Le Devoir de philo - L'hyperlien Hobbes-Harper

Christian Nadeau: «Pour Hobbes et Harper, le pluralisme, la démocratie, la liberté d’expression n’ont de sens que s’ils n’empêchent pas le bon fonctionnement du gouvernement, ce dont celui-ci est en définitive le seul juge.»
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Christian Nadeau: «Pour Hobbes et Harper, le pluralisme, la démocratie, la liberté d’expression n’ont de sens que s’ils n’empêchent pas le bon fonctionnement du gouvernement, ce dont celui-ci est en définitive le seul juge.»

Régulièrement, Le Devoir propose à des professeurs de philosophie et d'histoire, mais aussi à d'autres auteurs passionnés d'idées, d'histoire des idées, de relever le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur marquant. Aujourd'hui, la notion d'autorité politique.

On se souviendra du gouvernement Harper comme d'une instance autoritaire et pratiquant la culture du secret. Devant la puissance de son pouvoir, toute dissidence est passée sous silence. Harper dispose de prérogatives dont il use et abuse comme bon lui semble.

C'est ainsi que, envers et contre tous, le gouvernement fédéral ne demandera pas le rapatriement d'Omar Khadr. En outre, comme chacun le sait, Harper a décidé de proroger les travaux du Parlement jusqu'au 3 mars 2010. Le prétexte affiché était la tenue des Jeux olympiques d'hiver.

Personne, à moins de pratiquer le culte de la naïveté, n'a pu croire une telle explication. Non seulement cette décision met en danger un grand nombre de projets de loi, mais plus encore, toute surveillance du gouvernement au sein du Parlement est rendue impossible.

Enfin, last but not least, cette décision dissout l'ensemble des comités parlementaires pour plusieurs mois.

Les effets de la prorogation se feront sentir au delà du 3 mars. Nous avons de bonnes raisons de croire que ces travaux ne reprendront pas avant mai, s'ils ne sont pas morts au feuilleton auparavant. Le plus grave est très certainement la mise entre parenthèses du comité sur l'Afghanistan, dont le gouvernement avait beaucoup à craindre et qu'il a décidé de faire taire, espérant peut-être que l'éclat de quelques médailles d'or ferait oublier le sort des prisonniers afghans torturés.

Il ne faut pas s'y tromper. Il ne s'agit pas de maladresses qu'on pourrait expliquer par un manque d'expérience politique. Il y a derrière ces manoeuvres une véritable philosophie dont on peut retrouver les origines. Tout indique que le gouvernement Harper agit selon une conception hobbesienne de l'autorité politique.

Entendons-nous bien: Harper et les membres de son gouvernement n'ont peut-être même jamais lu Hobbes, ou très peu. Quel rapport peut-il y avoir entre une des plus grandes oeuvres de l'histoire de la philosophie politique et les manoeuvres politiques de Stephen Harper? Ce lien est à trouver dans leur conception commune de l'autorité politique.

Pour Hobbes et Harper, l'autorité politique du gouvernement est par définition supérieure à tout autre pouvoir ou volonté du peuple. Le pluralisme, la démocratie, la liberté d'expression n'ont de sens que s'ils n'empêchent pas le bon fonctionnement du gouvernement, ce dont celui-ci est en définitive le seul juge.

Ce qui compte est la puissance de l'État, condition première de la sécurité des individus qui s'y soumettent. Tous doivent agir comme un seul, lequel est incarné par l'autorité politique du pouvoir en place. Attention: il ne s'agit pas de dictature, mais d'une conception très forte des prérogatives du pouvoir. Mais comment justifier une telle conception de l'autorité?

Thomas Hobbes (1588-1679)

Dans le Léviathan (1651), Hobbes soutient la thèse de l'égalité naturelle des hommes. La nature a fait les hommes égaux quant aux facultés du corps et de l'esprit.

En d'autres termes, même le frêle David peut l'emporter sur Goliath. L'égalité de tous fait en sorte que chacun, même le plus faible en apparence, possède un espoir d'atteindre ses fins.

Il est rationnel pour lui de rechercher son intérêt même lorsque les obstacles semblent insurmontables. Dès lors, nous dit Hobbes, chacun est une menace potentielle pour autrui.

La peur de tous à l'égard de chacun dominera les rapports sociaux, poursuit Hobbes, tant et aussi longtemps que cette même peur n'est pas remplacée par la crainte à l'égard d'un pouvoir commun auquel tous les individus seraient soumis.

