondateur du journal Le Nouvel Observateur. Dans L'écologie politique entre expertocratie et auto-limitation, Gorz distingue deux approches antagonistes de l'écologie. Le choix entre ces deux tendances est lourd de conséquences, non seulement pour la nature mais surtout pour les générations futures.

Expertocratie

«La première approche, qui s'appuie sur l'étude scientifique de l'écosystème, cherche à déterminer scientifiquement les techniques et les seuils de pollution écologiquement supportables, c'est-à-dire les conditions et les limites dans lesquelles le développement de la technosphère industrielle peut être poursuivi sans compromettre les capacités auto-génératrices de l'écosphère.»

Comme André Gorz le soulignera dans Ecologica (2008), cette approche ne rompt pas fondamentalement avec l'idéologie de l'«industrialisme» et son hégémonie de la raison instrumentale. Elle limite le pillage des ressources naturelles en lui substituant une gestion rationnelle.

Il s'agit d'une approche «environnementaliste» ou «préservationniste» qui s'inquiète avant tout de ménager la nature (sur le modèle du management). Elle opère par une hétérorégulation, c'est-à-dire par la mise en place de normes réglant les individus de l'extérieur. Pour Gorz, «des médias régulateurs tels que le pouvoir administratif et le système des prix sont chargés de canaliser les comportements des consommateurs et les décisions des investisseurs vers un but qu'ils n'auront besoin ni d'approuver ni de comprendre pour le réaliser.»

Dans le cas des gaz de schiste, les experts de l'EES se chargeront de produire des prévisions et réglementations sans que les citoyens aient à réfléchir ou à remettre en question le développement global de la société.

Une telle prise en compte des contraintes environnementales entraîne donc une extension du pouvoir techno-bureaucratique et de la rationalité économique. «Elle abolit l'autonomie du politique en faveur de l'expertocratie, en érigeant l'État et les experts en juges des contenus de l'intérêt général et des moyens d'y soumettre les individus.» La société civile est ainsi écrasée par une prise en charge biaisée par les intérêts de l'industrie, la philosophie utilitariste et l'idéologie capitaliste.

Écologie politique

De son côté, l'écologie politique n'a pas eu à attendre des rapports scientifiques sur les changements climatiques et le pic pétrolier pour critiquer la détérioration du milieu. «La nature dont le mouvement exige la protection, écrit Gorz, n'est pas la Nature des naturalistes ni celle de l'écologie scientifique: c'est fondamentalement le milieu qui paraît naturel parce que ses structures et son fonctionnement sont accessibles à une compréhension intuitive; [...] parce que sa conformation familière permet aux individus de s'y orienter, d'interagir, de communiquer spontanément en vertu d'aptitudes qui n'ont jamais eu à être enseignées formellement.»

Autrement dit, la culture du quotidien doit résister à la «colonisation du monde vécu» en passant par la valorisation des savoir-faire intuitifs et vernaculaires; faire son propre pain, jardiner, réparer ses vêtements, garder les enfants de son voisin sont autant de manières de s'émanciper des rapports marchands et administrés.

C'est pourquoi les premières manifestations du mouvement écologique, datant du XIXe siècle, s'opposaient à la dépossession du milieu de vie et à la détérioration culturelle causée par l'exploitation industrielle, sans que soit encore en jeu la survie de l'humanité.

«Ce milieu était bouleversé, technicisé, bétonné, colonisé pour correspondre aux exigences de la mégamachine industrielle. Celle-ci aliénait aux habitants le peu qu'il leur restait du milieu naturel, les agressait par des nuisances et, plus fondamentalement, confisquait le domaine public au profit d'appareils techniques qui symbolisaient la violation par le capital et par l'État du droit des individus à déterminer eux-mêmes leur façon de vivre ensemble, de produire et de consommer.»

