Le Devoir de philo - L'ensorcellement de l'iPhone

François Doyon: «Le philosophe allemand Martin Heidegger ne verrait certainement pas en Steve Jobs un génie digne du culte qui lui est rendu. Il verrait plutôt en lui le revendeur opportuniste d’une drogue dont la dépendance croît avec l’usage.»<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir François Doyon: «Le philosophe allemand Martin Heidegger ne verrait certainement pas en Steve Jobs un génie digne du culte qui lui est rendu. Il verrait plutôt en lui le revendeur opportuniste d’une drogue dont la dépendance croît avec l’usage.»

Une fois par mois, Le Devoir propose à des professeurs de philosophie et d'histoire, mais aussi à d'autres passionnés d'idées, d'histoire des idées, de relever le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur marquant.

Apple a annoncé lundi dernier avoir vendu quatre millions d'iPhone 4S au cours des trois premiers jours de sa commercialisation. Plus d'un million de précommandes en ligne ont été enregistrées moins de 24 heures après la présentation de l'appareil, le 4 octobre. La mort de Steve Jobs, survenue le lendemain, a suscité un émoi planétaire.

Les centaines de lampions posés au pied des boutiques Apple du monde entier montrent que le spécialiste du marketing, devenu milliardaire avec la mise en marché de technologies destinées au grand public, prend la forme, aux yeux du peuple, d'un Prométhée moderne qui offre à l'humanité la promesse d'un plus grand bonheur en mettant entre les mains de tous la puissance de la technologie.

Comment expliquer le pouvoir d'ensorcellement de l'appareil multimédia portable, sinon par le génie de Steve Jobs?

Le philosophe allemand Martin Heidegger (1889-1976) ne verrait certainement pas en Steve Jobs un génie digne du culte qui lui est rendu. Il verrait plutôt en lui le revendeur opportuniste d'une drogue dont la dépendance croît avec l'usage. La fascination pour la technique, qui se manifeste par l'engouement démesuré que soulèvent le dernier rejeton d'Apple et le culte voué à l'homme qui incarnait cette firme, seraient pour lui symptomatiques de la décadence de notre civilisation.

La pensée, écrit l'auteur d'Être et temps dans un texte de 1959 intitulé «Sérénité» (Gelassenheit), se fait de plus en plus rare dans notre monde parce que nous fuyons ce qui constitue l'essence de notre être, qui est de représenter, pour soi-même, une question. La technique est l'opium qui nous dispense d'assumer l'angoisse d'être pour soi-même une question en nous confinant à une vision du monde où la pensée véritable est exclue.

La pensée réduite au calcul

Heidegger distingue deux types de pensée. Celle qui nous domine présentement est la pensée calculante, la recherche du meilleur moyen pour parvenir à une fin. Cette forme de pensée ne se demande pas si la poursuite de cette fin a un sens. «Quel est le meilleur moyen pour se rendre du point a au point b?»: voilà une question à laquelle la pensée calculante pourra répondre par l'utilisation de l'iPhone, mais jamais la machine ne dira pourquoi il faut se rendre du point a au point b.

L'autre type de pensée que distingue Heidegger est la pensée méditante. C'est celle à la recherche du sens des choses, des événements et de notre action. La tentative de donner un sens à la fascination par la technique qui emporte le monde actuel est un exemple de pensée méditante.

La plupart des gens, ajoute Heidegger, jugent la méditation sur le sens des choses inutile ou trop difficile. Pourtant, dit Heidegger, l'homme est par essence un être méditant. Il suffirait qu'on s'arrête sur ce qui concerne chacun de nous, ici et maintenant.

Une humanité déracinée

Heidegger nous enjoint de méditer sur la nécessité de penser notre manière d'habiter le monde. L'existence ne peut avoir de sens que si l'on est enraciné dans une terre natale qui nourrit l'esprit. Or, remarque le philosophe allemand, nous traversons une ère de déracinement.

Les humains sont devenus étrangers au monde. «Tous les jours de l'année et à mainte heure du jour, ils sont assis, fascinés, devant leurs appareils de radio ou de télévision. Toutes les semaines, le cinéma les enlève à leur milieu et les plonge dans une ambiance de représentations inhabituelles, mais souvent très ordinaires, simulant un monde qui n'en est pas un. Où qu'ils aillent, un périodique illustré se trouve sous leur main. Tout ce qui, livré d'heure par heure à l'homme par les moyens d'information dont il dispose aujourd'hui, le surprend, l'excite et fait courir son imagination [...].»

