Le Devoir de philo - John Rawls et la pensée égalitariste-libérale

Amir Khadir et Françoise David, coprésidents de Québec solidaire<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Amir Khadir et Françoise David, coprésidents de Québec solidaire

Une fois par mois, Le Devoir propose à des professeurs de philosophie ou d'histoire, mais aussi à d'autres passionnés d'idées, d'histoire des idées, de relever le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur marquant.

John Rawls (1921-2002) est le philosophe politique le plus important de notre époque. Son livre Théorie de la justice (1971) est à la pensée politique ce que l'album Revolver des Beatles est à la musique populaire au XXe siècle.

Dans cet ouvrage, Rawls tente de définir, au-delà de toute conception particulière, quels seraient les fondements d'une justice sociale acceptables pour tous, peu importe la position de chacun dans la société.

Pour ce faire, il propose une expérience de pensée. Il définit une situation hypothétique qui précède les conventions entres les individus.

Dans cette «position originelle», les gens sont ignorants de leurs conditions réelles dans la société. Ils ne connaissent pas leurs talents ou leurs faiblesses, ne savent pas à quelle classe sociale ils appartiennent. Ils sont donc incapables de poursuivre leurs intérêts personnels au détriment des autres puisqu'ils ignorent ce qui caractérise leur vie personnelle.

Rawls soutient que, placées dans cette situation, toutes les parties reconnaîtraient les principes de justice suivants... Premièrement, tous devraient avoir également accès au système le plus étendu de libertés fondamentales: liberté d'expression, de réunion, de pensée et de conscience, l'habeas corpus, etc.

Deuxièmement, les institutions de base de la société devraient garantir l'égalité des chances pour tous (personne ne devrait être discriminé en raison de sa situation sociale, de ses origines, de ses croyances, de son sexe, etc.). Troisièmement, les inégalités socio-économiques devraient être organisées de façon telle qu'elles favorisent d'abord les moins nantis de la société.

Les deux premiers principes sont aujourd'hui largement acceptés. Une théorie politique qui ne reconnaîtrait pas les principes de liberté et de non-discrimination serait discréditée d'emblée, et avec raison. En fait, l'aspect original, pour ne pas dire révolutionnaire, de la théorie de Rawls, se révèle surtout dans le dernier principe de justice, appelé «principe de différence».

Celui-ci stipule que si toutes les inégalités ne sont pas injustes, seules celles qui permettent d'améliorer le sort des plus défavorisés devraient être tolérées. Les richesses, la propriété et les prérogatives devraient donc être largement redistribuées entre les membres d'une société juste.

Une démocratie de propriétaires

Mais la réflexion à laquelle Rawls nous convie se situe à un haut niveau d'abstraction et il a donné peu de détails sur la façon dont ses principes de justice devraient être appliqués. On sait que sa théorie constitue une critique sévère du capitalisme du laisser-faire, puisque ce système repose sur la seule concurrence et ne reconnaît que la liberté de faire du plus fort.

Plusieurs lecteurs de Rawls oublient toutefois que ses principes de justice conduisent également à une critique de l'État-providence. Certes, ce système empêche quiconque de tomber au-dessous d'un niveau de vie minimal décent, en redistribuant les revenus et en protégeant les citoyens contre les aléas de la vie (allocations de chômage, aide financière de dernier recours, soins de santé, etc.).

Cependant, le modèle de l'État-providence permet des inégalités de richesses importantes. Ces disparités de richesses entraînent inévitablement une distribution inéquitable des libertés politiques et risquent aussi de compromettre l'égalité des chances.

Au bout du compte, l'État-providence permet à une oligarchie politico-économique de contrôler l'État, dans la mesure où cette minorité consent à redistribuer un minimum de ses ressources à la majorité.

Ce modèle n'institutionnalise pas la solidarité économique; il instaure plutôt la charité étatique, c'est-à-dire une forme de dépendance des plus pauvres à l'égard des plus fortunés. Or la justice exige davantage.