Autrement dit, sans artifice politique, ou dans ce que Hobbes nomme l'état de nature, l'homme est un loup pour l'homme. Inversement, un pouvoir politique auquel tous sont soumis fait apparaître l'espoir d'une paix sociale. Le meilleur moyen pour nous empêcher de nous nuire mutuellement est de nous départir de notre liberté d'agir et de transmettre nos droits à une personne tierce, soit le pouvoir politique, ou ce que Hobbes nomme le Léviathan, en référence au démon mythologique de la Bible.

Pour Hobbes, la liberté se définit en termes négatifs. La liberté est l'absence d'obstacles. Certes, nous priver de cette liberté est contraire à ce que nous sommes.

Mais nous sommes aussi tous poussés, toujours selon Hobbes, par une motivation qui nous gouvernerait tous, le désir de survivre. Ce désir ferait même l'objet d'une loi non écrite, ou loi de nature, qui nous empêcherait d'agir de façon telle à nous mettre nous-mêmes en danger. Cette loi nous oblige à un rapport de compétition les uns contre les autres en vue de notre survie.

Mais, pense Hobbes, il s'agit là d'une mauvaise compréhension de ce qui est essentiel à notre survie. Si nous étions vraiment rationnels, alors nous verrions que le meilleur moyen de survivre est d'abdiquer nos libertés à l'égard d'une puissance externe, indépendante et souveraine.

Cette autorité n'aurait pas de compte à rendre à ceux qu'elle gouverne, sinon pour ce qui touche notre survie, puisque c'est la raison même pour laquelle nous lui concédons tous nos droits. Il ne s'agit pas, pour Hobbes, de justifier la dictature, mais d'expliquer la nécessité de notre obéissance inconditionnelle, si nous voulons poursuivre nos fins sans entrer dans une rivalité fratricide.

Notre obéissance doit aller à un être distinct de ce que nous sommes, le Léviathan, qui ne répondrait pas aux mêmes règles que nous tous, ce qui lui permettrait d'arbitrer nos rapports antagoniques sans faire partie lui-même du conflit. Si le Léviathan devait posséder les mêmes pouvoirs que nous, il ne serait rien d'autre qu'un acteur de plus au sein de cette lutte de tous contre tous. Il faut au contraire une autorité extérieure et indépendante.

Ce raisonnement devrait nous conduire à admettre non seulement la souveraineté entière du gouvernement, mais l'impossibilité de remettre en cause ses actes et ses décisions. Le souverain seul est législateur, ce qui signifie que lui seul n'est pas soumis à ses propres lois. Plus encore, poursuit Hobbes, lui seul est l'interprète de sa loi car l'autorité, et non la vérité, fait la loi (Auctoritas, non veritas, legem facit).

L'affaire Colvin et le rapatriement de Khadr

À titre d'exemple du style hobbesien du gouvernement Harper, il faut rappeler la sinistre affaire du transfert des prisonniers effectué par l'armée canadienne vers les autorités policières et militaires afghanes.

Nous le savons, Richard Colvin, qui a occupé des fonctions diplomatiques en Afghanistan d'avril 2006 à octobre 2007, dit avoir envoyé une quinzaine de rapports à divers hauts responsables politiques et militaires, afin de les mettre en garde contre ces transferts en raison des risques élevés de torture des prisonniers.

Sans surprise, le pire s'est produit, soit une torture quasi systématique des prisonniers, indépendamment de leur statut. Personne n'est donc à l'abri en Afghanistan, le comble pour une population que nous prétendons protéger contre les fureurs talibanes. Le gouvernement s'est empressé de discréditer Colvin et a accusé l'opposition, qui cherche à en savoir plus, d'insulter l'honneur des militaires canadiens.

La décision du gouvernement de ne pas demander le rapatriement d'Omar Khadr va dans le même sens.

Là encore, malgré le concert de protestations, malgré toutes les évidences, le gouvernement s'abrite derrière de futiles paravents juridiques pour affirmer haut et fort ses prérogatives, et cela, en bafouant sa responsabilité première, celle d'assurer la défense de tous les Canadiens, quels qu'ils soient.

Obéir ou réagir?

Le plus étonnant, à l'heure actuelle, n'est pas tellement les récentes décisions autoritaires du gouvernement. Le plus étonnant est la faible réaction de la société civile canadienne, qui tarde encore à ouvrir les yeux sur les pratiques de ce gouvernement. Si nous nous limitons au conflit en Afghanistan, depuis des années, la population canadienne laisse agir ce gouvernement et notre armée comme s'il s'agissait de leur guerre, et non de la nôtre.

Or, si l'armée canadienne est complice de crimes de guerre, l'armée agit sous la direction du gouvernement, et nous sommes tous complices du gouvernement canadien. Dans cette histoire, la relation causale entre notre citoyenneté et le sort des prisonniers torturés semble trop incertaine aux yeux du public.