L'exemple de la filière des gaz de schiste est frappant à cet égard. Bien qu'elle semble procéder d'un choix technique, elle provient plutôt d'une orientation politico-économique: elle prévoit une croissance toujours plus élevée des besoins d'énergie (au lieu de programmes d'efficacité énergétique), privilégie la concentration de techniques lourdes et dangereuses (l'hydrofracturation est maintenant interdite en France), tout en négligeant l'intérêt des communautés (mépris des citoyens et des municipalités) et les risques évidents pour l'environnement (pollution de l'eau, de l'air et de la terre du bassin agricole du Saint-Laurent).

Évidemment, plusieurs s'indignent du colonialisme évident des groupes privés qui s'approprient sans vergogne les ressources naturelles du territoire québécois en ne redonnant que de minuscules redevances et quelques emplois à la population.

Mais l'État ne peut régler l'ampleur du problème par la simple instauration de normes environnementales et en demandant un peu plus d'argent aux industries. D'après le philosophe Ivan Illich (1926-2002) — dont Gorz s'inspire abondamment —, nous sommes schématiquement devant le dilemme suivant:

- ou bien nous nous regroupons pour imposer aux industries des limites qui protègent les milieux de vie et l'épanouissement des communautés (option conviviale);

- ou bien les limites nécessaires pour absorber les dommages irréversibles causés à l'environnement par des techniques lourdes seront calculées et planifiées par des experts et des institutions centralisées (option techno-autoritaire, voie sur laquelle nous sommes déjà engagés).

L'autolimitation

L'écologie politique opère une critique radicale de notre société en démystifiant les récupérations sournoises du mouvement écologiste. Ne sommes-nous pas martelés par la notion de développement durable alors qu'il est généralement utilisé comme simple outil de marketing social permettant de vendre des marchandises prétendument vertes (écoblanchiment)?

Gorz ne manque pas d'humour lorsqu'il dit: «L'écologie, c'est comme le suffrage universel et le repos du dimanche: dans un premier temps, tous les bourgeois et tous les partisans de l'ordre vous disent que vous voulez leur ruine, le triomphe de l'anarchie et de l'obscurantisme. Puis, dans un deuxième temps, quand la force des choses et la pression populaire deviennent irrésistibles, on vous accorde ce qu'on vous refusait hier et, fondamentalement, rien ne change.»

Ce qui est nécessaire, aux yeux de Gorz, ce n'est pas un réajustement superficiel du système économique mais un changement de mentalité et une réorientation globale de notre civilisation. C'est pourquoi il oppose au «capitalisme vert» un écosocialisme également hostile au néolibéralisme et au socialisme autoritaire des modèles soviétique et chinois. Pour dépasser la religion de la croissance illimitée, nous devons d'abord assurer l'autolimitation, qui est explicitement entravée par la rationalité économique qui exacerbe les besoins en vue d'accroître ses profits.

«Le modèle de consommation du capitalisme développé résulte ainsi de l'exigence propre au capital de créer le plus grand nombre possible de besoins et de les satisfaire par le plus grand flux possible de marchandises. La recherche de l'efficacité maximale [...] exige ainsi l'inefficacité maximale dans la couverture des besoins: le gaspillage maximum.»

C'est pourquoi Gorz nous exhorte à redéfinir nos besoins, c'est-à-dire à établir une norme commune du «suffisant» permettant de limiter notre production et notre consommation.

Cela ne peut être imposé de force par l'État ni laissé au libre choix des consommateurs placés devant des marchandises écoénergétiques. Il faut d'abord sortir de la société de travail qui nous condamne à ne pas produire ce que l'on consomme, à ne pas consommer ce que l'on produit et à ne profiter du temps libre qu'en consommant du divertissement.

Cela doit passer par une «politique d'ensemble qui demande aussi qu'on repense l'architecture et l'urbanisme, les équipements et services publics, les rapports ville-campagne, de manière à décloisonner les sphères de vie et d'activité, à favoriser les échanges auto-organisés».

Le but est de favoriser l'autoproduction par la réduction du temps de travail et un revenu suffisant garanti. Les individus pourraient ainsi devenir moins dépendants du marché et des prises en charge par l'État car ils pourraient répondre à leurs besoins en reconstituant «un tissu de solidarités et de socialité vécues, fait de réseaux d'aide mutuelle, d'échange de services, de coopératives informelles».