Comme cette lumière artificielle qui nous coupe de l'univers en masquant le ciel étoilé, le flot d'images artificielles du monde, avec lesquels nos appareils nous submergent, déracine l'humanité.

Étourdi par les médias de masse [et maintenant les médias «sociaux»], l'humain est aujourd'hui déraciné à un point tel qu'il ne peut plus s'élever au niveau des choses de l'esprit et donner un sens à l'existence. Ce déracinement est le propre de l'époque de la technique. La technologie moderne qui règne désormais sur la terre entière provoque une révolution radicale de notre conception du monde.

Pour expliquer cela, Heidegger donne l'exemple de l'énergie nucléaire visant à extraire et à mettre à notre disposition l'énergie contenue dans la matière. Heidegger voyait dans la maîtrise de l'énergie atomique l'accomplissement de la conception moderne du réel: «Le monde apparaît maintenant comme un objet sur lequel la pensée calculante dirige ses attaques, et à ces attaques plus rien ne doit pouvoir résister. La nature devient un unique réservoir géant, une source d'énergie pour la technique et l'industrie modernes.»

Telle est l'essence de la technique moderne: la complète mise à notre disposition de la totalité du réel. C'est ce que Heidegger appelle l'«arraisonnement»: la mise à la raison du monde, l'assujettissement complet de la réalité à la pensée calculante.

Bien que l'harnachement de la puissance des atomes soit l'incarnation la plus éblouissante de l'essence de la technique, Heidegger insisterait pour nous faire comprendre que l'iPhone procède du même principe que la bombe atomique: en tant que téléphone portable qui nous somme de répondre au moindre appel, il rend toute personne disponible en tout temps et en tout lieu, son GPS rend tout lieu disponible en tout temps et sa connexion Internet fait du savoir un objet toujours disponible à la portée du pouce. L'iPhone, devenu intelligent à notre place, fait des personnes, des lieux et du savoir des choses que l'on peut toujours tenir sous la main.

Heidegger dirait que la popularité de l'iPhone s'explique par l'influence grandissante d'une vision du monde où tout doit être utile et immédiatement disponible.

En effet, il va de soi maintenant que tout — de l'énergie des atomes aux personnes, en passant par l'information sur ce qui se passe à l'autre bout de la planète — soit immédiatement disponible en tant que ressource à exploiter. La notion de «ressources humaines» en est le plus hideux exemple. La valeur suprême de ce monde est l'efficacité, la vertu des machines.

Un système d'objets intégrés

Heidegger, qui voyait déjà dans les années 50 la réalité se transformer peu à peu en un système d'objets intégrés dans une chaîne de moyens sans fin, n'avait donc pas tort. Le monopole de la pensée calculante qu'il annonçait explique pourquoi le savoir, comme tout le reste, doit être utile.

Comment, alors, résister à la tentation d'éviter de perdre notre temps à apprendre des choses que l'iPhone peut savoir à notre place?

La calculatrice nous dispense de savoir compter; le GPS, de savoir lire une carte; les logiciels de correction du français, de connaître les règles de grammaire. Résultat? Un nombre de plus en plus grand de personnes ne peuvent plus calculer sans calculatrice, s'orienter sans GPS, bien écrire sans logiciel de correction automatique. L'utilisation des technologies qui nous dispensent de posséder des connaissances de base est donc en train de nous abrutir.

Heidegger, à cet égard, est visionnaire: «Nous dépendons des objets que la technique nous fournit et qui, pour ainsi dire, nous mettent en demeure de les perfectionner sans cesse. Toutefois, notre attachement aux choses techniques est maintenant si fort que nous sommes, à notre insu, devenus leurs esclaves.»

Avec l'informatique, le savoir est maintenant numérisé, toujours et partout disponible sur Internet en tant qu'objet immédiatement accessible pour qui dispose d'un téléphone multifonction ou d'un ordinateur portable.

Le savoir est devenu une chose que l'on peut tenir sous la main, mais qui ne vit plus en nous-mêmes. Les connaissances disponibles sur Internet n'apparaissent plus dignes d'être apprises. Le développement technologique a transformé le savoir en instrument étranger à nous-mêmes.

Toute la réalité, dit Heidegger, ne s'offre à nous qu'en tant que ressources mises à notre disposition. À notre insu, le développement de la technologie a installé sur la terre un «système d'exploitation» intégral.