Et pourtant, de la même façon que le gouvernement se lave les mains du sang des prisonniers en reportant la faute sur les autorités afghanes, de la même façon nous nous dissocions des Harper et autres Peter MacKay sans tenter d'agir sur eux. Il faut le rappeler encore et encore: ce que ce gouvernement fait, nous le faisons. Que nous le voulions ou non, que Harper s'y oppose ou non, nous sommes imputables de notre gouvernement.

Il est impératif de s'opposer à cette conception hobbesienne du pouvoir. Déléguer des fonctions ne revient pas à nous départir de nos responsabilités. Depuis des années, la population canadienne laisse ce gouvernement jouer avec le pouvoir comme s'il n'avait aucun compte à rendre à personne, ce qui favorise l'apathie de la société civile. Or, nous ne sommes pas au service du gouvernement, le gouvernement est à notre service.

Notre responsabilité à tous


Au sujet du scandale des tortures, le gouvernement Harper cherche à diminuer son imputabilité en prétextant à la fois le secret des opérations militaires et la complexité des enjeux diplomatiques en présence. Sa nouvelle arme est la prorogation du Parlement et la suspension des comités. Mais un crime de guerre reste un crime de guerre qu'il faut dénoncer. Les partis d'opposition réclament à juste titre la création d'une enquête publique.

La société civile doit manifester son appui à une telle demande. Elle a aussi le devoir de dénoncer la prorogation du Parlement, à l'heure où l'un de ses comités joue un rôle décisif pour notre identité morale. Enfin, elle doit dénoncer encore et encore la décision de ne pas exiger le rapatriement d'Omar Khadr.

Nous ne pouvons pas baisser les bras et laisser Harper bâillonner l'opposition, qu'elle soit au Parlement ou au sein de la société civile. Si nous n'intervenons pas maintenant pour dénoncer ce gouvernement, il y a fort à parier que la culture du secret et le cynisme politique perdureront, quel que soit le parti au pouvoir.

Un débat de fond est maintenant nécessaire sur les prérogatives du gouvernement canadien. Nous ne pouvons plus oublier que ce gouvernement a été élu et doit se comporter comme une instance démocratique.

Il en va de notre responsabilité à tous de l'exiger; nulle légitimité du gouvernement sans vigilance constante des citoyens.

***

Christian Nadeau
Professeur de philosophie à l'Université de Montréal
6 commentaires
  • Martin Dufresne - Abonné 21 février 2010 21 h 58

    Oui mais

    Splendide... mais comment faire quand le principal autre parti fédéral multiplie les défaites pour ne pas réclamer de comptes au parti gouvernant? Faute d'autorité morale sur les bancs d'en face, M. Harper fait ce qu'il veut.
    On lira avec intérêt un sombre portrait du marasme afghan brossé par Tom Engelhardt: http://www.tomdispatch.com/post/175209/tomgram:_en,_the_afghan_mask_slips/

  • Francine Leger - Inscrite 22 février 2010 09 h 32

    la majorité silencieuse

    Bonjour M. Christian Nadeau,
    je viens de vous lire . Votre analyse et comparaison (sans connaître M. Hobbes) semblent excellentes. Comme de nombreux citoyens au Canada, je vois s'effriter honteusement la démocratie au Canada, depuis la venue au pouvoir de ce gouvernement, pourtant minoritaire. Nous aurions cru qu'un gouvernement minoritaire aurait eu les mains plus liées pour agir à sa guise. Il agit pourtant avec un gros crayon, à gros traits (moins subtils que d'autres gouvernements antérieurs), et il persiste et signe. L'opposition proteste un peu, mais , comble de tout, M. Ignatieff affirme qu'il ne fera pas tomber le gouvernement, car les Canadiens ne veulent pas de nouvelles élections maintenant. Il cautionne donc, à l'avance, tout ce que que le gouvernement canadien actuel fera. Je n'en reviens pas. Je me sens d'une telle impuissance face à ce dictateur des temps modernes, ce monarque suffisant qui rit de nous et nous prend tous pour des cons, sinon des impuissants. Les media ne semblent pas jouer leur rôle non plus, puisqu'ils ne vont pas chercher et regrouper l'opposition non organisée et individuelle. Je serais prête à faire quelque chose pour stopper cet homme et les intérêts et individus qui se cachent derrière.
    Depuis plusieurs années, je me questionne sur ce que doit devenir la démocratie au XXIè siècle. Je suis une simple citoyenne, éduquée, qui réfléchit et qui agit dans son monde professionnel qui est en dehors de la politique citoyenne. Je suis persuadée ne pas être la seule qui a ce parcours. Comment faire pour regrouper tous les individus conscients et enfin réaliser que nous sommes une majorité?

