Socrate et la question des armes à feu

Le 8 janvier dernier, la tuerie de Tucson, en Arizona, venait s’ajouter à une liste déjà longue d’attentats perpétrés à l’aide d’armes à feu au cours des dernières années aux États-Unis.
Photo: Agence Reuters Eric Thayer Le 8 janvier dernier, la tuerie de Tucson, en Arizona, venait s’ajouter à une liste déjà longue d’attentats perpétrés à l’aide d’armes à feu au cours des dernières années aux États-Unis.

Une fois par mois, Le Devoir propose à des professeurs de philosophie et d'histoire, mais aussi à d'autres passionnés d'idées, d'histoire des idées, de relever le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur marquant. Cette semaine, nous présentons deux textes illustrant comment des professeurs du collégial ont utilisé la méthode socratique. Grâce à elle, disent-ils, leurs élèves ont pu analyser l'argumentation d'un texte d'opinion sur le registre des armes à feu publié dans nos pages récemment.

Le 8 janvier dernier, la tuerie de Tucson venait s'ajouter à une liste déjà longue d'attentats perpétrés à l'aide d'armes à feu au cours des dernières années aux États-Unis. Nous nous souvenons tous des tragédies survenues à Columbine en 1999 et à Virginia Tech en 2007.

Les meurtres commis en Arizona ont relancé le débat sur le contrôle des armes à feu chez nos voisins du Sud. De notre côté de la frontière, ce même débat faisait rage en septembre dernier, alors que les conservateurs, fidèles à leur promesse électorale, tentaient d'abolir le registre des armes à feu instauré en 1995 à la suite de la fusillade de Polytechnique.

Bien que le projet de loi des conservateurs ait été bloqué à la Chambre des communes, il ne faudrait pas oublier que le vote fut très serré (153 contre 151) et que, par conséquent, Stephen Harper, qui avait été clair quant à sa détermination d'abolir ledit registre quelques jours avant le vote, a réitéré lors de son bilan du 23 janvier dernier son intention de poursuivre ce combat.

Donc, le débat sur le contrôle des armes à feu divise l'électorat et nous sommes appelés, comme citoyens, à réfléchir et à prendre position. Tel est le principe de la démocratie, laquelle exige que nous participions à l'établissement des lois qui encadrent et déterminent la vie en société.

L'action politique en démocratie


La démocratie nous vient des Grecs. Elle remonte à l'époque où l'on pouvait apercevoir Socrate sur l'Agora en train de tourmenter ses concitoyens, au plus grand plaisir des jeunes qui l'entouraient. Or, justement, quelle serait la position du Silène dans ce débat?

Une chose est certaine, Socrate nous questionnerait dans le but d'évaluer nos raisonnements. Comment questionner cet homme qui s'affiche toujours comme celui qui ne sait rien et qui demande ensuite à être instruit par son interlocuteur? Socrate ne propose jamais de réponse définitive mais il se fait le représentant d'une attitude de vigilance intellectuelle.

C'est le sens qu'il convient d'accorder à son activité: une exhortation à réfléchir par soi-même, de façon rigoureuse, et à réfuter les fausses opinions, à commencer par les nôtres. Contrairement aux sophistes, Socrate ne se présentait pas comme un sage (sophos), mais comme un ami de la sagesse (philosophos).

Néanmoins, nous pourrions affirmer que Socrate aurait condamné le recours excessif à la rhétorique dans ce débat. Tant du côté des politiciens que du côté des citoyens, on semble accorder plus d'importance à l'avantage personnel qu'au bien commun et on se contente du vraisemblable, croyant à tort que cela est dans notre intérêt, de telle sorte que la parole n'est plus au service de la vérité, mais de la persuasion.

Socrate opposait à cette conception de la politique, qui faisait de la démocratie l'arène d'une querelle de mots, une quête de la vérité au moyen du dialogue réfutatif. Réfuter et être prêt à se faire réfuter, chercher ensemble, à travers un dialogue franc, en quoi consistent le bien et la justice. Il en allait, pour le philosophe, de la pureté et du soin qu'il convient d'apporter à l'âme et par voie de conséquence à la cité. Ce travail est la seule forme de politique qu'il prétendait connaître: réformer la cité en réformant le citoyen. Il était attaché à sa cité «comme le serait un taon au flanc d'un cheval de grande taille et de bonne race, mais qui se montrerait un peu mou en raison même de sa taille et qui aurait besoin d'être réveillé par l'insecte» (Apologie de Socrate, 30e). Il n'avait qu'une seule préoccupation: amener autrui à reconnaître son ignorance, ce en quoi consiste la véritable sagesse.

Bien sûr, on lui a souvent reproché de vouloir réfuter pour réfuter et de préférer ne rien avancer pour s'assurer d'avoir toujours gain de cause dans le dialogue, mais ces accusations n'étaient pas fondées. Socrate estimait qu'il y avait plus d'avantages à être réfuté qu'à réfuter. Quand il amenait ses interlocuteurs à reconnaître leur ignorance, c'était pour leur bien.

L'influence sur la jeunesse

Socrate aimait converser avec les jeunes car ceux-ci étaient plus disposés à reconnaître leur ignorance. Ainsi, il s'employait à sauver sa cité de la crise morale dont il était témoin. Mais il représentait un grave danger aux yeux des défenseurs de la morale traditionnelle, qui croyaient que la philosophie allait corrompre la démocratie en répandant l'athéisme et le non-respect des valeurs anciennes. Cette influence sur la jeunesse lui valut le procès qui mena à sa mise à mort.

Heureusement, la philosophie ne meurt pas avec Socrate. À la suite de sa condamnation, conformément à son ironie habituelle, il aurait fait cette prédiction: «En agissant ainsi aujourd'hui, vous avez cru en effet vous libérer de la tâche de justifier votre façon de vivre; or, c'est tout le contraire qui va vous arriver, je vous le prédis. Il augmentera, le nombre de ceux qui vous demanderont de vous justifier [...]» (Platon, Apologie de Socrate, 39c). Il avait raison. Voici des jeunes qui interviennent, à la manière de Socrate, dans le débat sur les armes à feu.

Jérôme Fortin et Guillaume Simard-Delisle
Professeurs de philosophie, Cégep de Saint-Jérôme

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