En fait, selon Rawls, le système institutionnel le plus juste serait ce qu'il appelle «la démocratie de propriétaires», qui mise sur une large répartition de le propriété de la richesse et du capital et qui ne permet pas qu'une petite partie de la population contrôle l'économie et, indirectement, la vie politique: «L'intention n'est pas seulement d'aider ceux qui subissent des pertes lors d'accidents ou d'infortunes (même si cela doit être fait), mais plutôt de placer tous les citoyens en position de s'occuper de leurs propres affaires sur la base d'un degré approprié d'égalité économique et sociale.»

Quel parti ?


Quel parti, au Québec, s'est donné pour tâche de réaliser cette démocratie de propriétaires? La question mérite d'être posée: si Rawls avait la possibilité de voter aux prochaines élections provinciales, à quelle formation politique donnerait-il son appui?

Eh bien, au risque d'en étonner certains, surtout ceux qui voient à tort en Rawls un défenseur du statu quo, je prétends que Rawls voterait pour Québec solidaire (QS).

Nul autre parti ne tient sincèrement à dépasser l'état actuel des choses. Au Parti libéral et au Parti québécois, on se satisfait d'un capitalisme débridé plus ou moins encadré par un État charitable: on mise sur le développement et la prospérité, sans trop se préoccuper de la concentration du capital et de l'augmentation des inégalités. Tandis qu'à l'Action démocratique du Québec, on ne parle que d'autonomie, sans égard aux principes d'égalité des chances et de solidarité.

En se donnant la peine de lire les engagements de QS et son ébauche de programme, force est de reconnaître que c'est ce jeune parti qui se rapproche le plus de la philosophie politique de Rawls, même si, à ma connaissance, ses porte-parole n'y ont jamais fait référence.

Sans exclure la possibilité de nationaliser certains secteurs de l'économie, QS mise essentiellement sur une démocratisation et une régionalisation de l'économie, en favorisant notamment la dispersion du pouvoir économique, l'accès à la propriété et au logement, la création de coopératives de travailleurs et de consommateurs et la réappropriation par les travailleurs d'entreprises privées qui cherchent à se relocaliser. Instaurer un revenu universel de citoyenneté est aussi une option envisagée par les membres du parti.

N'est-ce pas là quelques mesures qui pourraient rapprocher le Québec d'une véritable démocratie de propriétaires?

De Marx à Rawls

Québec solidaire ne s'est pas réfugié dans le marxisme pour trouver un fondement théorique à ses engagements. Sauf tout le respect que l'on doit à Karl Marx, il faut bien admettre que les règles du jeu économique ont bien changé depuis la publication du Manifeste du Parti communiste en 1848.

Les travailleurs ne sont plus, dans tous les cas, les plus opprimés. Mais surtout, le remède marxiste à l'injustice sociale, le socialisme avec économie planifiée à commande centralisée, est non seulement inefficace mais il contredit le principe de libertés fondamentales.

En somme, la vie sociale et économique est plus complexe aujourd'hui et, 40 ans après la publication de Théorie de la justice, peut-être serait-il temps pour la gauche québécoise de combler le vacuum théorique laissé par le marxisme en se réclamant ouvertement de la pensée égalitariste-libérale de Rawls.

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John Rawls, La Justice comme équité. Une reformulation de Théorie de la justice, tr. Bertrand Guillarme, Montréal, Boréal, 2004.

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Martin Leblanc - Professeur au département de philosophie au Collège Montmorency
11 commentaires
  • Chambord - Inscrit 19 mars 2011 06 h 36

    Haut niveau d'abstraction!

    Texte limpide, opportun, très bon résumé de la théorie de Rawls, excellent devoir de philo, accessible aux cégépiens où, d'ailleurs, normalement, Québec solidaire devrait trouver la clientèle cible pour former le noyau dur de sa base militante. Il manque seulement la mention des "biens premiers" autour desquels s'articule la théorie rawlsienne sans lesquels il ne peut y avoir ni justice réelle, ni liberté réelle.