  • Levoyourace - Inscrit 22 février 2010 13 h 51

    La démocratie en danger

    Bonjour M. Robitaille,


    Bonjour M. Christian Nadeau,


    La liberté d'expression et la démocratie sont des fiefs en péril depuis l'arrivé de mr. Harper au pouvoir. Comme beaucoup d'autres, j'ai lu votre éditorial et vous avez toute mon appui.

    Depuis de nombreuses années je considère que nous vivons dans une démocratie Totalitariste. De plus le pouvoir se maintien en place à travers les sondages, tant au fédéral qu'au provincial. Les sondages d'opinion ne servent qu'à établir des stratégie électoral pour maintenir le pouvoir ou bien le renverser en se servant de ces même sondages à des fins d'idéologies partisannes.

    Il y a toujours un double discours et les gagnants sont ceux qui réussissent le mieux à gagner notre confiance pour ensuite agir comme bon leur semble. Ils nous reviennent en place publique avec des justifications expliquant les raisons qui les empêchent de tenir peur promesses électoral. Pour nous, malheureusement, une fois élus nos représentants ne sont plus tenu de rendre des comptes à tou propos.Le poids de nos désacords non que très peu de valeur parce qu'ils savent très bien nous diviser en se servant passions et de nos peurs. Les différences et les intérêts divergeant d'un lieu à l'autre et entre nous leur assure une permanance.

    Résultat: Votes de lois en catimini, amendement de toutes sortes qui nous frappent sans avertissement; se serve de période féériès pour accélérer des lectures et des passations de lois qui auraient soulever une plus résistance de la population. C'est à tout le moins impressionnant de voir un gouvernement minoritaire faire la pluie et le beau temps sans que l'opposition s'insurge. ET, refuser de faire son devoir d'élue sous prétexte que la population ne veut pas d'élection est tout simplement inacceptable lorsque l'on voit les agir du parti conservateur.
    il est clair que les possibilités de prendre des décisions appropriées passent à la molinette face au chances d'une prise de pouvoir. Conclusion l'intérêt de l'électorat n'est bien servi que si les sondages favorisent les parties d'oppositions; sinon on se contente de désavouer.

  • Christian Ranger - Inscrit 28 février 2010 12 h 11

    Et si on dépassait Hobbes?

    M. Nadeau - merci pour un article stimulant, qui rappelle à l'étudiant de philo que j'ai été que la peur est au cœur de Hobbes. Non seulement l'état de nature est-il bordélique; à plus forte raison, c'est la peur de l'autre qui justifie la soumission, tout aussi apeurée, à l'État.

    Je me demande cependant si vous ne péchez pas par excès d’enthousiasme pour Hobbes. Si je lis bien votre article, vous nous dites que l’approche autoritaire du gouvernement conservateur pourrait s’expliquer par une conception hobbesienne de l’État, mais que le gouvernement serait alors en faute quant à la protection de ses citoyens. Sans remettre en cause votre conclusion, est-ce que la leçon plus générale à tirer de votre réflexion n’est pas négative: une approche hobbesienne n’explique pas l’approche conservatrice.

    Fort des souvenirs que vous me rappelez, je dirais d’ailleurs que le modèle hobbesien est bien triste. Est-ce que des penseurs contemporains ont réfléchi au gouvernement à l’heure du social networking? Pas des stratèges, des penseurs. Il me semble en fait que l’autorité harperienne est ancrée dans le manque d’intérêt populaire pour la politique, non comme une tare mais comme une donnée fondamentale d’un environnement que je qualifierais de distrayant, dans le double sens du mot : libérant l’esprit de préoccupations plus graves, mais aussi détournant l’attention.

  • MichelGroulx - Inscrit 4 mars 2010 22 h 47

    Une population apathique

    M. Nadeau, votre analyse est à la fois stimulante et décourageante! Elle démontre à quel point le gouvernement actuel nous manipule, et éclaire l'érosion subtile mais continue de la démocratie canadienne. Mais surtout, elle me fait réaliser à quel point la population semble fermer les yeux devant cette dérive politique et sociale qui le touche pourtant au premier chef, et dont il est finalement responsable. Torture en Afghanistan, refus d'aider ses ressortissants à l'étranger, négationnisme environnemental, appui tacite à des thèses scientifiquement absurdes comme le créationnisme, etc..., les raisons ne manqueraient pourtant pas de se révolter... et pourtant le paisible peuple canadien (les Québécois y compris) semble "dormir au gaz" devant cette vague d'obscurantisme qui risque de nous submerger. Est-ce la pression des employeurs, l'individualisme et l'obsession de la consommation qui prennent la place de notre sentiment d'être des citoyens à part entière - et de devoir agir au service de la société?