L'écologie politique préconisée par Gorz permet d'éclairer les enjeux écoénergétiques du Québec. Le 3 octobre, Le Devoir mentionnait que «le premier ministre Jean Charest juge intéressante la proposition de Lucien Bouchard de faire du gouvernement un partenaire financier pour le développement des gaz de schiste. Mais le Québec n'est pas rendu là, a dit M. Charest, qui veut d'abord s'assurer que l'exploitation de la ressource est sécuritaire».

En somme, les futures décisions du gouvernement reposeront entièrement sur les conclusions de l'EES, qui se limite pourtant à un calcul coûts-bénéfices, mettant dans un même panier les risques pour la santé et l'environnement ainsi que les profits potentiels pour l'industrie privée et l'État.

Or, cette «expertocratie» ne remet pas en question l'hégémonie de la rationalité économique qui effrite les rapports humains, détruit l'environnement et menace le sort des générations futures au nom du profit qui prescrit des besoins de croissance illusoires. Autrement dit, les mots d'ordre des politiques néolibérales préconisées par M. Charest ne sont pas «justice sociale et écologique», mais «sécurité et croissance».

De plus, l'État ne semble pas à l'écoute de ses milliers citoyens alarmés. Ceux-ci ne s'inquiètent pas de la disparition potentielle de lointaines espèces menacées mais de la dégradation actuelle et illégitime de leur milieu de vie, de leurs conditions d'existence.

Une étude de marché?

À quoi serviraient des milliards de dollars à l'État si notre agriculture était rendue impossible en raison d'une contamination induite par ces centaines de produits chimiques qui seraient injectés dans le sol?

Pourquoi développer des filières énergétiques industrielles (pétrole, gaz et hydroélectricité) alors que nous entrons dans une ère postindustrielle, où chacun pourrait mieux construire sa maison (autoconstruction) ou encore électrifier sa communauté des éoliennes autogérées?

Une EES formée par des ingénieurs, des lobbyistes et des fonctionnaires est-elle la bonne façon de favoriser l'économie locale, de donner la parole aux citoyens et d'assurer la souveraineté alimentaire de la population?

Faut-il une étude de marché d'une ou deux années pour sécuriser une telle entreprise ou faudrait-il plutôt faire un examen de conscience collectif sur la manière dont nous devons organiser le monde de demain?

Espérons qu'en 2012 se lèvera la critique de l'«expertocratie» et le début de l'autolimitation démocratique et conviviale.

***

Jonathan Durand Folco - Doctorant en philosophie à l'Université Laval, l'auteur étudie les connexions entre l'ontologie sociale, l'écologie politique et l'économie solidaire.

***

Des suggestions, des commentaires? Écrivez à Antoine Robitaille: arobitaille@ledevoir.com. Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo ou du Devoir d'histoire: www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo.
38 commentaires
  • Sanzalure - Inscrit 7 janvier 2012 07 h 08

    Encore !!!

    Excellent article, on en veut d'autres comme celui-là !

    Serge Grenier

  • Robert Ouellet - Inscrit 7 janvier 2012 08 h 11

    Intéressant... sauf que...

    Très intéressant, sauf que plusieurs arguments sont non-fondés ce qui enlève beaucoup de poids à l'argumentaire.

    Si comme M.Durand dit...
    ''À quoi serviraient des milliards de dollars à l'État si notre agriculture était rendue impossible en raison d'une contamination induite par ces centaines de produits chimiques qui seraient injectés dans le sol? ''
    Comment expliquer que le Texas, paradis de l'exploitation pétrolière et gazière depuis plus d'une centaine d'années soit le 1er producteur agricole aux Etats-Unis???

    Personnellement, je n'ai rien contre le fait que les québécois puissent faire le choix collectif de dire non aux développement de ses ressources au nom d'une certaine écologie, mais faudra pas venir se plaindre lorsque le chomage sera à la hausse...