Le monde n'apparaît plus comme un sol où l'humain s'enracine pour laisser mûrir les fruits de son esprit, il est vu comme un réservoir de ressources à exploiter où la valeur marchande est la mesure de toute chose. Conséquemment, la pensée humaine se fait de plus en plus calculante, obsédée par l'efficacité et la performance.

Aussi Heidegger jugerait-il dérisoire de blâmer les jeunes incapables de lever les yeux de leur iPhone lors d'un cours magistral. Ils appartiennent à l'époque de la technique. Jean Charest, dans son dernier discours inaugural, a lancé: «C'est leur univers», avant de promettre «que chaque classe de chaque école du Québec sera dotée d'un tableau blanc intelligent et que chaque professeur sera muni d'un ordinateur portable».

Bon nombre des jeunes enseignants sont déjà accros à la disponibilité immédiate du savoir numérisé. En les ayant comme modèles, eux qui, de plus en plus, sont incapables de s'en passer pour enseigner, comment les jeunes pourraient-ils s'intéresser aux choses de l'esprit où rien n'est instantané ou accessible en un clic et encore moins représentable, pour ce qui est vraiment essentiel, par une animation multimédia?

Méditer pour retrouver sa terre natale

Faut-il voir pour autant en l'iPhone l'oeuvre du diable? Heidegger nous le dit: nous nous condamnons à vivre dans un désert de pensée si et seulement si nous renonçons à la pensée méditante. Autrement dit si nous jugeons important uniquement ce qui peut être utile sans se soucier des fins; ce qui revient à croire que l'utilité est une fin en soi. Il est donc possible de profiter des services de la technique tout en l'empêchant «de nous accaparer et ainsi de fausser, brouiller et finalement vider notre être». Les objets technologiques doivent être considérés «comme des choses qui n'ont rien d'absolu, mais qui dépendent de plus haut qu'elles».

Il faut donc lutter contre le monopole de la pensée calculante en cessant de voir la réalité comme un réservoir d'objets à utiliser. Il faut éveiller la pensée méditante pour donner un sens aux choses et apprécier la valeur qu'elles possèdent en elles-mêmes et non pas simplement en tant que moyen. Il faut cultiver l'amour du savoir pour lui-même, apprendre à aimer apprendre dans l'unique dessein d'être moins ignorant.

Sinon, avertit Heidegger, nous courons un grand risque: «La révolution technique qui monte vers nous depuis le début de l'âge atomique pourrait fasciner l'homme, l'éblouir et lui tourner la tête, l'envoûter, de telle sorte qu'un jour la pensée calculante fût la seule à être admise et à s'exercer. [...] Alors, l'homme aurait nié et rejeté ce qu'il possède de plus propre, à savoir qu'il est un être pensant.»

Un destin que Heidegger juge pire qu'un holocauste nucléaire: celui d'une humanité stérile, «amas confus et rampant d'animaux supposés raisonnables vivant dans l'abrutissement sur un minuscule grain de sable».

Assumer notre nature d'être pensant assoiffé de sens est la seule façon de s'enraciner dans un sol moins pauvre en esprit. Et pour ce faire, il faut se décoller le plus possible de notre iPhone. Se désensorceler.

***

François Doyon - Enseignant en philosophie au Cégep de Saint-Jérôme, l'auteur a copublié L'art du dialogue et de l'argumentation (Chenelière Éducation) en 2009.

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13 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 22 octobre 2011 10 h 16

    Donnez un iPhone à un être méditant et il soulèvera le monde

    "Les objets technologiques doivent être considérés «comme des choses qui n'ont rien d'absolu, mais qui dépendent de plus haut qu'elles»."

    Plus haut qu'elles, c'est-à-dire nous et la pensée méditante?

    Plus loin: "Il faut éveiller la pensée méditante pour donner un sens aux choses et apprécier la valeur qu'elles possèdent en elles-mêmes et non pas simplement en tant que moyen."

    Ici je ne comprends pas. Pourquoi pas comme moyens pour la pensée méditante? Et quelle est cette valeur que les choses de la technologie possèdent "en elles-mêmes" qui est préférable aux moyens qu'elles peuvent être pour la pensée méditante?

    Le Prométhée moderne a offert à l'humanité "la promesse d'un plus grand bonheur en mettant entre les mains de tous la puissance de la technologie", déplore l'auteur.
    Mais en développant sa pensée méditante, c'est le pouvoir sinon le bonheur qui est mis entre les mains de tous avec la puissance de la technologie. Et cela peut donner des printemps arabes, des automnes occidentaux...