    La théorie de la justice de John Rawls occupe résolument une position de centre gauche. Plus on est à gauche, plus on valorise la justice au détriment des libertés individuelles, tandis qu'à droite on met la liberté en avant de la justice. Grosso modo. Pour les questions éthiques, les valeurs s'inversent selon la gauche et la droite: plus on est à gauche, plus on est libre parce qu'alors on ne parle plus de justice, on parle de droits... La position centriste, c'est le pragmatisme, qui met de l'avant non pas une valeur "abstraite", mais une valeur "concrète", mesurable dans ses résultats: l'efficacité. C'est une erreur de croire que le "centre" vise un équilibre entre les deux valeurs abstraites de justice et de liberté; impossible, il faut trancher, on ne peut rendre collectif ce qui appartient à l'individu par essence; par ailleurs, ce n'est pas en imaginant une théorie du contrat social qu'on solutionne réellement l'impasse.

    Valorisant d'abord la justice, Rawls se trouve à gauche de l'axe des positions politiques. Mais visant l'effectivité, pour l'accroissement des richesses et leur juste distribution, il se situe au centre.

    En réalité, comme toute théorie du contrat social, comme toute idéologie, la justice de Rawls est construite sur des abstractions. Ce n'est pas sur l'axe d'un spectre rationnel qu'il faut situer une politique, mais dans le réel, selon l'ordonnance de la nature des choses. La justice n'est pas un concept égalitariste, c'est un respect à rendre à l'être humain en se conformant à sa nature.

  • Carl Grenier - Inscrit 19 mars 2011 08 h 03

    Pas un mot sur Amartya Sen?

    Bravo pour cet article! Un peu déçu quand même que l'auteur n'ait pas mentionné en passant l'oeuvre récente et magistrale de l'économiste et philosophe d'origine indienne Amartya Sen, prix Nobel d'économie (1998), qui a publié son magnum opus "L'idée de justice" (Flammarion) en 2009. Sen, qui a bien connu Rawls, lui rend un hommage très appuyé, mais prolonge de façon magistrale, et beaucoup plus détaillée que Rawls, les implications politiques de son idée de justice. Le Devoir nous en rendra compte bientôt, je l'espère.
    Carl Grenier.

  • Jean-Philippe Simard - Inscrit 19 mars 2011 12 h 58

    Génial

    Très bien construit, pur délice.

  • Mario Jodoin - Inscrit 19 mars 2011 13 h 13

    Excellent devoir de philo

    Comme les commentateurs précédents, j'ai bien apprécié le résumé de la Théorie de la justice (la justice comme équité) faite par l'auteur, ainsi que son opinion sur le fait que Québec solidaire est le parti dont le programme se rapproche le plus de ce conceppt de la justice.

    «Instaurer un revenu universel de citoyenneté»

    En fait, le revenu de citoyenneté ne fait pas partie ni du programme, ni des plateformes passées de QS. Le sujet n'a pas encore été abordé officiellement par le parti. S'il y a de grands appui à cette forme de revenu, d'autres la rejettent.

    @ Carl Grenier

    «Bravo pour cet article! Un peu déçu quand même que l'auteur n'ait pas mentionné en passant l'oeuvre récente et magistrale de l'économiste et philosophe d'origine indienne Amartya Sen, prix Nobel d'économie (1998), qui a publié son magnum opus "L'idée de justice" (Flammarion) en 2009.»

    J'allais écrire quelque chose du genre !

    «Le Devoir nous en rendra compte bientôt, je l'espère.»

    Georges Leroux l'a fait le 9 octobre 2010

    http://wwww.ledevoir.com/culture/livres/297753/phi

    En fait, ce livre de Sen (L'idée de justice) est beaucoup plus clair que celui de Rawls et beaucoup plus agréable à lire. En plus, il aborde de façon plus réaliste la mise en application de ses idées de justice. Son idée de justice est aussi plus complète, grâce à l'ajout de la notion de «capabilité». Il illustre éloquemment le fait que les conditions pour qu'un humain soit libre et puisse s'épanouir ne sont pas les mêmes pour tous.

  • Lanthier - Abonné 19 mars 2011 18 h 40

    Pas un mot pour Martha Nussbaum?

    Tout autant les travaux de Sen, et si ce n'est pas plus, l'oeuvre de Martha Nussbaum (Fontiers of justice et Poetic Justice) est fondamentale dans cette compréhension des "capabilités". Effectivement il y a des conditions de liberté non égales pour tous.
    Et encore moins égale pour certains.

    http://www.journaldumauss.net/spip.php?article719