    A ce titre , il était assez paradoxal, pathétique et triste de voir M.Kadhir, champion intesté du modèle anti-capitaliste... s'humilier en demandant cette semaine à M.Labeaume d'intervenir auprès de Papiers White Birch pour sauver des emplois....

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 7 janvier 2012 09 h 30

    Où l'utopie écologiste vient remplacer le marxisme

    "Pourquoi développer des filières énergétiques industrielles (pétrole, gaz et hydroélectricité) alors que nous entrons dans une ère postindustrielle, où chacun pourrait mieux construire sa maison (autoconstruction) ou encore électrifier sa communauté des éoliennes autogérées?"
    Je n'en crois ni mes oreilles ni mes yeux! De l'utopie à foison pour les sept milliards dont plus de la moitié vivent déjà dans des agglomérations urbaines! Sans le "scientisme'"' nous serions probablement tous morts de faim ou de violence à l'heure actuelle, en accord avec la vision de Malthus.

  • Nicolas Thibodeau - Inscrit 7 janvier 2012 10 h 26

    Consultation Publique en ligne

    De fil en aiguille je me posais la question, QUI sont les onze homo sapiens membres du comité pour l'évaluation environnementale stratégique?

    Cherchez, googlez, vous les retrouverez... On devrait ensuite acheter un claim sur leur propriété, forer un trou pour évaluer la possibilité d'exploiter sous leur pieds. Ainsi, ces onzes sages pourront comprendre avec plus de profondeurs le poids de leur jugement à venir. La pureté de l'eau, l'air et de la terre québécoise est entre leurs mains.

    Les onze se retrouvent finalement au lien suivant:
    http://ees-gazdeschiste.gouv.qc.ca/le-comite/sa-co
    Les nommer c'est remettre l'imputabilité de leur responsabilité humaine:
    Robert Joly, Pierre Boucher, Sébastien Desrochers, Corinne Gendron, Michel Lamontagne, Michel Malo, Marianne Molgat, John Molson, Jean Perras, Lucie Ramsay et François Tanguay.

    Entre temps, la population impuissante est invitée à suivre un lien qui vous mènera à la compagnie Génivar pour compléter un sondage en ligne jusqu'au 15 janvier... http://www.ees.gouv.qc.ca/consultation-alerte.asp

    Expertocratie quand tu nous tiens, doit-on dire adieu Démocratie?

  • Richard Evoy - Abonné 7 janvier 2012 10 h 42

    Une révolution des consciences

    Une révolution de consciences. Voilà ce que les sages de tout temps ont professés. Prendre conscience de l'importance de nos pensées et de nos actes. Comprendre que notre bien-être dépend de celui de nos frères et soeurs et de notre relation avec la nature.Ce sont toutes nos croyances et notre système de valeur qui sont à remettre en question, pas une simple allégeance politique.

    Les ressources de la Terre qui restent sont précieuses et ne doivent plus être gaspillées pour le simple motif du profit et de la poursuite du mythe de la croissance infinie. Ce message, ce ne sont pas Québécor ou Fox ou des gouvernements mis en place par leur soin qui vont en faire la promotion parce qu'il est contraire à leurs intérêts. Donner le status de "personne morale" à des corporations est une erreur historique qui est une source directe de malheur , de destruction et de mort car une corporation n'a pas de conscience ayant un quelconque potentiel d'évolution spirituelle. L'évolution intérieure des individus puis des valeurs collectives est la manière qu'ont toujours eu les humains d'évoluer dans leurs têtes et dans leurs coeurs ce qui leur sert ensuite de fondations sur lesquelles bâtir des civilisations en accord avec leurs valeurs et leur croyances. Or, se fier à une corporation sans âme ou à des représentants payés par elles pour déterminer ce qui est bien ou mal n'a aucun sens.

    Nous faire prendre conscience de ce cul-de-sac du système valeurs corporatiste est un des messages véhiculé par le mouvement #Occupy, Vivement ensuite l'avènement d'une véritable economie basée sur les ressources www.thezeitgeistmovement.com