  • France Marcotte - Abonnée 22 octobre 2011 11 h 30

    Et donnez un iPhone à un esclave et il fera comme d'habitude

    L'objet ne le transformera pas, il ne fera que révéler ce qu'il est, déjà aliéné.

    Nous avons entre les mains des outils qui nous permettraient d'être puissants, pourtant en général, nous les utilisons bien sagement. C'est comme de mettre une bombe qu'il ne suffirait d'amorcer entre les mains d'un enfant qui se conterait de la mettre parmi ses toutous.

  • Danielle Desjardins - Abonnée 23 octobre 2011 09 h 52

    La technologie ne transforme pas le monde ?

    Marc Tremblay-Faulkner: Vous écrivez : " Ce n'est pas la roue qui réinvente le monde, mais son idée. Ce n'est pas l'illimité technnocrate de Itunes Store qui réinvente le monde, mais le concept que cela sous-tend."

    Oui, mais le concept sous-tendu, l'idée, n'est pas dissociable de l'objet technologique.

    Je partage avec François Doyon cette crainte qu'il emprunte à Heidegger, cette peur de voir l'humain rejeter - avec l'aide de la technologie - sa nature d'être pensant. Que ce soit l'idée du IPhone, ou l'objet en soi, la réalité que cet objet (et toute la technologie qui le rend possible) est en train de transformer l'humanité me semble bien réelle.

    À ce sujet, je vous invite à lire sur le site du MIT cette très intéressante discussion: The Gutenberg parenthesis: oral tradition and digital technologies (http://web.mit.edu/comm-forum/forums/gutenberg_par qui porte de l'impact de la technologie, de l'imprimerie à l'internet, sur la culture.

  • Jacques Morissette - Abonné 23 octobre 2011 11 h 12

    Article très intéressant.

    Ce n'est pas la technologie qui fait l'être humain. C'est plutôt l'être humain qui fait de lui ce qu'il est, tout dépendant de la manière dont il se sert de la technologie. La question à se poser: Sommes-nous un instrument passif entre les mains de la technologie, ou le contraire? J'ai moi-même un cellulaire, mais je n'ai pas ce genre de téléphone dit "intelligent". Ça ne me dit vraiment rien!

    N'empêche que nous sommes très souvent influencés par toutes les publicités qui nous assaillent. J'écoute la télé le plus souvent en différé, en prenant soin de balayer en mode rapide quand viennent les publicités. Mais il m'arrive tout de même de me faire influencer par celle-ci, plus ou moins consciemment. Je m'en confesse, je ne suis pas un ermite et je vis à l'époque où je suis. À ce propos, j'essaie tout de même d'être conscient des faiblesses que m'inocule le système, de mille et une façons.

  • Sylvain Auclair - Abonné 23 octobre 2011 11 h 23

    Différence de nature ou de degré?

    J'aimerais bien qu'on m'explique en quoi, fondamentalement, l'énergie nucléaire est différente du feu de bois. Dans les deux cas, il s'agit de détruire la matière naturelle pour en extraire de l'énergie. Ou en quoi la calculette, qui nous dispense de calculer, est différente de l'allumette, qui nous dispense de savoir démarrer un feu sans le soutien de l'industrie chimique moderne. Ou la différence essentielle entre une carte et un GPS, qui nous dispensent tous les deux de connaître soi-même un territoire ou de communiquer d'humain à humain avec quelqu'un qui le connaît au profit d'une connaissance anonyme et désincarnée. Ou en quoi l'iPhone est différent de la parole, qui permet aussi qu'on s'adresse à nous à toute heure, peut-être avec plus de difficulté, mais il ne s'agit encore là que d'une différence de degré, par de nature.

    En fait, comme dans beaucoup de cas, MM. Doyon et Heidegger s'imaginent vivre une époque de changements révolutionnaires. En fait, chacun fait comme ça et chacun s'imagine que ce qui existait à sa naissance est naturel, ordinaire et indiscutable, tandis que tout ce qui apparaît au cours de sa vie est nouveau, étrange et discutable. Ayons du recul historique, que diable, et rapportons-nous un peu sur les critiques qu'on écrivait autrefois sur les chemins de fer ou sur le téléphone filaire (qui allaient respectivement rendre les gens fous ou provoquer un décollement de rétine dû à la vitesse de défilement du paysage, ou bien mettrait fin aux rencontres physiques entre personnes...) Ce qui ne veut pas dire qu'il faut gober toute nouveauté, mais plutôt qu'il faut y aller avec discernement.